LE SALON D’HERCULE
histoire a enregistré la simplicité avec laquelle sut mourir celui que la gloire de son règne avait fait surnommer Louis le Grand, et dont la disparition fut exactement pour le château de Versailles le coucher du soleil qui l’éclairait. Pendant sept ans va s’éteindre dans l’ombre ce point lumineux sur lequel toute l’Europe avait les yeux, et vont devenir déserts ces somptueux appartements, cette galerie, ce parc qu’emplissait un peuple de courtisans, de grands seigneurs, d’employés. Le silence va se faire en ces lieux où tant de choses furent dites, tant de louanges prodiguées pendant plus de cinquante ans, où éclatèrent des cris de joie acclamant les victoires des armées françaises.
A la date du i" septembre 1715, Dangeau écrivait dans son Journal: « Le Roi est mort ce matin, à huit heures un quart et demi, et il a rendu l’âme sans
aucun effort, comme une chandelle qui s'éteint. Aussitôt qu’il a expiré, le duc d’Orléans est allé avec tous les princes du sang saluer le jeune Roi, et dès que cet enfant a entendu le traiter de Sire et de Majesté, il a fondu en larmes et en sanglots, sans qu’on lui eût dit que le Roi fût mort. » Nous ne rapporterons pas ici les circonstances qui accompagnèrent l’ouverture du testament du feu roi, dont les dernières volontés furent loin d'être respectées.
Aussitôt le roi mort, le duc de Bouillon, grand chambellan, vint sur le balcon au-dessus de la Cour de Marbre , et cria : « Le roi Louis XIV est mort ; » et par trois fois : «Vive le roi Louis XV! » 11 ne restait plus qu’à s’occuper du soin des funérailles, dont le Mercure et le Journal des Anthoine, que nous avons déjà cité, donnent tous les détails. D'après le désir exprimé par le roi défunt, l'enfance du jeune roi ne devait point se passer à Versailles. En effet, on trouva dans le premier codicille de son testament, écrit cinq mois avant sa mort, les dispositions suivantes :
« Louis, etc., par mon testament, déposé au Parlement, j’ai nommé le maréchal de Villeroy gouverneur du Dauphin, et j’ai marqué quelle devait être son autorité et ses fonctions ; mon intention est que , du moment de mon décès jusqu’à ce que l'ouverture de mon testament ait été faite, il ait toute autorité sur la maison du jeune Roi et sur les troupes qui la composent ; il ordonnera auxdites, après ma mort , de se rendre où sera le jeune Roi pour le mener à Vincennes, l'air y étant bon.
« Le jeune Roi allant à Vincennes passera par Paris et ira au Parlement, pour y faire l’ouverture de mon testament en sa présence et des princes, des ducs et pairs, et autres qui ont droit et qui voudront s’y trouver. Dans la marche et pour la séance du jeune Roi au Parlement, le maréchal de Villeroy donnera tous les ordres pour que les gardes du corps et gardes françaises et suisses prennent les postes dans les rues, et au Parlement, que l’on a coutume de prendre lorsque les rois vont au Parlement, en sorte que tout se fasse avec sûreté et la dignité convenable. »
Comme on le voit, Louis XIV apportait, pour régler l’exécution de tout ce qui se passerait après lui, le même soin, la même prévoyance qui avaient présidé à tout ce qu il avait ordonné pendant sa vie. En même temps que partait, le 9 septembre i; 1 5 , le coips de Louis XIV pour 1 abbaye de Saint— Denis, le jeune roi Louis XV quittait Versailles à deux heures de l’après— midi, faisant jeter quelques pièces d’argent au peuple, au bas de la place d’Armes. Suivant Dangeau, les médecins de \ersailles n étaient pas d’avis que le roi allât à Vincennes,
à cause d un rhume; « mais les médecins de Paris ont tous dit que l'air de \ incennes était meilleur que celui de Versailles, et on s’est déterminé à y mener le Roi. »
Le 9, après midi, le jeune roi fut conduit à Yincennes en carrosse; il était assis sur les genoux de M” de Ventadour, accompagné de M. le Régent, de M. le Duc, le duc du Maine, le comte de Toulouse, escorté des gardes du corps.
des gendarmes et chevau-légers, dont les officiers étaient autour du carrosse. Il passa sur les remparts de Paris aux acclamations du peuple, et arriva sur les six heures àVincennes, dont les appartements étaient tendus de violet, qui est la couleur du deuil du Roi. M. le Régent revint à Paris, et M. le Duc, qui était destiné à conduire le deuil au convoi du feu roi. se rendit à Versailles.
Tel est le récit rapporté dans le Journal des Anthoine. A ces détails, Dangeau ajoute : « Le Roi n’entra point dans Paris; on passa par-dessus le rempart. Dans tout son chemin, et surtout au rempart, il trouva une infinité de carrosses et de peuple; on entendait les cris de : Vive le Roi! jusque dans les rues piès des remparts. Le soir, le corps du feu Roi fut porté de Versailles à Saint- Denis; on passa par le bois de Boulogne et par la plaine Saint-Denis. Il fallut même abattre le dessus d’une des portes du bois de Boulogne , parce que le chariot qui portait le Roi était trop haut. »
Durant les sept années qui s’écoulèrent depuis le départ de Louis XV jusqu à son retour, rien d’important ne se passa à Versailles. Les travaux furent suspendus aussi bien au château que dans le parc; ils se bornèrent à des soins d entretien et à la remise en état, en 1717, des petits appartements du duc de Bourgogne, lorsque le czar Pierre le Grand les occupa quand il vint en France. Les gens de sa suite furent logés dans les appartements de M“ de Maintenon, et, selon Dangeau et Saint-Simon, y menèrent une conduite assez scandaleuse. Sachant que M” de Maintenon vivait encore et s’était retirée à Saint-Cyr, le czar voulut la voir, après avoir visité en détail la maison qu’elle avait fondée. Saint-Simon raconte ainsi cette visite :
« Vendredi n juin, il fut de Versailles à Saint-Cyr, où il vit toute la maison et les demoiselles dans leurs classes. Il y fut reçu comme un roi. 11 voulut aussi voir M” de Maintenon , qui dans l’apparence de cette curiosité s’était mise au lit, ses rideaux fermés, hors un qui ne l’était qu’à demi. Le czar entra dans sa chambre, alla ouvrir les rideaux des fenêtres en arrivant, puis tout de suite tous ceux du lit, regarda bien M“ de Maintenon tout à son aise, ne lui dit pas un mot ni elle à lui, et, sans lui faire aucune sorte de révérence, s’en alla. Je sus qu’elle en avait été fort étonnée et encore plus mortifiée; mais le feu roi n’était plus. »
Le récit est exact; les contemporains, le Mercure , Dangeau. en font foi; mais on y démêle aisément le malin plaisir que Saint-Simon éprouve à insister sur les détails qui ont dû humilier celle qu il poursuivit de sa haine au delà de la mort.
II ne faut pas, malgré le dédain que le czar témoigna pour celle qui passait pour avoir gouverné le roi et, partant, la France, voir en Pierre I" un souverain plus ou moins sauvage, ignorant des règles de la civilisation. On trouve, au contraire, dans la relation de son voyage en France, maint exemple de la tinesse de son esprit et même de la délicatesse de ses sentiments.
Le jeune roi avait quitté Vincennes pour demeurer aux Tuileries, quand le czar vint visiter Paris. On décida que le roi irait voir le czar à l’hôtel Lesdiguières, qu’il avait préféré au Louvre pour y résider. Le czar vint le recevoir à la descente du carrosse et le conduisit à son appartement, lui donnant toujours la droite, lis trouvèrent, dit Dangeau, deux fauteuils dans la chambre, et le roi se mit dans celui qui était à droite. On avait fait un petit discours au roi, qu’il répéta à merveille. Le czar parut charmé de le voir, et l’embrassa tendrement; il ne fut point embarrassé de ces embrassades. 11 fut, ajoute-t-il, très joli durant cette visite, qui ne dura pas un quart d’heure, et plus joli encore dans la galerie où on le fit promener pour le mieux faire voir au czar; il avait alors sept ans. Le czar ne pouvait se lasser de l’embrasser. En descendant l’escalier, le czar le tenant par la main , le maréchal de Villeroy ne voulut pas que personne s’occupât du roi . et dit au czar : « Nous le laissons sous votre conduite. » II conduisit le roi jusqu’à son carrosse.
Marie-Anne-Victoire, infante d’Espagne, d’après le portrait de Belle, au Musée de Versailles.
Plus loin on lit : « Le czar témoigne toujours beaucoup de tendresse et d’attachement pour le roi. Le roi, quand il vint, avait un rouleau de papier à la main, qu’il donna au czar en disant : « Voilà la carte de vos Etats que je vous donne. » C’était sans doute un petit travail qu'il avait fait sous l’œil de son précepteur.
Dès que le roi fut installé à Vincennes, il fut décidé que les réunions du conseil de régence y auraient lieu, jusqu’à ce que le château des Tuileries fût préparé pour recevoir le jeune souverain. Néanmoins les conseils de régence furent tenus aux Tuileries, à partir du 2 décembre, dans l’appartement préparé pour le roi. Celui-ci ne l’occupa qu’à partir du 3o du même mois. Pour ce
voyage il y eut, rapporte Dangeau, quelques disputes pour les places dans le carrosse du roi; on dit que M. le duc d'Orléans avait appelé M. le duc d’Albret, grand chambellan, pour remplir une place à la portière, tandis que M. le Premier s’y mit, prétendant que c'était son droit.
Dangeau, qui ne veut pas se compromettre, dit qu'il ne sait pas exactement comment cela s’est passé, ni les raisons de part et d’autre. « Le Roi était dans
le fond du carrosse, avec M. le duc d’Orléans et M“ de Yentadour: ils étaient trois au-devant et un à chaque portière. » Saint-Simon, qui est intraitable sur toutes les questions d’étiquette, ajoute à la note incolore de Dangeau : « Le feu Roi aurait été bien étonné, s’il avait pu voir son successeur entrer en pompe pour la première fois dans Paris, en troisième dans le fond de son carrosse. Disputes à tout, plus de règles , toutes prétentions , pas même de mémoire de ce qu’on a vu cent fois. » Quelques pages plus loin il résume la situation, en écrivant, indigné : « Un Roi enfant, sans frères ni sœurs, sans fils ni tilles de France, un Régent timide à certains égards, facile sur tout, ennemi de toute dignité, et qui n’en gardait aucune, même pour soi. »
Ce n est pas tout; annotant trois lignes du Journal de Dangeau, rapportant que le roi alla se promener au Cours, et que M. du Maine et Yilleroy étaient toujours aux promenades dans le fond du carrosse avec lui, repris de courroux, Saint-Simon écrit : « Du temps que le feu Roi admettait des hommes dans son carrosse, jamais aucun, même prince du sang, ne fut au fond, à côté de lui... Rien n’est donc plus indécent que d’y voir en public serré entre M. du Maine et le maréchal de Yilleroy. Mais le robinet est tourné pour les indécences, que désormais on va voir couler partout. »
Le jeune toi, installé à Paris, s’en éloignait quelquefois pour aller à Vincennes voir la fauconnerie; le reste du temps se passait en promenades dans le Jardin
des Tuileries, au Cours, rarement aux Champs-Elysées, qu'on abandonnait alors pour le Cours la Reine, au Palais-Royal, au Luxembourg, au Jardin Royal (Jardin des Plantes), où Fagon s’était retiré, à Madrid, etc.
A la date du 17 juin 1716, on trouve cette note : « Le Roi alla se promener à la plaine de Grenelle, où il savait qu'on devait passer par les armes un soldat qui avait déserté, et il y voulut aller pour lui faire grâce. Le Roi témoigna même beaucoup d’impatience que le prisonnier arrivât, et, dès qu'il fut à portée de lui, il cria : « Grâce! » et l’on voyait le plaisir qu’il avait â le faire. » Si nous avons rapporté cette anecdote, c'est pour la mettre en regard de celles qu'on se plut â accréditer sur les instincts cruels de sa jeunesse, entre autres celle d’une biche apprivoisée qu'il aurait tuée pour se distraire. 11 n’y a pas â douter de la première, qui se trouve consignée dans le Journal de Dangean, lequel n’invente rien, et ne raconte que ce qu’il a vu ou tient d’indiscutables témoignages.
Dangeau donne d’ailleurs jusqu’aux moindres détails des choses qui concernent les premières années du roi, et l'on jugera de quels soins méticuleux il était entouré, quand on verra dans son Journal que la lisière ne fut retirée au roi Louis XV qu’à l’âge de sept ans! « On a ôté la lisière au Roi, écrit-il à la date du i3 février 1717, et M. le maréchal de Villeroy commença à le servir à son dîner. M“ de Ventadour s’absenta exprès pour lui laisser cette fonction-là, afin qu'il y soit moins embarrassé le jour qu’il entrera véritablement en fonctions. »
Il faut lire le récit touchant des adieux de l’enfant roi à M” de Ventadour, quand il fut retiré de ses mains pour passer entre celles du maréchal de Villeroy, son nouveau gouverneur. Le Nouveau Mercure rapporte la petite scène suivante, qui eut lieu deux jours après que M” de Ventadour eut été remplacée :
Le 16, le Roi à son réveil (le maréchal de Villeroy couchait dans sa chambre) fut averti par M. le maréchal de Villeroy d’appeler M. de Mortemart, premier gentilhomme de la chambre d’année. Le Roi l'appela trois fois. On le lit entrer, et, s’étant présenté au lit du Roi, S. M. lui dit : « Je veux me lever. » Ce seigneur lui présenta la robe de chambre et ses mules, et lui dit : «Votre Majesté ne souhaite-t-elle pas passer dans son cabinet pour s’habiller? » Aussitôt on fit entrer les seigneurs qui ont des brevets d’entrée, comme sous le feu Roi. S. M. parut fort étonnée de voir tant d’hommes entrer autour de lui. M. le duc de Mortemart fit appeler la chambre et la garde-robe; alors un grand nombre d’officiers se présenta pour faire leur devoir ; le Roi fut encore plus surpris d’en voir le nombre augmenter. Il demanda cependant sa chère M"” la duchesse de Ventadour, qui vint quelque temps après en habit de voyageuse; elle y resta une heure. « Mon prince, lui dit-elle, je suis obligée de vous quitter et d’aller à Saint-Cyr voir M"u de Maintenon. „ Le Roi en fut alarmé,
et, s étant jeté au col tendrement, il donna de nouveau, en cette occasion, des preuves sensibles de son bon cœur.
Nous n'entrerons pus ici dans les détails des graves événements qui se pas sèrent dans les commencements de la régence du duc d Orléans, nous ne parlerons pas de la fameuse conspiration de Cellamare, des arrestations du duc et de la
duchesse du Maine, de la création de la banque de Law, des catastrophes financières qui accompagnèrent sa chute, de la mort de M“ de Maintenon , non plus que nous n’apprécierons maintenant les personnalités qui se produisirent à ce commencement de règne, le cardinal Albéroni, M™ des Ursins, le cardinal Dubois, Fleury, le maréchal de Villeroy. M. le Duc et tant d’autres que les mémoires ont fait si intimement connaître. Nous nous bornerons à indiquer sommairement ici un épisode de la jeunesse du roi Louis XV, intéressant par luimême, et qui peut donner idée de l'indifférente cruauté de la politique de ce temps. Nous voulons parler d’un projet de mariage entre le jeune roi et une infante d’Espagne, destiné à rétablir et fortifier les bonnes relations entre cette puissance et la France. Nous empruntons à l’Histoire, aux mémoires et à l’ouvrage de M. de Barthélemy, sur les filles du régent, les éléments de cette curieuse aventure.
Ce fut d’abord Dubois qui, sachant que Philippe V recherchait l’alliance de l’Empereur par un mariage entre leurs enfants, union que d’ailleurs l’Empereur semblait peu disposé à accepter, conçut le projet d’un rapprochement entre la France et 1 Espagne, en lui offrant à Versailles le mariage qu’il recherchait à Vienne. Philippe V accueillit avec empressement l’idée de marier une infante à Louis XV, en même temps que celle d’unir l’infant don Carlos, prince des Asturies, l'héritier de sa couronne, à une fille du régent. En conséquence de cette détermination. Louise-Élisabeth d’Orléans, quatrième fille du régent,
Mlk de Montpensier, fut officiellement fiancée à l'infant le 28 septembre 1721, en même temps qu’on déclarait au conseil le mariage de Louis XV, qui apprit cette nouvelle avec une mauvaise humeur qu’il n’essaya pas de dissimuler.
Barbier, dans son Journal, répétant les propos de la cour, dit : « Le Roi était chagrin d’abord de la nouvelle de son mariage. Il en a pleuré, ne sachant pas trop ce que cela voulait dire; mais on l’y a accoutumé, et il ne parle plus de cela à présent. » Il avait alors onze ans. Les Mémoires de Duclos renferment aussi des détails sur les impressions manifestées par le jeune roi en apprenant la nou-
Grands appartements. Chambre de la Reine; chambranle de la porte.
velle de ce mariage, décidé sans qu’on l’y eût suffisamment préparé. Saint-Simon, qui fait remarquer que le roi s’effarouchait des surprises, raconte les anxiétés du conseil de régence. 11 fallait, dit-il, un oui et un consentement exprimé par le roi, et s’il s’opiniâtrait à se taire, que devenir pour le. conseil de régence? Et si, par dépit d’être pressé, il allait dire non, que faire, et par où sortir?
« Le moment venu (nous copions ici Saint-Simon), nous arrivâmes tous aux Tuileries, où M. le duc d’Orléans, qui, pour laisser assembler tout le monde, était arrivé le dernier, me conta dans un coin, avant d’entrer chez le Roi, ce qui s'était passé auparavant entre lui, M. le Duc et Fréjus (Fleury), l'un après l’autre. Il pirouetta un peu dans le cabinet du conseil, en homme qui n’est pas bien brave, et qui va monter à l’assaut. Je ne le perdais point de vue, et, à le voir de la sorte, j’étais inquiet; enfin il entra chez le Roi, je le suivis... »
Saint-Simon, ne croyant pas devoir assister à l’entretien qui eut lieu entre
le duc d’Orléans, le cardinal Dubois, M. le Duc, le maréchal de Villeroy et Fréjus, se retira un instant avec le maréchal de Villeroy, puis rentra. « Le dos du Roi. dit-il, était vers la porte par où nous rentrions, M. le duc dOiléans en face, plus rouge qu’à son ordinaire; M. le Duc auprès de lui. tous deux la mine allongée; le cardinal Dubois et le maréchal de Villeroy en biais; et M. de Fréjus tout près du Roi, un peu de côté, en sorte que je le voyais de profil, d un air qui me paraissait embarrassé... Je m’avançai la tête un instant, pour tâcher de voir le Roi, et je la retirai bien vite, parce que je le vis rouge, et les yeux, au moins celui que je pus voir, pleins de larmes. «Allons, mon maître, disait-il « au pauvre enfant, il faut faire la chose de bonne grâce. » Le Roi accepta de voir le conseil de régence.
« Assis tous en place, tous les yeux se portèrent sur le Roi, qui avait les yeux rouges et gros, et avait l’air fort sérieux. 11 y eut quelques moments de silence, pendant lesquels M. le duc d'Orléans passa les yeux sur toute la compagnie, qui paraissait en grande expectation; puis, les arrêtant sur le Roi, il lui demanda s’il trouvait bon qu’il fît part au conseil de son mariage. Le Roi répondit un oui sec, en assez basse note. » Aussitôt le régent déclara le mariage et la prochaine venue de l’infante, malgré les observations que lit le maréchal de Villeroy, en ajoutant, d’un air chagrin, qu’il était fâcheux que l’infante fût si jeune. En eftet, la tille de Philippe V. qui allait être envoyée à Paris, n’avait pas cinq ans, et la remarque du maréchal de Villeroy, qui fut faite par Saint-Simon et d'autres encore, n’était que trop sensée. Mais la politique l’emporta sur le sentiment, les ambassadeurs entrèrent en jeu. et, le 2 mars 1722, on annonçait à Paris l’arrivée de l'intante.
Avant que ce mariage fût résolu, celui d'Elisabeth d’Orléans était accompli, ou du moins les formalités officielles, et la fille du duc d’Orléans était devenue princesse des Asturies. Philippe V ayant abdiqué, elle était reine d’Espagne le 10 janvier 1724. Le 3t août de la même année, elle était veuve et renvoyée en France, où l’on ne se souciait guère de la recevoir. Le régent était mort, et en lisant les mémoires, en tenant compte de la fâcheuse impression, très justifiée, qu'Élisabeth d’Orléans avait faite à la cour d’Espagne, on comprendra à quels mobiles on obéissait de chaque côté des Pyrénées.
Revenons à la fiancée du jeune roi. Toutes les formalités étaient accomplies près de la cour d’Espagne; elle partit pour la France, où les honneurs lui furent prodigués pendant tout le temps de son voyage comme à son arrivée. Traitée partout en reine, il ne lui manquait, dit Saint-Simon, qui trouvait ces honneurs
exagérés, que le traitement de Majesté. Le Journal de Barbier abonde en détails sur cette réception. « Le i" mars, dit-il, la Reine est arrivée à Berny; M. le régent l'a été voir dès ce jour. On dit qu'elle est plus jolie que laide; qu’elle est petite pour son âge, et qu'elle a infiniment d’esprit et de vivacité. Elle a amené avec elle une Espagnole, qui était sa remueuse, ne voulant pas marcher sur elle.
Voussures de la chambre de la Reine.
« Lundi, continue Barbier, le Roi a été au-devant d’elle au Grand-Montrouge, et là s’est faite la première entrevue dans une maison. La Reine se mit à genoux pour saluer le Roi, et le Roi la releva en s’y mettant. On dit que le Roi est devenu rouge, et qu’il ne lui a dit autre chose, sinon : « Madame, je suis charmé « que vous soyez arrivée en bonne santé. » Cette scène enfantine, vraiment ridicule entre un garçon de douze ans et une petite fille de quatre ans, prend un aspect presque odieux, quand on sait ce qu'il advint de ces hâtives fiançailles prescrites par une politique quelque peu capricieuse. »
Suivent les détails de la marche menée par le roi avec un détachement de toute sa maison, marche fermée par le maréchal de Villars, à cheval avec plu-
sieurs seigneurs. La marche de la reine se composait de toute la maison du roi : grenadiers à cheval, mousquetaires, chevau-légers , gendarmes, gardes du corps. Suivaient les équipages du duc d’Ossone avec huit pages à cheval, vingtquatre valets de pied, quatre carrosses magnifiques du duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avec douze palefreniers à cheval, tenant douze chevaux de main avec des couvertures de velours cramoisi, bordées d’un grand galon d’or, etc.; puis le carrosse du roi, où était l’infante (la reine!) sur les genoux de M” de Ventadour, et, dans le carrosse, Madame et les princesses du sang, sans oublier la poupée de l’infante.
Des régiments, dont celui du roi, bordaient les chemins jusqu’au Louvre. Dans les rues, les maisons étaient couvertes de tapisseries, des gradins devant toutes les boutiques; le soir, illuminations, feux d’artifice, discours des cours du Parlement. Les jours suivants, bals aux Tuileries. « Le régent, dit Barbier, a trouvé le secret de faire rendetter les gens de cour, car toutes les femmes étaient superbes en robes de cour et pleines de diamants. » Le roi a fait présent à l’infante d’une poupée que l'on dit coûter vingt mille livres. Le roi danse, malgré sa mélancolie; l’infante est apportée au bal. Puis les Te Deum à Notre-Dame. « J’ai vu, dit Barbier, le Roi entrer dans la chapelle pour faire sa prière. En sortant, je l’ai trouvé avec un très mauvais visage et bien pâle. Cela vient peut-être de chagrin; car on dit qu’il n’aime pas sa petite infante, et toutes ces fètes-là le chagrinent. »
Les fêtes furent superbes et durèrent plusieurs jours. L’infante fut logée au Louvre; dans la journée on la promenait dans les jardins du palais, qui, en son souvenir, s’appellent encore aujourd’hui les Jardins de l’Infante. Enfin, le i5 juin 1722, le palais de Versailles, abandonné depuis la mort de Louis XIV, cessa d’être une solitude : toute la cour revint l’habiter; le jeune roi fut installé dans les appartements de son bisaïeul, et 1 enlant qu on croyait devoir être reine de France dans 1 appartement de la reine. Le duc d Orléans prit 1 appartement du rez-de-chaussée, occupé auparavant par le duc de Bourgogne, et le maréchal de Villeroy, gouverneur du roi, deirière ses cabinets. Le jeune roi fut, disent ses contemporains, très content d être à Versailles. En arrivant, il alla à la chapelle faire sa prière: le saint Saciement y était exposé. De là, quoiqu’il fît très chaud, écrit Barbier, il alla dans tous les bosquets; il revint ensuite dans la galerie et se reposa à terre sur le parquet. « tout le monde fit de même. » M. le régent fut obligé d’emprunter une chemise pour changer, parce que son appartement n’était pas encore garni.
Il semble que ce désarroi, ce désordre dans l’installation, ce manque d’orga-
nisation, bien que de peu d'importance, mérite d’être remarqué. Ce n'est déjà plus la prévoyance, le respect de l’étiquette qu’exigeait le grand roi, et qui furent la règle de toute sa vie. Le règne qui va commencer, avant d’autres liens, a déjà desserré ceux-là, et l'avenir nous montrera comment au relâchement de la tenue succéda peu à peu le relâchement moral. Ce n’est rien que cette petite scène, cette remarque d’un chroniqueur, mais elle n’est pas faite pour être dédaignée; isolée, elle est insignifiante, mais elle prendra sa valeur par celles qui la suivront.
Les salons de Versailles se remplissaient comme autrefois de la foule des courtisans, car l’heure de la majorité du roi allait sonner.
Ce fut le 16 février 172.3 qu’elle fut déclarée, et le 19, suivant Saint-Simon, que Louis XV reçut les compliments du régent et de toute la cour. On observait beaucoup le jeune roi. Barbier, qui raconte les on-dit, écrit dans son Journal: « On se plaint fort de la taciturnitè du Roi. On ne sait de quel caractère cela provient. On dit qu'il ne répondit rien à
Dessus de porte de la chambre de la Reine.
M. le duc d’Orléans, quand il alla lui faire compliment sur sa majorité, et lui remettre tous les pouvoirs qu’il avait. »
De nombreux événements s’étaient passés à Versailles pendant les années 1722
f * * » « HMH mm rf» Itt
/tST ICH . CH"^ C.
Vsr™ ] C\ràs-| « ^
G\LE!\iE
. CoVCHZ,?
>ANT!CHfy>Œ^I.
Masses ;
Cov\
iSinyici
'ESTiwiE.
\CTVEL
"F^z. De Ghj\v8SÉe
P^pj-iz. Gxntf^x
Piç&EJ rNHEV
G\i\de;
et 1723. Le roi avait été confirmé dans la chapelle par le cardinal de Rohan, grand aumônier de France. Le maréchal deVilleroy, gouverneur du roi Louis XV depuis r T’ 1 F ■ avait été arrêté sous le prétexte, qu’on lui avait fourni d’ailleurs, qu’il avait refusé au régent de parler au roi hors de sa présence. Ce fut dans 1 ancien appartement du Dauphin, occupé par le régent, qu’eut lieu l’arrestation du maréchal. Comme nous 1 avons dit dans la première partie de cet ouvrage, cet appartement était situé au rez-de-chaussée, à l’angle ouest du château, éclairé d’un côté par des fenêtres prenant jour sur le parterre de l’Orangerie, et de l’autre par des fenêtres donnant sur le parterre d’eau.
Saint-Simon haïssait Villerov, comme il en haïssait tant d’autres, et ne cache pas la joie qu’il éprouva à contribuer à la mesure de rigueur qui fut prise contre
lui. Quand le maréchal se présenta chez le duc d’Orléans, insistant pour lui parler, La Fare, capitaine des gardes du régent, lui demanda son épée : « Le maréchal entre en furie et toute l'assistance en émoi. En ce même instant Le Blanc se présente. Sa chaise à porteurs, qu'on avait tenue cachée, se plante devant le maréchal. Il s’écrie: il est jeté dans la chaise, qu'on ferme sur lui, et emporté
Échelle de 0,001.5 pou
dans le même clin d’œil par une des fenêtres latérales de plain-pied dans le jardin, La Fare et Artagnan chacun d’un côté de la chaise, les chevau-légers et mousquetaires après. La marche se presse, descend l'escalier de l’Orangerie du côté des bosquets, trouve la grande grille ouverte et un carrosse à six chevaux devant. On y pose la chaise : le maréchal a beau tempêter, on le jette dans le carrosse. Artagnan y monte à côté de lui, un officier des mousquetaires sur le devant: vingt mousquetaires, avec des officiers à cheval, autour du carrosse, et touche cocher ! »
Comme on le voit, tout était admirablement prévu pour ce coup d'Etat : c'en
fut vraiment un, car le roi allait être gouverné par le parti du duc d’Orléans. Ce ne fut pias, avoue Saint-Simon, un petit embarras que celui du duc d’Orléans pour porter la nouvelle au roi. Au premier mot, le roi rougit: ses yeux se mouillèrent: il se mit le visage contre le dos d’un fauteuil, sans dire une parole, ne voulut ni sortir ni jouer. A peine mangea-t-il quelques bouchées à souper, pleura et ne dormit pas de toute la nuit. Peu de jours après, le cardinal Dubois était déclaré premier ministre, et prêtait serment entre les mains du roi.
L’Histoire a beaucoup reproché à Louis XV. et justement, sa versatilité, ses
Corniche do la chambre du Conseil.
faciles changements d’opinion; mais ne faut-il pas voir le principe de ce manque de constance dans la contrariété qui pendant son enfance fut imposée à la fixité de ses goûts, qu'il se soit agi de ses gouvernants et gouvernantes, des fiancées qu’on lui donnait et reprenait, des faveurs qu’on lui faisait tour à tour accorder ou retirer? Un plus grave événement vint encore compliquer la situation: il se passa aussi dans cet appartement du rez-de-chaussée où le maréchal de Villeroy avait été arrêté. Le régent, dont la santé était usée par une vie déréglée, par un travail constant aussi, mourait subitement le 2 décembre de la même année. Tous les mémoires du temps abondent en détails sur cette mort, détails qui se résument à ceci, qu’il n y avait dans le cabinet du régent (aujourd’hui salle n" 49) qu’une seule personne, la duchesse de Phalaris, aventurière fort jolie, dit Saint- Simon, qui avait, ajoute-t-il, épousé un autre aventurier, frère de la duchesse de Béthune.
\ °ici Ie récit qu en a laissé Saint-Simon : « Comme elle était tout proche, assis près d elle, chacun dans un fauteuil, il se laissa tomber de côté sur elle, et onques depuis n eut pas le moindre rayon de connaissance, pas la plus légère apparence. La Falari, effrayée au point qu’on peut imaginer, cria au secours de
toute sa force et redoubla ses cris. Voyant que personne ne répondait, elle appuya comme elle put le pauvre prince sur les deux bras contigus des deux fauteuils,
Panneau de la chambre du Conseil (époque de transition).
courut dans le grand cabinet, dans la chambre, dans les antichambres, sans trouver qui que ce soit, enfin dans la cour et dans la galerie basse.
« C’était sur l'heure du travail avec le Roi. que les gens de M. le duc d’Orléans
étaient surs que personne ne venait chez lui, et qu'il n'avait que faire d eux, parce qu'il montait chez le Roi par le petit escalier de son caveau, c’est-à-dire de sa garde-rohe, qui donnait dans la dernière antichambre du Roi, où celui qui portait son sac l’attendait, et s’était à l’ordinaire rendu par le Grand Escalier et par la salle des Gardes. Enfin la Falari amena du monde, mais point de secours, qu elle envoya chercher par qui elle trouva sous sa main. Le hasard, ou, pour mieux dire, la Providence, avait arrangé ce funeste événement à une heure où chacun était d’ordinaire allé à ses affaires ou en visites, de sorte qu’il s écoula une bonne demi-heure avant qu’il vînt ni médecin ni chirurgien, et un peu moins pour avoir des domestiques de M, le duc d’Orléans.
« Sitôt que les gens du métier l’eurent envisagé, ils le jugèrent sans espérance. On l’étendit à la hâte sur le parquet, on l’y saigna; il ne donna pas le moindre signe de vie pour tout ce qu’on put lui faire. En un instant que les premiers furent avertis, chacun de toute espèce accourut; le grand et le petit cabinet étaient pleins de monde. En moins de deux heures tout fut fini, et peu à peu la solitude y fut aussi grande qu’avait été la foule. Dès que le secours fut arrivé, la Falari se sauva et gagna Paris au plus vite. » Les Mémoires secrets de Bachaumont disent qu'elle y mourut le 20 juillet 1782.
La décoration de la pièce où mourut le régent n’est pas celle que l’on voit aujourd’hui. L’ornementation du cabinet du Dauphin subsistait encore; elle ne disparut que sous Louis XV, vers l’année 1747; elle fut d’ailleurs remplacée par des chefs-d’œuvre du nouveau style, dont la plus grande partie disparut lors des réparations que le roi Louis-Philippe fit faire au château. Dans son étude sur le château de Versailles sous Louis XV et ses recherches sur l’histoire de la Cour et sur les travaux des bâtiments du roi, M. de Nolhac, parlant de cette pièce, fait remarquer qu elle conserve cependant assez d’éléments décoratifs pour qu’on puisse, par la pensée, en reconstituer l’ensemble; il ajoute que les portes dorées, les fenêtres, plusieurs panneaux d angle, la frise en partie dorée, où des divinités mêlées à de petits amours s’ébattent dans les rocailles, sont intacts.
Des trois grandes glaces qui étaient dans la pièce, une est restée entre les fenêtres; c’est une des plus belles de Versailles, avec ses roseaux en bordure, ses dauphins et sa bordure. Ce chef-d’œuvre de goût est de Verberckt, qui a laissé au château des merveilles de son génie décoratif.
Arrêtons-nous devant une superbe cheminée de marbre campan, dessinée
par lui et exécutée par Jacques Caffiéri composée de deux remarquables figures de bronze, Flore et Zéphyre supportant une tablette au milieu de laquelle est placée une coquille. Cette cheminée est un des plus beaux spécimens de 1 art ornemental du xvufi siècle que possède le château. Les autres pièces qui faisaient partie de l’appartement du Dauphin renferment aussi des fragments de boiseries, des frises dignes d’être admirés, mais dont la perfection fait d’autant plus déplorer la dévastation à laquelle se sont livrés ceux-là même qui avaient le devoir de restaurer discrètement de tels chefs-d’œuvre.
La mort du régent, qu'avait précédée celle du cardinal Dubois, fut le signal d’une nouvelle orientation politique. Le duc de Bourbon -Condé, arrière-petit-fils du grand Condé, présenté au roi pour remplacer le duc d’Orléans comme premier ministre, fut immédiatement agréé et entra aussitôt en fonctions. M. le Duc. comme on l’appelait, avait toujours été jaloux du pouvoir du duc d’Orléans, et, poussé par M" de Prie, dont il subissait l'influence en toutes choses, était loin de réunir les qualités de moralité qu’on eût dû attendre de celui qui devait diriger le jeune roi. Parlant des affaires de la banque de Law, un contemporain, homme de police fort bien informé, dit : « 11 est à remarquer que pendant l’époque des billets et des actions,
M. le Duc, qui en avait eu pour rien, fit des gains immenses, que l'on évalue à plus de dix millions. »
Pendule de la salle du Conseil.
Nous ne parlerons pas ici des frères Paris qui, gouvernant M” de Prie, laquelle
toucha de l’Angleterre une rente annuelle d'un million, étaient d’accord avec elle, en sorte que le duc de Bourbon subissait leur influence par son intermédiaire.
Nous arriverons sans transition à la fin du roman de l'infante, qui, quoique bien oubliée, était considérée comme reine au château de Versailles. La pauvre petite Anne-Victoire allait être sacrifiée aux nouvelles exigences de la politique. C’est dans le Journal de Barbier que nous trouvons quelques notes sur la petite fiancée de Louis XV. « La reine est tombée malade, dit-il, elle a la rougeole. Avant que la rougeole ait paru, on a voulu la saigner (elle avait alors six ans), et il a fallu pour cela bien des cérémonies, parce qu’elle ne le voulait pas. On a fait paraître un homme en bottes comme arrivant d’Espagne, et apportant des ordres du roi et de la reine pour la saigner; cela ne l’a pas intimidée. On a fait entrer un officier des gardes du corps, avec quatre gardes le fusil sur l’épaule, lequel a dit cà la reine qu’il venait de la part du roi et qu’il lui ordonnait de se laisser saigner; cela l’a déterminée, et on l’a saignée. »
Autant le jeune roi montrait de froideur pour sa fiancée, autant celle-ci, malgré son jeune âge, lui témoignait de sympathie. Ce fut M” de Prie qui insista auprès du duc de Bourbon pour que celui-ci prît une décision qui lui paraissait plus favorable à ses projets ambitieux. Le renvoi de l’infante fut arrêté en principe; on lit dans Marais :
« On commence à s’apercevoir que le renvoi de l’infante est un effet de la haine de la maison de Condé contre celle d’Orléans. Le Roi a été malade, on a craint de le perdre; le duc d’Orléans eût été roi, et M. le Duc eût mal passé son temps. Si le Roi garde l’infante, il n’aura d’enfants de sept à huit ans d’ici (on était en 1725); il peut mourir, la même crainte reviendra; la branche d’Orléans régnera, et celle de Condé sera disgraciée et rejetée bien loin. 11 faut donc renvoyer l’infante et marier le Roi à quelque princesse de son âge, dont il aura des enfants, et les espérances des Orléans tombent. Voilà comme 011 a raisonné. Avec ces beaux dehors que la nation approuve, M. le Duc a pris son parti et l’a fait prendre au Roi, qui, de son côté, n’aime pas l’infante et ne peut la souffrir.»
Le 5 avril 1725, l’infante partait pour l'Espagne. Barbier ajoute : « Le Roi ne lui a point dit adieu; il n’est retourné à Versailles que le soir du départ, dont M“ de Prie et M” la Duchesse, qui ne le quittent pas, l’auront fait rire. On a dit seulement à l’infante que son père demandait à la voir, et que c’était le sujet de son voyage. »
On juge de l’effet produit en Espagne par cette brutale décision. Le gouver-
nement espagnol répondit à ce renvoi par celui de M"“ de Beaujolais, cinquième fille du régent, qui avait été fiancée à l'infant don Carlos en même temps que l'infante à Louis XV. La reine d’Espagne se vengea en accablant d’invectives la marquise de Prie, et le roi déclara que ce ne serait pas assez du sang de toute l'Espagne pour laver cet affront. Le peuple espagnol n’en ressentit pas moins
vivement l’injure, et des démarches furent aussitôt faites par l’Espagne pour se rapprocher de l’Autriche.
La petite infante revint très mortifiée à Madrid, et celle qui avait cru, enfant, devenir reine de France, épousa en 1729 le prince du Brésil, devenu roi de Portugal en 1750, sous le nom de Joseph I". Quant à Mlle de Beaujolais, adorée de l’infant don Carlos, elle revint en France le cœur brisé, car elle l’aimait tendrement de son côté, et mourut fidèle à son souvenir, en 1784, âgée de vingt ans.
Si nous avons consacré plus de place à ce chapitre de 1 enfance du roi qu il n’en mérite peut-être, c’est que c’est le seul où sa vie puisse être étudiée en détail sans que sa mémoire ait à en rougir. Il a cependant ceci d’utile pour elle, quelle explique, sans les excuser, les faiblesses, les défaillances de son règne. L'Histoire doit-elle se montrer aussi sévère pour un roi dont l’enfance a été entourée de toutes les corruptions, pour un homme dont l’intelligence s’est éveillée entre les débauches de la cour du duc d’Orléans et la rapacité vénale du duc de Bourbon, et qui ne connut d’abord de la politique que les intrigues pour et contre les bâtards de son bisaïeul, et les fantaisies intéressées de Mme de Prie?
Le mariage qu'elle avait projeté pour Louis XV, après le renvoi de l’infante, fut bientôt réalisé, et. le 27 mai 1725. le roi déclarait. « après son dîner, » qu'il épouserait Marie Leczinska, princesse royale de Pologne. La célébration du mariage eut lieu à Fontainebleau. Le roi et la cour ne revinrent à Versailles que le i"r décembre. Selon Barbier, « la Reine monta par l’escalier des Ambassadeurs, qui était illuminé et éclairé avec magnificence, aussi bien que toute l’enfilade des appartements et de la galerie jusqu’à l’appartement de la Reine. »
A l’exception de la Grande Galerie et des grands appartements de Louis XIV et de ceux de la reine (moins sa chambre à coucher), le château dut subir sous Louis XV de nombreuses modifications. Signalons sommairement les principales. La chambre du feu roi. restée dans l’état où elle se trouvait en 1 7 1 5 , fut occupée par Louis XV jusque vers 1738. La trouvant trop spacieuse, difficile à chauffer, obligé de se réfugier par les grands froids dans le cabinet du Conseil, le roi s’en fit installer une autre, celle qu on voit aujourd’hui, et qui. commençant à la salle du Conseil, forme 1 entrée de cette suite de merveilleux appartements qui s’appellent : le salon des Pendules, le cabinet des Chasses, la Salle à manger, le cabinet du Roi, le Salon, la salle des Bains, la Chambre. l’Antichambre, le cabinet et la salle à manger de M““ Adélaïde.
Les premières modifications laites au château datent du retour du jeune roi a \ ersailles, c est— a— dire quelles furent commencées vers 172 2, et eurent pour objet la construction des pièces qui composèrent les Petits Cabinets, et qui. suivant 1 ouvrage cité plus haut, étaient les parties intérieures de l’appartement du Roi, « situées au-dessus de ses cabinets du premier étage, et qui, remaniées a bien des îeprises, exhaussées, agrandies, ont eu deux et jusqu’à trois étages superposés. »
On pouirait écrire de longues pages sur ces constructions, ces modifications,
qui ont rendu si difficile la description exacte , époque par époque , de ces nouveaux appartements. Qu’il suffise, présentement, de savoir que la création de ces exquis spécimens du style décoratif de ce temps, aussi bien au premier étage qu’au
Plaque de cheminée du salon d’IIcrcule.
second, fit disparaître un des plus beaux morceaux d’architecture et d’art que le château de Versailles ait dû à Louis X1Y : l’escalier des Ambassadeurs.
Les Mémoires du duc de Luynes donnent des renseignements intéressants sur la destruction de ce bel escalier, dont les marbres, dit-il, « ne pourront point servir, à ce que l'on assure, dans l’escalier que l’on projette pour l’appartement de M. le comte de Noailles, auprès de la chapelle, en laissant l’ouverture des trois arcades. Les marches même de celui que l’on démonte ne pourront pas
servir au nouveau, parce qu’elles n’ont pas dix pieds de long et que les autres ont dix-huit pouces de plus. On entrera dans ce nouvel appartement par le palier de l’escalier qui est du côté de la chapelle. Ce palier formera la première pièce. Le reste de l’appartement sera pris sur la Petite Galerie, dont on recule le mur pour lui donner plus de largeur; l’autre palier de l’escalier fera des gardes-robes, et on fera une petite cour dans le milieu pour donner du jour. »
En se reportant à la description détaillée que nous avons donnée de cet escalier monumental, dans notre premier volume, on pourra juger de la perte que fut pour l’art la destruction d’une œuvre à laquelle avaient collaboré de grands artistes : architectes, peintres, sculpteurs et décorateurs. 11 faut ajouter que ce chef-d’œuvre d’un temps fut remplacé par des chefs-d’œuvre d’un autre, et que d’ailleurs les grands appartements et l’escalier de la Reine peuvent suffire à donner idée aujourd’hui de ce qu'était alors cet escalier, tant et si justement admiré par les contemporains.
Sans suivre présentement d’ordre de date pour les grands travaux qui furent exécutés dans l’intérieur du château, signalons, parmi les principaux, ceux qui furent faits successivement au cabinet du Conseil ou cabinet du Roi, jusqu’à l’année 1749, où il prit la forme et la décoration merveilleuse qu’on lui voit aujourd’hui; puis ceux qui furent exécutés dans la chambre de la Reine par Marie Leczinska, vers 1735, et qui, en faisant disparaître le plafond de de Sève et d’autres peintures du même artiste, donnèrent à Boucher l’occasion de manifester son talent par quatre compositions : la Prudence, la Fidélité, V Abondance et la Charité. Dans cette chambre naquirent dix-neuf princes et princesses, de i683 à 1786; parmi eux : le duc d’Anjou, qui fut roi d’Espagne, le roi Louis XV; la reine Leczinska y donna le jour à dix enfants, dont Mesdames Adélaïde, Victoire, Sophie; Marie- Antoinette y mit au monde Marie-Thérèse, qui devint duchesse d’Angoulême, et le Dauphin, qui mourut au Temple en 1796.
Le salon d’Hercule, qui se trouve placé entre le vestibule de la chapelle, au premier étage, et qui conduit aux grands appartements, occupe, ainsi que nous lavons dit, la partie haute de 1 ancienne chapelle. C’est le plus grand salon qui ait été construit sous Louis X\ . et celui qui se rapproche le plus, par ses dimensions et pai certaines parties de sa riche ornementation, de ceux qui forment les grands appartements de Louis XI\ . Figaniol de La Force, qui, comme plusieurs de ses contemporains, 1 appelle « le salon de Marbre », en donne une description qui est. au mobilier près, celle qu’on en ferait aujourd’hui.
« Ce salon, dit-il. occupe l’espace des tribunes de l’ancienne chapelle. On a été longtemps sans penser à l’embellir d’aucuns ornements; mais, en 1 729 , on entreprit de le décorer, et on l’a fait avec tant de goût et si richement, que c’est aujourd’hui une des pièces les plus brillantes du château. Il est entièrement revêtu de marbre de Rance , ou de marbre vert campan , de marbre blanc veiné ou de marbre d’Antin. La corniche est dorée d’or moulu, et soutenue par vingt pilastres de marbre de Rance, d’ordre corinthien, dont les bases et les chapiteaux sont aussi d'or moulu. Les piédestaux sur lesquels ces bases sont posées sont de marbre vert campan, les panneaux sont de marbre d’Antin. »
Dans ce salon, vis-à-vis la cheminée, qui est un chef-d’œuvre du sculpteur ornemaniste Yassé, fut placé, jusque vers la fin de la Restauration, le tableau de Paul Yéronèse : Jésus-Christ chez Simon le Pharisien , lequel fait aujourd’hui partie de la collection du Louvre, et qui avait été donné à Louis XIV par la république de Venise en 1 665 . Dans son cadre, surmonté des armes de France, qui est aussi l’œuvre de Yassé, on a placé un ancien modèle de tapisserie des Gobelins, représentant le Passage du Rhin, d’après Le Brun et Van der Meulen. Au-dessus de la cheminée, et dans un cadre dû aussi à Yassé, on voit le portrait de Louis XIV, peint par Mignard, et qui fut autrefois dans les salons de Trianon.
Mais l’œuvre la plus importante du salon d’Hercule, du moins par les dimensions. c’est l’immense plafond qu’y peignit François Lemoine, et qui représente l 'Apothéose d' Hercule, espèce d’allégorie semi-païenne, semi-chrétienne, a dit un critique, composée en l’honneur du cardinal Fleury, protecteur du peintre, qui, on le sait, portait parmi ses prénoms celui d’Hercule. Cette immense composition, qui mesure près de dix-huit mètres de chaque côté, ne contient pas moins de cent quarante-deux figures; Lemoine y travailla pendant cinq ans; elle nécessita de sa part une description imprimée, qu’il présenta au roi et à la cour.
Piganiol, qui donne le détail, groupe par groupe, de cette peinture, a reproduit son explication; elle commence ainsi : « Le dessein du peintre a été de faire voir, dans ce grand tableau, que la vertu élève l'homme au-dessus de lui-même, lui fait surmonter les travaux les plus difficiles, les plus grands obstacles, et le conduit enfin à l’immortalité. »
Nous expliquerons plus loin le sujet de sa composition; mais on pourra juger, par la reproduction que nous en donnons, l’importance d’un tableau que l’obscurité de la salle, et la hauteur ou il est placé, empêchent d’apprécier à sa juste
valeur. Cet inconvénient date de l'époque même de la construction de cette salle; car le duc de Luynes, rendant compte du grand bal qui fut donné dans le salon d’Hercüle en 1739, dit que, malgré les efforts qu’on fît pour l’éclairer, les lustres, les girandoles mis en surplus, on ne pouvait y voir que d’une façon insuffisante. Le chauffage d’ailleurs, suivant les récits du duc, n’y était guère plus facile à obtenir que l’éclairage, puisqu’en 1758 on fut obligé de placer un poêle dans le salon d’Ilercule devant la cheminée. « On 11’a pas mis de chapiteau à ce poêle, dit le duc de Luynes, pour ne pas cacher le beau tableau qui est sur cette cheminée. »
Suivant les Registres des bâtiments du Roi, les belles sculptures en bois et en stuc qui ornent ce salon doivent être attribuées à Verberckt, qui, comme nous l’avons dit, a laissé au château de Versailles de merveilleux témoignages de son talent, notamment au cabinet du Conseil, qui lui doit la plus grande partie de ses richesses décoratives. Un autre artiste décorateur de grand talent, Antoine Rousseau, a pris part aussi à la décoration du cabinet du Conseil; mais il est bien difficile aujourd’hui de pouvoir affirmer avec certitude que tel ou tel morceau est de la main d’un artiste ou d’un autre. 11 y aurait là matière à une étude spéciale qui pourrait conduire souvent les chercheurs à d’intéressants résultats, mais qui ne saurait entrer dans le plan que nous avons arrêté pour le présent ouvrage.
Le jeu du roi dans la grande galerie de Versailles, ii l'occasion du mariage du dauphin, en 1745.