‹ Versailles et les deux Trianons; (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · LE DUC DE BOURBON. - M“ DE MAILLY. - MADAME LOUISE DE FRANCE · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOURBON. - M“ DE MAILLY. - MADAME LOUISE DE FRANCE

APPARTEMENTS DE MADAME ADÉLAÏDE M“ DE PO.MPADOUR. - M™ DU BARRY. - MORT DE LOUIS XV

Mercure présente dieu des

ans entrer dans les nombreux détails descriptifs du plafond du salon d’Hercule, comme le fait Piganiol, examinons l'ensemble de ce grand morceau, qu’on ne peut d’ailleurs bien saisir que dans l’ébauche de Lemoine, qu’on voit au musée du Louvre. Sous un rideau soutenu par les satellites de Jupiter, apparaît le maître des dieux, placé sur son trône et tenant par la main la jeune Ilébé, que lui présente l’Hymen; Jupiter montre à Hébé le héros qu'il lui destine pour époux; Junon et Ganymède sont près de lui; aux pieds de Jupiter, l’aigle dépositaire de la foudre. Bacchus, Amphitrite et forment un groupe à la droite de Jupiter: les trois Grâces, dont l’une une couronne à Hébé, Cupidon, Pandore et Diane appellent Cornus, banquets. Puis ce sont d’autres divinités, Mars, Vulcain, autour des-

quels voltigent des amours portant des armes et deux Renommées qui descendent sur la terre pour annoncer le triomphe d'Hercule.

Au bas du char d’Hercule, tiré par les génies de l'Amour et de la Vertu, l'Envie, la Colère, la Haine, la Discorde, sont précipitées du ciel. Derrière le char d’Hercule apparaît celui de Cybèle, traîné par des lions. Au-dessus d’elle on voit Minerve et Gérés avec leurs attributs, près de Neptune et de Pluton. Éole, les Zéphyrs et Flore entourés de génies, la Rosée penchant son urne sur des nuages

où sont les nymphes de la pluie, près de Alorphée et des Songes endormis, complètent un groupe où l’on voit le génie de l’Éternité défiant la faux de Saturne. Puis c’est Iris et l'Aurore entourées d’étoiles, s’approchant du temple de Némésis, au-dessus duquel s'élève Apollon avec le génie des Beaux- Arts; enfin, sur la gauche et au-dessus des Muses, paraît la constellation de Castor et Pollux se détachant sur le fond, où l’on voit Silène et une troupe de faunes et d’enfants former une fête bachique. Dans des cartels sont figurées plusieurs des grandes actions d’Hercule.

L’auteur de cette vaste composition, François Lemoine, naquit à Paris en 1688. 11 était, selon les actes relevés par Jal, fils d’un postillon du roi Louis XIV; mis à l’âge de treize ans dans l'atelier du peintre Galloche, il fit de très rapides progrès. Les désastres de la guerre de 1701 avaient empêché 1 envoi accoutumé des élèves à Rome, et Lemoine, qui avait droit d’en faire partie, se vit privé de cet avantage. Heureusement pour lui, un amateur riche, M. Bergier, 1 emmena en Italie, où il acquit en peu de temps, sept ou huit mois, dit un de ses biographes, des lumières étonnantes. De retour en France, il peignit le chœur des Jacobins de la rue Saint-Honoré, la coupole de la \ierge, à Saint— Sulpice, son meilleur ouvrage, exécuta un grand nombre de travaux, et obtint bientôt la décoration du salon d'Hercule.

Comme nous l’avons dit, le succès de ce plafond fut considérable. La cour ne ménagea pas ses applaudissements, et le cardinal de Fleury, qui, on le savait, était personnellement glorifié dans l’œuvre de Lemoine, lui décerna en une réflexion cette louange quelque peu exagérée, disant en sortant de la messe avec le roi : « J’ai toujours pensé que ce morceau gâterait tout Versailles. » A la vérité, le « morceau » mérite le respect qu’on doit à une œuvre dans laquelle un artiste de talent a mis toute sa conscience et s’est si largement dépensé; mais il ne gâta rien, et les belles décorations de Le Brun et d’autres peintres n’eurent point à souffrir de la comparaison avec celle-là.

Louis-IIenri, duc de Bourbon -Condé, d'après le tableau de Gobert.

Voici un exemple de cette conscience de l’artiste que je viens de signaler. Cette grande composition était presque achevée et mise en place, lorsque Lemoine s’aperçut que la corniche, très développée, masquait une partie de ses personnages, et que le groupe principal était trop peu élevé; il n’hésita pas à effacer et à repeindre, ce qui prolongea son

travail d’une année. La fin de cet artiste fut tragique; la jalousie de ses rivaux, un travail obstiné, le chagrin que lui causa la perte de sa femme, altérèrent peu à peu sa raison. 11 se crut persécuté et s’enferma, de crainte qu’on ne vînt l’arrêter pour le conduire en prison, parlant sans cesse du courage des anciens qui se donnaient la mort. Son ami M. Bergier, que nous avons nommé plus haut, voulut l’emmener se reposer à la campagne. Quand il vint pour le chercher, Lemoine, croyant qu’on venait l’arrêter, s’enferma dans sa chambre et se perça de neuf coups d’épée. Il mourut sans avoir recouvré la raison, en 1737.

On a dit, et la chose est assez vraisemblable, que la perte d’argent qu'il constata lors du règlement des comptes des frais occasionnés par la peinture du plafond d’LIercule, frappa vivement son esprit. M. d’Antin, écrit le duc de Luynes, lui donna 10000 écus pour le salon d’Hercule; mais il se trouva que ses

déboursés seuls allaient à 29000 livres; il y avait pour 24000 livres d’outremer. 11 était membre de l’Académie de peinture et premier peintre du roi. Parmi les élèves qu’il a formés, il faut citer Boucher et Natoire.

On ne doit pas confondre Antoine-François Vassè avec son fils Louis-Claude ni d’autres artistes de sa famille. Celui qui a laissé de si admirables travaux au château de Versailles naquit à Toulon en 1681 et mourut à Paris en 1736, deux ans après avoir terminé l’ornementation du salon d’Hercule. Dès son enfance, élève de l’atelier-école de sculpture de l’arsenal de Toulon, il fut employé par des entrepreneurs de décoration navale; puis, remarqué, il vint à Paris en 1715 pour remplir la place de dessinateur général de la marine. Son goût s’était formé, dit M. Ch. Ginoux dans son étude sur ce sculpteur, aux conseils de son père, et il dut s’inspirer du portique de l’hôtel de ville et de la décoration merveilleuse du vaisseau à trois ponts le Monarque, deux chefs-d’œuvre de Puget.

Vassé prit part aux embellissements de Notre-Dame. On y voit encore ses deux magnifiques chaires archiépiscopales. Bien qu’un assez grand nombre de contemporains aient paru préférer Louis-Claude Vassè à son père, la postérité plus juste reconnaît aujourd'hui la supériorité du sculpteur du salon d’Hercule. Le Mercure de 1736 dit d’ailleurs que sa perte fut vivement ressentie dans le monde des arts. Nous lui empruntons les lignes suivantes :

« L’Académie royale de peinture a fait une perte considérable en la personne d’Antoine -François Vassé, sculpteur du roi. Il avait un talent heureux et très abondant pour les ornements, décorations, etc. 11 a fait tous les dessins et modèles des archivoltes et trophées des piliers de la chapelle de Versailles, du grand autel, chaire à prêcher, et les tribunes du Roi et de la Reine, le lutrin, et de plusieurs bas-reliefs, la salle des Rois et la grande galerie de l’hôtel du comte de Toulouse, le portail des Capucins, le superbe salon de Petit-Bourg, le cabinet de la Chine à 1 hôtel d’Antin, et la décoration des principaux appartements de Son Altesse Royale Madame la duchesse d’Orléans à Versailles, le grand salon du château de \ersailles, dont il a fait toute la sculpture, et quantité d’autres ouvrages. »

Quant au remarquable ornemaniste-sculpteur sur bois Verberckt, ou mieux Jacques \eibieck, dont le nom est attaché à l’élégante et ingénieuse décoration du xvnh siècle au château de Versailles, on ne possède que fort peu de renseignements sur sa vie. Jal a résumé ainsi les notes qu’il a trouvées dans les

bureaux de l’état-civil avant l’incendie de la Commune. Ce sculpteur eut le titre de sculpteur des bâtiments du roi et fut logé au Louvre. 11 naquit à Anvers en 1704. Parmi les enfants qu’il eut d’un premier mariage, il cite une fille que tinrent sur les fonts baptismaux Adam, sculpteur du roi. et Germaine Vassé,

Marie Leczinska.

fille d’Antoine-François Vassé. Yerberckt mourut chez ses enfants en 1771. Il était agréé de l’Académie royale de peinture.

Nous avons indiqué plus haut la célébration du mariage de Louis XV avec Marie Leczinska, dû à l’influence qu’exerçait M“° de Prie sur le duc de Bourbon, qui succéda comme premier ministre au régent, mort le 2 décembre 1723. Peu initié aux affaires, il appela à son aide les frères Paris, dont le premier acte fut de faire retirer l'administration du ministère de la guerre à Le Blanc, qui fut

enfermé à la Bastille sous des inculpations bientôt repoussées pat un anêt tendu toutes chambres assemblées. Le duc, mécontent de ce résultat, envoya Le Blanc en exil.

Sous l’administration du duc de Bourbon, les crises financières se multiplièrent. On disait que le contrôle seulement avait coûté plus de douze millions au roi, pendant les trente mois du ministère de M. le Duc. Des spéculations faites par lui, sous l’influence des frères Pâris, vinrent mettre le comble

à son impopularité. On affirmait que ces dangereux conseillers faisaient des gains considérables sur le commerce des blés, à ce point qu’ils gagnèrent en un seul jour plus de 5ooooo livres. Pendant les fêtes du mariage du roi, les farines devinrent si rares à Paris, qu’on fut obligé de prendre celles des couvents. On craignit même des mouvements populaires, et des mousquetaires et le guet restèrent plusieurs nuits sous les armes. Les finances du roi s’épuisaient. On répandit le bruit, sans preuves d’ailleurs, « que M. le Duc n’avait marié le Roi avec la princesse Stanislas, dont le père avait été forcé d’abdiquer la couronne de Pologne, que pour lui-même se faire roi de Pologne, et qu'il avait envoyé dans ce royaume dix-neuf millions. D'autres disaient qu’il voulait se faire souverain de Neuchâtel, en Suisse, et même qu’il couchait en joue le duché de Bourgogne.

« Quoique ces bruits, ajoute le chroniqueur, paraissent fort douteux, il est cependant certain que les quatre-vingt-onze ou douze millions qui, après la mort du Régent, étaient dans les coffres du Roi, ainsi que l’avoue lui-même M. le Duc dans un arrêt qu'il a rendu au commencement de son ministère, se trouvèrent dissipés; que le ministère du prince a été très dur; qu’il a eu une molle complaisance pour la marquise de Prie, et que toutes les affaires les plus importantes se décidaient par les avis de cette femme et des Pâris. »

Les scandales s’accentuaient chaque jour. De tous côtés on témoignait le

Imp. Ch Witcmann

regret de voir le jeune roi sans conseiller, et, naturellement, on pensa à son ancien précepteur, à Fleury, l’évêque de Fréjus, qui vivait dans la retraite à Issy, et qui s’était effacé devant le duc de Bourbon. Pressé de toutes parts, celui-ci se vit obligé d'en appeler aux lumières de son prédécesseur.

Le peintre Natlier et sa famille, d’après lui- même.

On supplia Fleury de mettre un terme aux dangers et au scandale. Le ii juin 1726 fut le jour choisi pour l'exécution. Le chroniqueur cité plus haut écrit :

« Le Roi, à son dîner, parut de bonne humeur, donna à M. le Duc un morceau de son pain de la Ménagerie, et lui jeta ensuite dans son chapeau un petit pain de fleur d’orange, en lui disant :

« — Monsieur, dépêchez-vous de faire vos affaires et de venir de bonne heure à Rambouillet, parce que je souperai à huit heures et demie. Je vous attendrai pour jouer, et ne commencerai pas sans vous. »

« M. le Duc redescendit dans son appartement du rez-de chaussée, celui qu’occupait le Régent, et où avait eu lieu l’arrestation de Villeroy.

« Pendant que M. le Duc travaillait avec Paris du Verney, le duc de Charost, capitaine des gardes du corps, fit secrètement investir son appartement. Quand il se présenta devant M. le Duc, le priant de passer dans son cabinet, celui-ci lui dit qu’il n’avait pas le temps de travailler avec lui, et qu’il était pressé de partir pour aller rejoindre le Roi à Rambouillet.

« Monseigneur, lui dit alors M. de Charost, j’ai l’ordre d’arrêter Votre Altesse

Sérénissime.

« M’arrêter, Monsieur! dit le Duc tout surpris, en faisant deux ou trois pas

en arrière.

« Oui. Monseigneur, repartit M. de Charost, à moins que Votre Altesse Sérénissime me donne sa parole de se rendre immédiatement à Chantilly. »

« A quoi M. le Duc répliqua :

« — Oui, monsieur, je vous la donne, et j’obéirai aux ordres du Roi. »

Le duc demanda à parler à la reine, qui lui devait, ainsi qu’à M“ de Prie, son élévation. On le lui refusa, et on retint ses papiers. En même temps, l’évêque de Fréjus porta à la reine une lettre de cachet par laquelle le roi la priait absolument de ne point voir M. le duc. Il existe deux versions de cette lettre. Voici d'abord celle qu’on trouve dans les Mémoires de Villars :

« Je vous prie, Madame, et, s’il le faut, je vous l’ordonne, de faire tout ce que l’évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c’était moi-même.

« Signé : Louis. »

La seconde version figure dans un manuscrit de la bibliothèque de l’Arsenal. La voici :

« Madame, ne soyez pas surprise des ordres que je donne. Faites attention à ce que M. de Fréjus vous dira de ma part; je vous en prie et vous l’ordonne.

« Louis. »

Le lendemain , M“ de Prie partit de Versailles à quatre heures du matin ; elle était exilée dans ses terres de Normandie. Inconsolable de cette rigoureuse mesure, blessée de voir sa place de dame du palais occupée par la marquise d’Alincourt, elle mourut de chagrin le 6 octobre de l’année suivante, à l’âge de vingt-neuf ans. D Argenson dit qu’il faut attribuer sa mort partie au désordre de sa conduite et partie au chagrin. Selon la notice qu’il a laissée sur elle, M de Prie dut s empoisonner. Elle donna des fêtes dans sa retraite. Elle— même,

ajoute-t-il, joua la comédie deux jours avant sa mort, qu’elle annonça sans qu'on y crût. Dans ses Mémoires, qui sont hostiles à M*' de Prie, d’Argenson fait d'elle le portrait suivant :

« Je ne crois pas qu’il ait jamais existé créature plus céleste. C’était vraiment

Portrait d’une fille de Louis XV en vestale, d’après Nattier.

la fleur des pois. Une figure charmante, et plus de grâce encore que de beauté; un esprit vif et délié, du génie, de l’ambition, de l’étourderie et cependant une grande présence d’esprit, une extrême indifférence dans ses choix, et avec cela l’extérieur le plus décent du monde. »

Les pamphlétaires du temps, les chansonniers, traitèrent plus durement que

d’Argenson l’avait fait M. le duc et M“ de Prie, qu’ils ne ménagèrent pas plus après leur chute qu'ils n’avaient fait au temps de leur puissance. Le recueil Clairambault-Maurepas contient de cruelles chansons, des pièces de vers. L une d’elles, entre autres, intitulée les Regrets de M m de Prie, et qui commence par ces vers :

Du noir Styx j’ai passé l’onde ;

Il n’est plus d’espoir de retour ;

Mon exil est dans l’autre monde ;

au milieu de laquelle on trouve ceux-ci :

Qui n’a pas le temps de bien vivre Trouve malaisément celui de bien mourir;

et qui finit par ces deux vers, empruntés à une épitaphe de M11' de Fontanges :

Air ! que la distance est petite Du faîte des grandeurs à l’horreur du tombeau !

Quant au duc de Bourbon, il fut simplement et durement chansonné, et les détails de son arrestation se trouvent assez fidèlement reproduits dans la chanson qui a pour titre la Disgrâce du duc de Bourbon. Elle est en forme de complainte et traduit les sentiments qui animaient la population contre le duc et M” de Prie. « Le peuple fut si content de ce changement, lit-on dans la Gazette de Barbier, qu’on a été obligé d’empêcher qu'il ne fît des feux de joie dans les rues, ce qui aurait trop insulté la personne d’un prince du sang. M. Hérault, lieutenant de police, a écrit une lettre à tous les commissaires des quartiers de Paris pour l’empêcher; mais le peuple se dédommagea par des polissonneries très fines. »

Le ministère de Fleury, si favorablement accueilli, fut une heureuse époque, surtout si on le compare aux temps qui l’avaient précédé et à ceux qui le suivirent. La disgrâce du duc de Bourbon fut d’assez courte durée; car, dès le 3 décembre 1727, il revenait à Versailles, rappelé sans doute par l’intervention de la reine, qui ne pouvait oublier ce qu’elle lui devait. Peu de temps après, et pour bien marquer que la faveur du roi lui était revenue , il invitait Louis XV à une fête qu il donna en son honneur à Chantilly, et qui fit son admiration.

Les premiers temps du mariage du roi furent heureux. Marie Leczinska, quand elle se vit à Versailles, comprit le cri de joie de son père, le roi Stanislas, qui, apprenant la nouvelle du mariage de sa fille, transporté de joie, entra dans sa chambre en lui disant :

« Ah! ma fille, tombons à genoux et remercions Dieu! »

Le roi, du moment où il avait vu Marie Leczinska, laissait, disent les contemporains, éclater une joie toute juvénile, et demandait naïvement s'il était une femme plus belle que Marie Leczinska à la cour de France. Les Mémoires du temps, comme les nombreux portraits qui nous sont restés d’elle , nous la montrent plutôt gracieuse que belle, ou seulement jolie.

Concourt, résumant les impressions du président Hénault et du duc de Luynes, ses familiers, la dépeint comme une aimable figure bourgeoise, un peu déplacée dans le cadre de Versailles, et montrant l’image de la bonté dans son expression humaine, dans son enjouement heureux. « Elle dit, cette bienveillante et gaie figure, sous son air un rien vieillot, la bonne humeur des vertus de la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel en acceptant la couronne de France ne porte rien, sur sa figure, du sérieux et du soucieux de la dévotion. »

La reine, sauf quelques vivacités qui la rendaient la femme la plus malheureuse du monde et la faisaient aussitôt chercher le moyen de se faire pardonner, avait le caractère le plus heureux, le

plus facile et le plus sociable. Elle était pleine de saillies, de reparties amusantes, d’observations gaiement spirituelles. A voir les témoignages d’affection que lui donnait le roi, on eût cru que son amour pour elle ne dût jamais décroître.

Panneau du salon de Musique.

Il la comparait à la mère de saint Louis, et disait aux courtisans, qui voulaient lui faire admirer une femme réputée pour sa beauté : « Je trouve la reine encore plus belle ! »

Malheureusement, un tel feu ne devait pas durer longtemps. Des intrigues de cour, la maladresse de la reine, blessée sans doute par la sorte de tutelle de

l’évêque de Fréjus triomphant du duc de Bourbon, la façon maladroite dont elle rebuta les témoignages d’affection du roi, ne tardèrent pas à jeter celui-ci dans la route funeste qu’il devait suivre.

D’Argenson dit dans ses Mémoires que, dans les commencements de son mariage, le roi voulait passer ses soirées chez la reine, y jouer et y causer. Celle-ci, au lieu de l’y attirer, de l’y mettre à son aise, de l’y amuser, faisait toujours la dédaigneuse. Aussi le roi, continue d’Argenson, en prit-il du dégoût et s’habitua à passer ses soirées chez lui. d’abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine Charolais, M“ la comtesse de Toulouse.

Madame Adélaïde de France, d'après Kattier. Que Ce SOlt pal* embni'rUS, pUl*gene, pal

peur, que Marie Leczinska agît ainsi, c’est chose possible; mais elle eut grand tort de ne pas se contraindre, et les événements qui suivirent ces marques de froideur ne le prouvent que trop.

La chronique, qui a enregistré les chastes amours de Louis XIII, les majestueuses infidélités de Louis XIV, a donné maints détails sur les caprices fréquents de Louis XV. Nous ne croyons pas devoir la suivre dans le récit de cette suite de scandales, qui montrent à quel degré étaient descendues les mœurs de la cour, et qui ne justifient que trop la triste renommée de corruption que lui a infligée la postérité. La première maîtresse publiquement avouée fut M“ de Mailly, fille du marquis de Nesle, l’une des douze dames du palais de la reine. Elle eut pour appartement d’abord les pièces situées dans l’aile nord du château, puis un autre, plus rapproché de celui du roi, et qui est désigné aujourd’hui sous le nom d’appartement de M" du Barry. A M” de Mailly succéda bientôt sa sœur, Mras de Vintimille, qui mourut au château, et dont le corps, transporté â l’hôtel

de Villeroy, à Versailles, fut l’objet d'outrages de la populace. Puis M” de la Tournelle, sœur de M“ de Mailly et de M” de Vintimille, également dame du palais de la reine, qui, en s'installant dans l’appartement de M“ de Mailly, de qui elle exigeait le renvoi , la remplaçait comme maîtresse en titre, et bientôt (en 1747) était déclarée par le roi duchesse de Châteauroux.

L'historique de toutes les intrigues de celles qui briguaient la faveur du roi, et dont le récit remplit de nombreux Mémoires, a été résumé par les frères Goncourt dans plusieurs ouvrages, notamment dans celui qui est intitulé : la Duchesse de Châteauroux. On y trouvera des détails sur les autres sœurs de Nesle, M™ de Flavacourt, M“ de Lauraguais, qui tour à tour, et quelquefois simultanément, exercèrent plus ou moins d’influence sur l’esprit du roi. Quelque soin qu’on prît pour en étouffer le scandale, il fut tel, que le duc de Luynes, qui vivait avec la duchesse de Luynes dans l'intimité de la reine, consacre lui-même aux favorites une place dans ses Mémoires. Nous rappellerons brièvement l’incroyable aventure de Metz. Le roi, parti en Flandre pour se mettre à la tête de l’armée, fit venir la duchesse de Châteauroux et M“ de Lauraguais. A peine arrivé à Metz, il y fut atteint d’une fièvre telle, que tout d’abord on le crut perdu.

Aux premiers jours de la maladie, les deux sœurs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du roi, n’y laissant entrer à peine ceux qui y avaient droit, comme les princes du sang et les officiers de la couronne. Mais l’évêque de Soissons, parvenu auprès du roi, le confessait, et bientôt sortait triomphant de sa chambre, disant à M“ de Châteauroux et à sa sœur : « Le roi vous ordonne,

c de bains de Madame Adélaïde.

Petit panneau.

Mesdames, de vous retirer de chez lui sur-le-champ. » Le soir, le roi recevait

le viatique, et les deux sœurs fuyaient, insultées par le peuple. Le roi, guéri, revint à Paris, pendant que M“ de Châteauroux, rêvant de se venger des outrages qu'elle venait de subir, retirée dans sa maison de la rue du Bac, écrivait lettres sur lettres pour préparer sa rentrée au château de Versailles.

Mais Celui qui règle toutes choses en avait décidé autrement, et, le 8 décembre 1744, la duchesse de Châteauroux mourait à l’âge de vingt-sept ans, après avoir expié par une horrible agonie les désordres d’une vie qui, malheureusement, n’avait pas déshonoré qu’elle. Le duc de Luynes dit dans ses Mémoires, à la date du 1 1 décembre : « M“ la duchesse de Châteauroux fut enterrée hier matin de très bonne heure; on a cru qu’il serait plus prudent de faire cet enterrement â une heure où il y a peu de monde dans les mes, à cause du déchaînement de la populace. » Le bruit courut d’un empoisonnement; mais rien n’est venu le confirmer. « Ainsi, dit Concourt, des sœurs que le roi avait aimées, deux étaient mortes désespérées, et la survivante, M“ de Mailly, se vouait à la pénitence, et devait mourir, en 1751, avec un cilice sur la chair. »

Retirée dans ses appartements, vivant dans la résignation qu’elle s’était imposée, acceptant une séparation voulue d’abord par elle, mais qu’elle ne savait pas devoir si nettement devenir définitive, la reine regardait naître,

Panneau mobile de la salle de bains Louis XV, dite de Madame Adélaïde.

grandir et mourir la faveur de ces femmes, que sa dignité l’empêchait de traiter en rivales. De solides amitiés, comme celles du duc et de la duchesse de Luynes, auprès desquels se passaient presque toutes ses journées, à Versailles ou à Dampierre, du président llénault, avec qui elle entretenait une correspondance qui témoigne de son intelligence et de la bonté de son cœur, l’aidaient à supporter la situation humiliante qui lui était faite.

Dans ces lettres, qui sont plutôt celles d'une simple bourgeoise que celles dune reine, on trouvera toujours de la bienveillance, souvent de la tristesse,

jamais de récriminations contre le roi, ni sur celles qui le séparaient de lui. 11 n’y est question que de santé, de précautions à prendre contre les rhumes, et aussi de choses de ménage. Au hasard je citerai celle-ci , écrite au président Hénault, et qui figure dans les lettres inédites de la reine Marie Leczinska :

Malgré le ton familier de cette lettre , on pourra remarquer, dans

la réfleXlOll Cl ltique qui la termine, Un panneau de la salle de bains de Madame Adélaïde.

une marque de l’esprit qu'elle

avait dans 1 intimité, mais que sa timidité l’empêchait de manifester en présence du roi, qu’elle craignait. De son mariage étaient nés onze enfants, que Narbonne

« Ménagez-vous bien , mon cher président, par le froid qu’il fait; gardez-vous des poêles roulants; je m’en suis trouvée bien mal un jour que je voulus m’en servir. J’aurais bien voulu être à l’archevêché avec mes enfants. Si jamais je vais à Notre-Dame, je rendrai visite à notre archevêque; je l’aime et je le respecte. Il faut avouer que l’hiver est une vilaine saison : on ne voit ni vert, ni fruits, ni fleurs, ni président, qui pis est : cela est bien triste. J’attends le dégel avec bien de l’impatience, qui, j’espère, vous ramènera. Vous me ferez plaisir, mon cher président, de m’envoyer le livre dont vous me parlez. Pour votre reine de Suède, je ne l’aime point: c’est quelqu’un qui veut briller, n’importe aux dépens de quoi, de qui, et c’est aux siens. »

enregistre dans son Journal sous les noms de : Madame Première, Madame Seconde, etc. Ce sont, par ordre de date : en 1727, deux sœurs jumelles,

Pendule de Passement.

mesdames Louise-Elisabeth et Anne-Henriette de France; la première épousa Philippe de Bourbon, infant d'Espagne, qui devint duc de Parme; la seconde mourut en 17S2; — Madame Louise-Marie, née en 1728, morte en 1733; — en 1729 : Louis, Dauphin de France, qui épousa en 1745 Marie-Thérèse, infante

d’Espagne, fille de Philippe V; puis, en secondes noces, Marie-Josèphe de Saxe, qui fut mère de Louis XVI; — en 1730 : Louis de France, duc d’Anjou, qui mourut en 1 733 ; — en 1 732 : Marie-Adélaïde de France , dite Madame Adélaïde de France; — en 1733 : Victoire-Louise de France, dite Madame Victoire de France.

Ces deux dernières princesses, ces filles de Louis XV, qui devaient pouvoir compter terminer leurs jours dans le palais de Versailles, ne purent qu’après maintes difficultés quitter la France, lorsque la Révolution les força à s’exiler, sous peine de subir le sort réservé à la famille royale. Elles moururent à quelques mois de distance, après une traversée périlleuse, des aventures presque romanesques, l’une à Trieste, l’autre à Udine, fuyant devant les armées de Bonaparte.

Puis naquirent : en 1734, Madame Sophie- Philippine de France, dite Madame Sophie, qui mourut en 1782; — en 1736, Madame Thérèse-Félicité de France, qui mourut en 1744, et, en 1737, Madame Louise-Marie de France, qui mourut en 1787, religieuse carmélite, et fut déclarée Vénérable par S. S. Pie IX, le 9 juin 1873.

On attribua la vocation de Madame Louise à différents motifs. M“ de Campan, sa lectrice, dit qu’on eut l’injustice d’en supposer un dans le déplaisir d’être, pour le rang, la dernière des princesses. « Je crois, ajoute-t-elle, avoir pénétré la véritable cause. Son âme était élevée, elle aimait les grandes choses; il lui était arrivé souvent d’interrompre une lecture pour s’écrier : « Voilà qui est beau! « voilà qui est noble! » Elle ne pouvait faire qu’une seule action d’éclat : quitter un palais pour une cellule, de riches vêtements pour une robe de bure. Elle l’a faite.» On a donné d’autres raisons aussi; on a parlé d’une passion contrariée, mais rien n’est venu vérifier ces assertions, et il est vraisemblable qu'élevée à Fontevrault dans les principes religieux, formée à la piété par l’exemple de sa mère la reine Leczinska, froissée par l’inconduite du roi son père, elle a cru devoir mettre les murs d un couvent entre sa vie et celle qu elle voyait mener à Versailles.

En effet, comment, avec les sentiments religieux qu’on lui connaissait, aurait-elle pu oublier, outre le scandale des maîtresses d’un jour, qu’elle avait vu la Pompadour présentée officiellement à la reine, qu’elle avait été forcée, avec ses sœurs, d admettre dans son carrosse la maîtresse officielle de son père, qu’elle avait dû par ordre, comme ses sœurs, embrasser VI” du Barry?

La retraite de Madame Louise est assez suffisamment explicable par la tenue du roi, pour qu’on n’ait pas besoin d’y rechercher d’autres causes.

Outre les portraits que la collection de Versailles possède de Madame Louise, celui de Nattier, par exemple, et qui sont bien différents de celui qu’elle fait d’elle-même : « Votre servante, écrivait-elle, est fort petite, grosse tête, grand front, sourcils noirs, yeux bleus gris bruns, nez large et crochu, menton fourchu, grosse comme une boule, et bossue, » on trouve celui-ci, qui paraît plus ressemblant à ceux que les peintres nous ont laissés d’elle; il est tracé par sa mère, la reine Leczinska : « Je n’ai jamais rien vu de si agréable que la petite : elle a la physionomie attendrissante et très éloignée de la tristesse. Je n’en ai pas vu une si singulière; elle est touchante, douce et spirituelle. » Les contemporains, et parmi eux le duc de Luynes, écrivaient d'elle : « Madame Louise a beaucoup de physionomie et paraît vive; » et Barbier : « Madame Louise est plus petite que sa sœur, moins blanche, fort jolie néanmoins, gaie, de l’esprit. »

Aux carmélites de Saint-Denis, la princesse mena une vie des plus édifiantes, acceptant les ouvrages les plus rebutants, et témoignant qu’elle avait oublié quelle était fille de France, pour ne se considérer que comme la plus humble religieuse. On

trouvera de touchants détails sur Sel VI G Panneau du cabinet Louis XV.

dans des lettres écrites par une religieuse

qui se lia d’amitié avec elle, MBE de Mac-Mahon. Dans cette retraite, elle reçut souvent la visite du roi. « 11 arrivait parfois en gala, dit M. de La Brière, un des biographes de Louise de France, plus souvent sans aucun bruit, franchissant

la clôture conformément au droit royal; on lui présentait les clefs, selon le règlement; et, bien qu'on eût disposé pour son usage une petite pièce spéciale de réception, il se rendait plus volontiers dans la cellule même de sa fille, s’asseyait sur le grabat, causait longuement, affectueusement, puis se retirait sans aucunes cérémonies. »

Plus loin, nous lisons qu’il lui arrivait de faire lui-même du café chez sa fille; il insistait gaiement, mais inutilement, pour lui en faire accepter. Si nous donnons ces détails, peu importants par eux-mêmes, c’est qu’ils peuvent faire envisager le caractère du roi sous un aspect inattendu, c’est qu’ils servent à prouver que les écarts de sa vie n'avaient pas corrompu son cœur, et qu’en lui le débauché n’avait pas amoindri le père. Nous n’avons pas à enregistrer ici de basses accusations, que les ennemis de la cour et du roi ne craignirent pas de faire circuler pour expliquer l'influence qu’exercèrent souvent Mesdames sur l'esprit du roi. Michelet lui-même, en quête de tout ce qui pouvait déshonorer la monarchie en la personne d'un roi, n’a pas osé les mentionner dans son Histoire de Louis XV.

M” de Campan dit que ce fut le roi Louis XVI qui lui apprit la mort de la princesse. « Ma tante Louise, me dit-il, votre ancienne maîtresse, vient de mourir à Saint-Denis; sa piété, sa résignation, ont été admirables; cependant le délire de ma bonne tante lui avait rappelé qu’elle était princesse, car ses dernières paroles ont été : « Au paradis! vite, vite, au grand galop! » Sans doute qu’elle croyait encore donner des ordres à son écuyer. » En 1793, le e5 octobre, suivant le rapport officiel, les ouvriers et les commissaires se transportèrent aux carmélites de Saint-Denis pour y faire l’extraction du cercueil de Madame Louise de France. Ils l’apportèrent dans le cimetière, et le jetèrent dans la fosse commune à gauche, remplie de chaux vive; ses habits de carmélite étaient encore conservés.

Revenons au château de Versailles et aux travaux qui y furent exécutés sous Louis XV, et qui constituèrent ces merveilles d'art décoratif connues sous le nom de Petits Appartements. Il est regrettable que sur beaucoup de points des modifications qui furent faites, on doive s’en tenir à des conjectures, et qu’on 11e puisse pas consulter, par exemple, des documents que Michelet vit à la bibliothèque du Louvre, avant les incendies de la Commune en 1871. Après avoir reconnu l'utilité des renseignements laissés par le duc de Luynes dans ses Mémo ii es, « qui, dit-il, nous donne le temps et le lieu, les petits voyages, le changement des appartements, » il ajoute : « Avec lui et Blondel, et le savant

M. Soulié, le conservateur de Versailles, je vois tout, je suis tout, de jour, de nuit. Un plan ingénieux, par de petites cartes qu’on lève à volonté, donne la superposition des étages, des entresols même coupés dans la hauteur des pièces, l’infinie subdivision du vaste labyrinthe. »

Le volume qui contenait ces plans a disparu, et la perte en est regrettable; car quelque soin qu’on mette à décrire la succession de ces travaux (les changements apportés aux projets, à des plans même, augmentent la confusion), qu’on accumule les détails pour tout en signaler fidèlement, rien ne vaut un exemple matériel qui parle aux yeux et évite à l’esprit la fatigue de suivre des descriptions écrites. Nous n’avons plus à parler du cabinet du Conseil, sur lequel il reste tant à dire, et nous entrons dans les appartements de Madame Adélaïde par son cabinet, qui était celui des médailles et des curiosités sous Louis XIV. On y donna souvent la comédie, et Louis XVI en fit un salon où il jouait au billard.

La salle à manger de Madame

Abel-François Poisson, marquis de Marigny, d'après L. Tocquè. Adélaïde COllimenCe , pal Ce COÎL

du château, la série des magnificences décoratives; de merveilleux cadres, des panneaux, des boiseries, des corniches, admirablement sculptés, chefs-d’œuvre d’art et de goût, frappent partout les yeux. Les larges ébrasements des fenêtres, sur les encadrements desquels sont couchées d’élégantes figures, la fine serrurerie, les ciselures délicates, tout vient concourir à un délicieux ensemble. Ce que nous disons ici pour la salle à manger, on doit le répéter, en insistant, pour le salon de Madame Adélaïde, dont il faudrait tout citer, depuis le plafond ovale inscrit dans un carré, dont les coins, en médaillons soutenus par des génies, représentent Apollon, Minerve, Mercure et Diane, jusqu’aux délicieux lambris ornés des attributs sculptés de la musique, de la pêche, du jardinage; de tous ces salons,

celui-ci est sans contredit le plus riche d’ornementation, c’est un chef-d’œuvre du goût du xvm' siècle, exécuté avec une incroyable perfection.

Très intéressante aussi est la salle de bains de Madame Adélaïde, avec ses bas-reliefs ingénieux, représentant des sujets nautiques, des roseaux, des oiseaux aquatiques; entre autres, celui où est sculpté un cygne monté sur une vasque, placée au-dessus de deux dauphins entrelacés. Mais la perfection de l’exécution de ces sculptures est loin d’atteindre à celle de la pièce que nous venons de citer. Bien que ce salon soit généralement désigné sous le nom de salle de bains de Madame Adélaïde, sans doute en raison de sa proximité de ses appartements, il doit être considéré comme la salle de bains de Louis XV, ainsi qu’il résulte de l’examen des Comptes des Bâtiments du Roi. Peut-être même cette salle a-t-elle servi aussi à l’usage de Madame Adélaïde ; de là la confusion de dénomination.

Arrivons au salon des Pendules, qui prit le nom de cabinet de la Pendule quand on y plaça la pendule de Passement qu’on y voit encore aujourd’hui, et qui excita la curiosité et l’admiration des contemporains. Le duc de Luynes en donne le détail dans une lettre écrite de Choisy, alors qu’on venait de la placer dans la galerie du château. Il en parle de nouveau dans ses Mémoires : « J’ai vu, dit-il, aujourd’hui chez le Roi la pendule de Passement dont j’ai parlé; elle est dans une boîte de bronze doré, très riche et bien travaillée; elle est surmontée d’un globe de cristal contenant le soleil et toutes les planètes,

comme dans une sphère, suivant le système de Copernic. Les planètes font toutes leur mouvement régulièrement, comme elles le font dans le ciel. Vers le milieu de la boîte sont des ouvertures où l’on voit l'année, le jour de la semaine, le mois et le quantième dudit mois et le quartier de la lune. Cette pendule

est placée dans le cabinet ovale après la chambre ci coucher, auprès de la ligne méridienne. »

Faisons remarquer en passant que, par une erreur longtemps accréditée, les guides du château montraient récemment encore cette ligne méridienne comme ayant été posée par le roi Louis XVI; peut-être l’a-t-il réparée, mais certainement il ne l’a ni construite ni placée. Ajoutons un détail assez curieux, avant de quitter cette pièce, et qui prouve que le château ne fut visité qu’imparfaitement lors des recherches qui y furent faites pendant la Révolution, et qui avaient pour but d’y

Décoration de la salle de spectacle construite à Versailles, dans le manège, détruire tout ce qui pouvait pour le mariage du Dauphin, 23 février 1745.

glorifier la royauté. On peut voir encore aujourd’hui, au-dessus de la porte qui conduit de la salle des Pendules à la chambre de Louis XV, dans l’angle du plafond, un médaillon représentant le Commerce et une ville à la couronne crénelée, tenant un livre ouvert sur lequel on lit ces mots : Vive le Roi!

Comme nous l’avons dit, ce fut en 1738 que Louis XV abandonna la chambre à coucher de Louis XIV pour habiter celle qu’il avait fait faire, en supprimant et en aménageant plusieurs cabinets, dont le principal était le cabinet du billard. La décoration de cette pièce est d’une richesse égale à celle des autres. 11 est seulement regrettable que ceux qui l'ont restaurée sous Louis-Philippe lui aient infligé des dorures lourdes et pâteuses, et aient peint quelques fragments de

panneaux qui eussent dû être sculptés. Mais, telle qu’elle est, cette chambre est une des plus belles du château, et l’alcôve a été aussi ingénieusement décorée que possible par les grands artistes du temps. La frise est charmante avec ses trophées, ses carquois et ses instruments de musique. Au plafond, on voit encore les quatre pitons qui soutenaient le ciel du lit.

Au-dessus de ces appartements, dont la description demanderait un volume, est situé l’appartement de M" du Barry. Bien que dans un état de conservation qui ne peut être comparé à celui des appartements de Madame Adélaïde et du roi, il est cependant d’un grand intérêt pour l’art. Dans les moindres motifs décoratifs, dans les ébrasements des fenêtres admirablement utilisés, on retrouvé tout le charme, toute la grâce de cette époque, dont les moindres vestiges sont si précieux aujourd’hui. Il faut mentionner aussi la bibliothèque que Louis XV lit installer au-dessus de la salle du Conseil, au fond de la Cour de Marbre, sur laquelle elle prend jour. Bien que la décoration de cette pièce soit des plus simples, elle est intéressante; la conservation des boiseries, des armoires, est à signaler.

Parmi les travaux les plus importants qui furent faits au château de Versailles, sous Louis XV, enregistrons, outre la construction de la grande salle d’Opéra, dont nous parlerons plus loin, et qui fut inaugurée en 1770, à l’occasion du mariage de Louis XVI. alors Dauphin, avec Marie-Antoinette, la destruction de l’un des pavillons de Louis XIV, terminant l'aile droite du château, et près de la chapelle. Une construction de Gabriel, le pavillon qu’on voit aujourd’hui, fut élevée à sa place. C’était le commencement d’une nouvelle façade du château, qui, on a peine à le croire, devait remplacer celles de Louis XIV et de Louis XIII. Les dessins, les plans, furent faits par Gabriel; le tout formait une construction d’aspect néo-grec, dont, fort heureusement, on abandonna le projet. La destruction s’arrêta à ce pavillon. Elle dut plus tard occasionner, pour raison de symétrie, la démolition du pavillon de gauche, qui fut construit par l’architecte Dufour, pendant la Restauration.

D'autres grands travaux furent aussi exécutés sous Louis XV, dans la ville de Versailles, entre autres celui du dessèchement du grand étang de Clagny, qui fut mis en écoulement au mois de janvier 1736, et sur lequel on créa tout un nouveau quartier, dont le boulevard de la Reine forme aujourd’hui un côté. Après avoir indiqué les principales modifications matérielles apportées au château, résumons brièvement les événements qui se passèrent à la cour.

La duchesse de Châteauroux morte, les regards du roi se tournèrent bientôt

vers une nouvelle favorite. Celle-ci fut M“ d’Étioles, qui, exerçant un ascendant imprévu sur l’esprit de Louis XV, si elle ne gouverna pas, comme on l’a dit, prit une grande part aux affaires de l’État et de la politique. Le duc de Luynes écrit à la date du 28 avril 1745 : « J’appris hier que M. d’Étioles, qui vient d’arriver de province, et qui avait fort compté en arrivant trouver sa femme, qu'il aime fort, a été fort étonné quand on est venu lui dire qu’il ne comptât plus sur sa femme, qu’elle avait un goût si violent qu’elle n’avait pu lui résister, et que pour lui il n’avait d’autre parti à prendre que de songer à s’en séparer. M. d’Étioles tomba évanoui à cette nouvelle. 11 a été depuis obligé de consentir à la séparation, et le Roi achète pour M“ d’Étioles le marquisat de Pompadour, dont elle portera le nom. »

Le scandale fut grand, mais il faut reconnaître que l’intelligence de la nouvelle favorite sut en atténuer jusqu’à un certain point l’éclat. Elle sut se faire accepter non seulement par la cour, mais aussi par le monde des philosophes, des artistes, admirablement secondée par son frère, le marquis de Marigny, qui fut nommé directeur général des bâtiments, jardins, arts et manufactures du Roi. Elle eut même l’art de se faire bien venir de Marie Leczinska, contrairement à M“ de Châteauroux, dont les manques de respect à son égard indignèrent plus d'une fois les amis de la reine.

Sans avoir le caractère de grandeur des fêtes offertes par Louis XIV, celles que donna son successeur à Versailles furent pourtant des merveilles d’organisation et de magnificence. Citons, pour mémoire, celles dont l’aspect nous a été transmis parla gravure, et dont la Chalcographie du Louvre possède les planches : En 1 74S . Mariage de Louis Dauphin avec Marie-Thérèse, infante d’Espagne, dans la chapelle de Versailles. Gravure de C.-N. Cochin. — Décoration de la salle de spectacle construite dans le manège, par Slodtz et Perrot. Gravure de Cochin.

Le jeu du Roi dans la Grande Galerie de Versailles, à l'occasion du mariage du Dauphin. Gravure du même. — Bal masqué donné par le Roi dans la Grande Galerie de Versailles pour le mariage du Dauphin. — En 1747. Illuminations à Versailles, à l’occasion du second mariage du Dauphin. En 1751.

Décoration élevée sut la terrasse du château de Versailles pour l’illumination et le feu d artifice tiré à la naissance du duc de Bourgogne. — En 1756. Place du lit de justice tenu par le Roi à Versailles. — En i763. Bal masqué du May, donné à Versailles pendant le carnaval. Gravé par Slodtz.

Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des événements qui se passèrent

pendant la faveur de M“ de Pompadour, et qui sont relatés dans ses biographies. Son règne et sa vie prirent fin le i5 avril 1764. Tombée malade pendant un séjour à Chois)', elle se fit transporter à Versailles et y mourut presque en y arrivant, à l’âge de quarante- trois ans. Elle avait contribué à ruiner la France, et ne possédait que trentesept louis quand elle rendit le dernier soupir.

Le 5 janvier 1757, elle avait pu se rendre compte de son impopularité. Ce jour-là, nous empruntons le récit au duc de Luynes, le roi, après dîner, revenait de Trianon pour voir Madame Victoire, qui était un peu incommodée.

Il avait donné l’ordre à cinq heures et demie pour aller à Trianon; ses carrosses l’attendaient à la porte de la salle des Gardes (à droite, à l’entrée de la Cour de Marbre); le roi descendit à six heures, ayant, à sa droite et à sa gauche, M. de Brienne et M. le Premier; en avant,

M. de Baudreville, écuyer du quartier, Monseigneur le Dauphin à côté de lui, du côté gauche, et M. le duc d’Agen derrière lui. Il y a plusieurs marches de la salle des Gardes dans la cour; il était au bas de la dernière marche, lorsqu'il se sentit frappé du côté droit, et dit: « On m’a donné un grand coup de coude... » Le roi ayant porté la main à l’endroit du coup, qui est entre la quatrième et la cinquième côte, la retira pleine de sang, et dit : « Je suis blessé, et c’est cet homme qui m’a frappé; qu’on le garde, et qu’on ne le tue pas! »

Décoration du bal parc donné par le roi poui 24 février 174b.

e du Dauphin

Cet homme c’était Damiens, dont on sait le procès et l'horrible supplice. Immédiatement on appela les médecins et le confesseur du roi. Pendant les onze jours que celui-ci dut renoncer à s’occuper des affaires, la marquise de Pompadour

était enfermée dans son appartement, sans rien savoir de ce qui se passait chez le roi, sans nouvelles du sort qui lui était réservé. Sous ses fenêtres, c’étaient des menaces de mort et les cris du peuple. Au dedans, dit Concourt, c’était la curiosité impitoyable de tout Versailles, qui entrait chez elle « comme dans une église », voulant jouir de sa vue et s’en repaître. La favorite reprit bientôt son assurance, et son règne dura encore sept années. Un mot sans cœur, jeté sur

le convoi qui emportait la morte au couvent des Capucins, fut toute l’oraison funèbre que le roi donna à M" de Pompadour.

Bientôt la reine Leczinska, qui ne sortait guère du petit cercle d’amis fidèles qui lui témoignaient leur affection et leur respect, malgré l'indifférence du roi, mourait a son tour, terminant une vie incolore, n’ayant pas eu assez de force d’esprit pour ramener à elle un mari qui, à y bien regarder, désirait surtout être conseillé et soulagé du fardeau des affaires. Mais Marie Leczinska ne fut, comme nous lavons dit, qu’une honnête bourgeoise, et, quoique fille d’un roi, n’était pas née reine. Elle mourut à Versailles, le 24 juin 1768, à l’âge de soixante-cinq ans.

Sans entrer dans l'histoire des intrigues galantes de Louis XV, il nous faut cependant mentionner aussi la faveur de la comtesse du Barry. Celle-ci du moins, au contraire de M“ de Pompadour, ne prétendit pas à gouverner la France, se contentant d’être belle et adulée. On trouvera les détails de sa vie, une sorte de réhabilitation même de M™ du Barry, dans l’intéressant ouvrage que Vatel a écrit sur elle.

On sait comment elle finit; elle paya de sa tète non seulement ses fautes, mais aussi celles du roi et des favorites qui l’avaient précédée.

11 ne nous reste plus qu’à terminer ce court précis d’un règne qui conduisit la monarchie sur la pente où elle devait fatalement glisser.

La comtesse du Barry, d'après Drouais.

On sait comment mourut Louis XV, comment il contracta le germe de la maladie contagieuse qui l’emporta, et combien Mesdames, ses filles, montrèrent à ce moment de courage et de dévouement, ne quittant pas le lit du moribond, alors que la plupart s’en éloignaient avec terreur. Le roi mourut dans l’élégante chambre que nous avons décrite, le 14 mai 1774. après un règne de près de soixante ans.

Pendant la longue agonie du roi, le château fut le théâtre d’une comédie sinistre, comédie d’intrigues dont les scènes étaient fournies par les nouvelles contradictoires que donnaient les courtisans et les bulletins des médecins. Tantôt c’était le parti de la cour, celui de Mesdames qui triomphait; tantôt c’était le parti de M” du Barry, représenté par le duc d’Aiguillon, Richelieu et le duc d’Aumont. A chaque heure du jour, les courriers étaient en route pour porter de l’un à l’autre les dernières nouvelles. Nous avons sous les yeux une lettre autographe inédite du duc d’Aiguillon, qui peint assez l’état d’agitation dans lequel on vivait à la cour; en voici la copie textuelle :

« Le Roy reçut hier au soir l’Extrême-Onction, et nous ne croyions pas qu’il pùt passer la nuit. 11 est moins mal depuis deux heures, la respiration est plus libre, la tête toujours pesante, le pouls est relevé; il parait même que l’humeur de la petite vérole voudrait se reproduire au dehors, plusieurs boutons ayant suppuré. Les médecins veulent nous donner quelque faible espérance, mais je

suis bien éloigné d'en prendre encore. Je suis accablé de la plus vive douleur, et V. E., qui la partage bien certainement, m’excusera si je me borne dans ce cruel moment à lui renouveler les assurances bien sincères de mon respectueux et tendre attachement.

« Versailles, ce io may 1774, huit heures du matin.

« Duc d’Aiguillon. »

Quatre jours plus tard, le parti d’Aiguillon-Richelieu succombait, et, avant même que le roi mourût, M” du Barry quittait Versailles pour Rueil, accompagnée de la duchesse d’Aiguillon, exil provisoire qui devenait définitif après la mort du roi, quand on assigna à l’ex-favorite Pont-aux-Dames pour retraite.

Les historiens de Louis XV se sont montrés justement sévères pour sa mémoire; d’autres ont fait acte de cruauté envers elle, en prêtant à Louis XV des fautes dont il ne fut pas coupable, en le taxant de vices qu’il n’avait pas, en l’accusant de crimes qu’il n’a pas commis. Ils ont eu le grand tort de faire appel à la passion, au mensonge même, pour prouver à quel abaissement moral ce prince était descendu. La vérité, hélas! suffisait. Son plus grand crime, et c’en est un, fut d’ignorer que, représentant de la France, les fautes qu’il commettait ne dégradaient pas que lui, qu’elles étaient contagieuses, que l’exemple vient d’en haut, et que, suivant la belle pensée de Montesquieu : « L’âme du souverain est un moule qui donne la forme à toutes les autres. »

Angle de corniche des salles do M™ de Pompadour (reï-de-chaussée).

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