ETATS GÉNÉRAUX DE
Depuis l’année lül î il n'y a plus, à proprement parler, en France, d’états généraux, ni même de parlements considérés comme corps politiques. Richelieu
et Mazariu , en garde contre l'influence des pouvoirs de l'État , éludèrent toujours les demandes qui furent faites de ces assemblées, et , ce qui est le plus singulier, ces assemblées populaires furent demandées par les étrangers, inquiets de l’ambition de Louis XIV et ne se croyant plus assurés de la paix que lorsque les traités auraient été ratifiés parles représentants de la nation. Les mêmes demandes, également infructueuses, eurent lieu pendant la minorité de Louis XV, et il fallut à la fois le désordre des finances qui suivit son règne, l'impéritie que l'on mit à y faire face, et la résistance du parlement à la répartition plus égale des impôts, pour rendre nécessaire une mesure qui avait eu autrefois des avantages et qui n’avait plus que des dangers. Après avoir essayé de deux assemblées de notables qui se tinrent à Versailles, l’une le 22 février 1 787, l'autre le G novembre 1788, la convocation des états généraux fut décidée, et l’époque fixée au 5 mai 178;). Cette époque à jamais célèbre, de laquelle date une nouvelle ère pour là France, ère de sage liberté, de dignité personnelle, enfin de justice également répartie, mérite bien d’occuper dans cet ouvrage une place ; puisqu’en effet c’est à Versailles que se tinrent les états généraux , c’est à Versailles que se passèrent les principales discussions qui déterminèrent le mouvement national.
Ils s’assemblèrent le S mai 178!); ils étaient composés de onze cent trente-neuf membres : six cents du tiers et un nombre de trois cents environ de chacun des deux ordres ; ils se réunirent le 5 mai dans la grande galerie de Versailles, et passèrent successivement devant le roi, qui les reçut dans la pièce de parade, la chambre à coucher de Louis XIV. La nature et l’étendue de cet ouvrage ne permettent pas d’entrer dans tous les détails , bien connus du reste , des premières assemblées constituantes; nous nous bornerons à rappeler les trois circonstances qui ont laissé à Versailles même des souvenirs de cette importante époque ; la procession , l’ouverture des états généraux et le serment dans le Jeu de Paume.
C'est la veille du jour de l’ouverture des états que fut dite la messe du Saint-Esprit. Les députés avaient été invités à y assister en habit de cérémonie, et ils se rendirent de bonne heure dans l’église de Notre-Dame, paroisse du château de Versailles. Le roi sortit à dix heures avec la reine, les princes et les princesses, el entouré de tout le cortège , de toute la pompe des rois de France dans une si grande occasion. Ln peuple nombreux répandu dans les rues, les croisées garnies de spectateurs, et le beau temps concoururent à la magnificence de ce spectacle. Il était onze heures quand la procession se forma ; elle était ouverte par les Récollets , seul corps de religieux qui fût à Versailles; le clergé des deux paroisses de Versailles, puis les députés des trois ordres composant les états généraux. Chacun d'eux portait un cierge; l’ordre de préséance était renversé suivant l’usage des processions, ou les rangs inférieurs précèdent les rangs supérieurs; les députés du tiers état se trouvaient les premiers dans le costume simple de leur ordre; les députés de la noblesse suivaient ceux du tiers état, et ceux du clergé fermaient la marche ; les
ANCIEN ET MODERNE
évêques étaient placés immédiatement avant le dais du Saint-Sacrement, conduit parM. l’archevêque de Paris. Le dais était porté par les grands officiers et gentilshommes d’honneur des princes , frères du roi , qui se relevaient successivement ; les cordons étaient tenus par Monsieur, M. le comte d’Artois, M. le duc d’Angoulême et M. le duc de Berry.
Procession des ctats généraux à Versailles, le 5 mai 17S9.
Le roi , placé au centre des files , marchait immédiatement devant le dais , entouré des grands officiers de sa maison. La reine était à la tête de la file composée des princesses et des daines de leur maison. Le duc de Chartres , aujourd'hui le roi Louis-Philippe, marchait pareillement en tête de l’autre file, comme l’aîné des princes qui s’y trouvaient. 11 était suivi de M. le prince de Condé, le duc de Bourbon; M. le duc d’Enghien, M. le prince de Conti, les ducs et pairs venaient ensuite. La reine fut froidement accueillie ; quelques paroles même frappèrent son
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oreille, provoquèrent ses larmes; elle put s’apercevoir de la faveur dont jouissait le duc d’Orléans , qui depuis longtemps s’était déclaré contre elle.
Salle (les états généraux à Versailles.
On avait construit exprès une salle pour les étals généraux dans remplacement des Menus-Plaisirs. Celle salle pouvait contenir plus de quinze cents personnes ; elle était soutenue par des colonnes et ornée de caissons. Les ordres de l'Etal étaient placés, la noblesse à droite, le clergé vis-à-vis, le tiers sur les deux côtés, et le trône, oit se trouvait le roi, au milieu.
Vers une heure , les hérauts d’armes annoncèrent l'arrivée du roi. Aussitôt tous les députés se lèvent, et des cris de vive le roi! retentissent dans toute la salle. Bientôt le roi paraît, les applaudissements redoublent ; il porte ses regards satisfaits sur ce magnifique ensemble; la reine s’assied à la gauche du roi sur un fauteuil inférieur au trône, et les princes et princesses sur des pliants , des deux côtés.
Le roi prononça, d’une voix ferme, un discours, après lequel le garde des sceaux prit la parole, et M. Necker lut un long mémoire sur l’état des finances. Quand il eut achevé, le roi leva la séance en laissant l’injonction aux députés de chaque ordre de se rendre le lendemain dans le local qui leur était destiné pour y commencer le cours de leurs délibérations.
11 ne reste plus rien de cette salle, bâtie avec des matériaux fragiles ; le lieu ou elle fut construite est une caserne.
Le lendemain même de l'ouverture des états généraux une violente scission éclata entre les trois ordres. Blessés dans leur vanité par l'étiquette qu’on voulait leur imposer, les députés du tiers état manifestèrent immédiatement une opposition qui, d’hostile qu'elle était déjà, devait bientôt devenir menaçante. La vérification des pouvoirs fit naître les premières discussions sérieuses. Le tiers état voulait qu’elle se fit en commun, pour que chaque ordre pût s’assurer de la régularité des élections des membres des deux autres ; mais la noblesse et le clergé, qui tenaient avant tout à maintenir la division des trois ordres, demandaient que chacun d’eux se constituât séparément , avis qui prévalut , et jeta les premiers germes d’une division fatale. La noblesse et le clergé , retirés dans leurs salles respectives, ouvrirent leurs délibérations', tandis que le tiers état se réunissait dans la salle commune , qui lui avait été également assignée pour ses séances particulières, mais s’abstenait de prendre aucune mesure jusqu’à la réunion des trois ordres. Enfin , après un mois passé en vaines délibérations , le tiers état se constitua en Assemblée nationale; et, après de vains efforts de la cour pour lui interdire l’entrée de la salle, elle se rendit au Jeu de Paume, que le maître lui ouvrit. Il n’y avait pas de sièges ; le président Bailly monte sur une table, et reçoit de tous les députés le serment de ne jamais se séparer, jusqu a ce que la constitution du royaume soit établie, et tous les députés signent ce serment.
La salle du Jeu de Paume existe encore telle qu’elle fut.
Nous ne pouvons reproduire dans cet ouvrage ni les événements qui se sont passés, ni les discours qui ont été prononcés dans nos différentes assemblées
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nationales; nous avons voulu représenter au moins les deux orateurs qui ont le plus marqué, l’un dans l’Assemblée constituante, l’autre dans la convention : Mirabeau et Danton; l'un sorti des rangs de cette noblesse dont le règne allait cesser ; l'autre né dans les rangs de cette bourgeoisie qui venait de marquer son avènement dans l’ordre politique. Après avoir précipité l’état sur la pente des révolutions, Mirabeau mourut au moment où il allait tenter un miracle du génie , au moment où il voulait enrayer le mouvement que lui-même avait provoqué avec tant d’énergie et d’audace. Danton , inébranlable dans son œuvre de nivellement et de destruction, scella de son propre sang sur l'échafaud ses farouches doctrines d’égalité sociale.
Une singulière circonstance qui établit entre ces deux hommes si éloquents, mais d’une éloquence si âpre, si violente, une sorte d’analogie, c'est le moment de leur mort « Soutiens ma tête, disait Mirabeau à son valet de chambre, je voudrais pouvoir te la léguer. » — « Montre ma tète au peuple, disait Danton au bourreau ; elle en vaut bien une autre. »
Mirabeau.
Danton.
Grand escalier «le Versailles.