LES FÊTES. - LE JARDIN ANGLAIS. — CONSTRUCTIONS. - LE HAMEAU
cour, à tout ce monde de courtisans
ui a pu se défendre, en entrant pour la première fois dans le palais de Versailles, d’évoquer avant toute autre figure celle de Louis XIV? Qui pourrait, en entrant dans celui du Petit-Trianon, penser à une autre qu’à celle de la reine Marie -Antoinette? Si l’on s’incline devant la gloire et la majesté du grand roi, ne se sent-on pas aussi profondément ému au souvenir de la grâce, du charme et de l’infortune sans seconde d’une souveraine qui souffrit comme femme, comme reine et comme mère?
Nul ne songe d’abord à Louis XV, à sa qui passèrent avant elle par Trianon; on
n’y voit que Marie-Antoinette, et son ombre couvre d’abord tout ce qui ne se rattache pas à sa personne.
A la mort de Louis XV, le roi Louis XVI donna, de son propre mouvement, disent les uns, sur la demande de Marie-Antoinette, disent les autres, la jouissance du palais du Petit- Trianon. La façon dont ce présent fut fait à la reine a été racontée de diverses manières. L’abbé Baudeau rapporte que le roi dit un jour à brûle-pourpoint à Marie-Antoinette : « Vous aimez les fleurs? Eh bien, j'ai un bouquet à vous donner, c’est le Petit-Trianon. » Mercy-Argenteau dit que la reine désirait beaucoup avoir une maison de campagne à elle en propre.
Ce furent le comte et la comtesse de Noailles qui lui suggérèrent l'idée de demander le Petit-Trianon, offrant leur intermédiaire pour l’obtenir de Louis XVI. La reine, sur le conseil de Mercy, s’adressa directement à son époux, qui, au premier mot, lui répondit que cette maison de plaisance était à elle, et qu’il était charmé de lui faire ce don.
Dans ses additions à l’année 1774 de ses Mémoires secrets, Bachaumont rapporte ainsi l'anecdote : « Le 28 mai 1774. — La Reine, étant dauphine, avait témoigné son désir d’avoir une maison de plaisance à elle, où elle pût faire ce qu’elle voudrait. Sa Majesté, qui en était instruite, lui a dit il y a quelques jours : « Madame, je suis en état de satisfaire à présent votre goût. Je vous prie « d’accepter, pour votre usage particulier, le Grand et le Petit-Trianon. Ces beaux « lieux ont toujours été le séjour des favorites des rois, conséquemment ce doit « être le vôtre. » La Reine a été très sensible à ce cadeau et surtout au compli-
ment galant par où l'offre en a été terminée. Elle a répondu au Roi, en riant qu’elle acceptait le petit, à condition qu’il n’y viendrait que lorsqu’il y serait invité. »
Excepté le cadeau du Petit-Trianon fait par le roi à la reine, tout paraît assez invraisemblable dans cette scène, dont presque tous ceux qui ont parlé de ce palais ont répété les termes. Louis XVI n’était pas grand faiseur de madrigaux; il disait aussi simplement que possible ce qu’il avait à dire, et. fort timide, même avec les siens, il ne se lançait jamais dans d’aussi longues phrases. 11 était tellement pressé de terminei celles qu il avait commencées, qu’il devenait volontiers bourru, disent ceux qui vivaient dans son intimité, pour avoir fini plus vite.
Quant à la répionse qu on prête à la reine et à la condition qu’on lui fait poser à son acceptation, elle n’est guère plus vraisemblable. Il n’y faut voir, si on la considère comme véritable, qu’une plaisanterie faite légèrement, avec la grâce que la reine savait mettre à tout ce qu’elle disait; autrement elle ne constituerait qu’une grossièreté qui ne pouvait être dans son esprit, et qu’on ne comprendrait pas en un moment où il ne pouvait être question que d’un remerciement. 11 ne faut admettre qu’avec beaucoup de réserve les mots qui sont prêtés aux souverains par des chroniqueurs qui ne les ont pas entendus prononcer eux-mêmes; et encore, dans ce dernier cas, faut-il se méfier des variantes.
A la date du io juin 1774, Métra écrit : « La levée des scellés du feu Roi s’est faite lundi, en présence du Roi, qui s’est transporté à Versailles, malgré les oppositions du premier médecin. On avait parfumé tous les appartements. » Dans le Journal manuscrit de Louis XVI, on lit, à la date du 6 juin : « Voyage à Versailles pour la levée des scellés; dîné à Trianon. » En marque de remerciement, Marie-Antoinette, ce jour-là, fit au roi les honneurs de sa nouvelle maison de plaisance et lui offrit un charmant dîner; aussi Bachaumont ajoute-t-il : « Le premier usage que Sa Majesté la Reine a fait du Petit-Trianon a été d’y recevoir son auguste époux. Le jour de la levée des scellés, elle lui a donné à dîner en ce charmant séjour, ainsi qu’à la famille royale. Il a changé son nom , et se nomme aujourd’hui le Petit-Vienne. »
C’était là, dit très justement M. de Lescure, une appellation erronée, prétexte du premier soupçon contre le patriotisme de Marie-Antoinette, du premier nuage sur le bonheur de cette possession récente, et cause de plaintes véhémentes dans ses épanchements filiaux, qui prouvent combien ce reproche était calomnieux.
Pour être renseigné sur la vérité de ce surnom de Petit-Vienne, il est utile de relire ces lignes, écrites par M“ Campan : « Dans les premiers temps où la Reine fut en possession du Petit-Trianon, on répandit dans quelques sociétés qu’elle avait changé le nom de la maison de plaisance que le Roi venait de lui donner, et lui avait substitué celui de Petit-Vienne ou de Petit-Schœnbrunn.
Coupe transversale sur le petit thé&tre de Marie-Antoinette (état actuel).
« Un homme de la cour, assez simple pour croire légèrement à ce bruit, et désirant entrer avec sa société dans le Petit-Trianon, écrivit à M. Campan, pour en demander la permission à la Reine. Il avait, dans son billet, appelé Trianon le Petit-Vienne. L’usage était de mettre sous les yeux de la Reine les demandes de ce genre, telles qu’elles étaient formulées; elle voulait donner elle-même les permissions d’entrer dans ses jardins, trouvant agréable d’accorder cette légère marque de faveur. Lorsqu’elle en vint aux mots dont je viens de parler, elle fut
très désobligée, et s écria avec vivacité qu il y avait trop de sots qui servaient les méchants, quelle était déjà informée qu’on faisait circuler dans le monde quelle ne pensait qu à son pays et qu’elle conservait le cœur autrichien, tandis que ce qui tenait à la France avait seul le droit de l’intéresser.
« Elle refusa une demande aussi gauchement faite, en ordonnant à
Échelle de 0,007 pour mètre.
Coupe sur l'axe du théâtre de Marie-Antoinette.
M. Campan de répondre qu’on n’entrerait pas à Trianon pendant quelque temps, et que la Reine était étonnée qu’un homme de bonne compagnie pût croire qu'elle fit une chose aussi déplacée que de changer les noms français de ses palais pour en substituer d’étrangers. » Quelques jours plus taid elle écrivait, encore indignée, à son frère Joseph II : « L’autre jour, n y eut-il pas un insensé qui m’a fait demander, pour lui et une dame, la permission de visiter mon Petit-Vienne? II appelait ainsi mon Trianon; ce qui m a fait découvrit que j avais contre moi une coterie dont la malveillance accréditait le bruit que j avais ainsi débaptisé le présent que m’a fait le Roi. » Ce n’était là que le commencement, et
plus tard la pauvre reine put constater la force de cette calomnie, que Basile devait si bien définir sur son théâtre du Petit-Trianon , quand il y fit jouer le Barbier de Séville.
Dès qu’elle fut en possession de Trianon, Marie-Antoinette ne songea qu’à l’approprier à ses goûts. 11 est nécessaire, pour bien se rendre compte des modifications, il faudrait dire des bouleversements, qu’elle fit faire dans les jardins, de
P. -A. Caron de Beaumarchais, d’après C.-N. Cochin.
citer en entier l’excellent ouvrage de M. Gustave Desjardins sur le Petit-Trianon, livre de toute exactitude et qui ne présente nulle part l'aridité qu’on rencontre trop souvent dans les œuvres documentées.
Ce n’étaient pas, dit-il, les serres chaudes, les parterres botaniques et les bosquets rococos qui avaient fait les délices de Louis XV, que Marie-Antoinette désirait au Petit- Trianon. Elle voulait y créer un jardin à la mode, un jardin anglochinois. Le 26 juillet, Gabriel dressa un plan pour l’agrandissement du jardin, vers le nord-est
du jardin botanique, dont la suppression fut décidée.
La plus grande partie des collections fut envoyée au Jardin des plantes de Paris, où elles trouvèrent leur véritable place. Bientôt la reine demanda un plan a Antoine Richard, qui, cherchant à utiliser tous ses souvenirs de voyages en Angleterre, l’encombra de tant d’éléments divers, que la reine le refusa. Elle s adressa alors à un gentilhomme artiste, un homme de goût, le comte de Caraman, que lui avait présenté la princesse de Beauvau. et qui avait déjà donné des preuves de son savoir comme dessinateur de jardins. 11 soumit un plan à la reine, qui 1 accepta, et dont la réalisation eut à souffrir bien des difficultés.
Nous devrions suivre date par date l’exécution des travaux qui transformèrent les jaidins du Petit- 1 rianon; mais il nous semble que les travaux de la construction du théâtre, par exemple, bien qu’ils leur soient postérieurs, peuvent prendre place ici, en raison de 1 importance que la reine donna aux représentations
théâtrales. Ces représentations constituaient sa distraction favorite, et lui valurent, en même temps que des observations de sa mère, la reine Mariefhérèse , les propos malveillants de ceux qui avaient pris à tâche de la dépo¬
pulariser. De tout temps cependant les princes et les princesses ont pris les délassements, les occupations qui leur plaisaient, sans qu’on songeât à leur en faire un crime.
Marie Leczinska peignait, jouait du clavecin, de la guitare, de la viole;
M“ Adélaïde jouait du violoncelle, du violon: le Dauphin, fils de Louis XV,
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faisait du plain-chant; Louis XV tournait, faisait de la tapisserie, de la botanique, de la cuisine, dit-on; ne pouvait-on pardonner à une reine à qui sa mère avait
Vue en perspective du temple de l'Amour. (Petit-Trianon.)
donné pour professeurs deux comédiens, le plaisir de la comédie? A la vérité, il ny avait guère, ni à Versailles ni à Trianon, de théâtre où l'on pût jouer la
comédie intime comme dans une salle de château; c était sur des scènes improvisées, ou à peu près, que se donnaient les représentations. Marie -Antoinette en fit installer dans presque toutes ses résidences.
Vue en perspective du Pavillon de musique.
Ne se contentant pas d’un théâtre provisoire qui avait été placé dans 1 Orangerie du Petit-Trianon, elle chargea l’architecte Mique de lui en construire un véritable, sur le plan de celui de Chois}-. Ce théâtre est celui que Ion voit aujourd’hui, construction assez informe extérieurement, et qui na de digne d’attirer l’attention que son entrée, que Ion voit au bout dune allée d arbres très ombragée. Cette entrée d’ailleurs est charmante de simplicité et de propor-
tions; elle est faite de deux petites colonnes doriques supportant un fronton triangulaire dans lequel le statuaire Deschamps, après divers essais, sculpta un délicieux bas-relief représentant un petit génie de l’harmonie; on le voit s’envolant, portant une lyre au milieu d’instruments de musique liés ensemble par un ruban sur lequel est inscrite une devise.
L'intérieur est assez bien conservé encore aujourd’hui, et n’a subi d’autre changement important, dans la salle, que la forme du fond du balcon (le roi Louis-Philippe fit limiter le balcon du premier étage par une balustrade), et quelques détails sans grande importance. La salle est blanc et or; elle n’a que deux rangs de loges. La description de M. Desjardins, qui a suivi toutes les phases de construction et d’ornementation du théâtre, est très complète. Le balcon du second étage est plein; des feuilles d’acanthe le décorent. La deuxième galerie est portée sur des volutes chargées d’une dépouille de lion; au sommet de la salle règne une frise ornée d'un rang de couronnes entrelacées. La voussure est percée de douze œils-de-bœuf, entre lesquels des enfants tiennent des guirlandes de fleurs et de fruits. Toutes ces sculptures sont en carton-pâte. A chaque angle, du côté de la scène, un panneau en bois, couvert de fines arabesques, est surmonté d’une loge grillée.
La voussure, au-dessus de la scène, est divisée en trois compartiments, et se compose de deux œils-de-bœuf et d’un panneau plein. Dans la partie centrale, sur un fond de rayons, deux muses couchées supportent les chiffres de la reine. Aux coins de l'avant-scène , deux beaux groupes de femmes formant candélabres servent à éclairer la salle et aussi la scène. Quant au plafond, œuvre de Lagrenée, il représente Apollon au milieu des Grâces et des .Muses, entouré d’amours qui volent autour de lui, tenant des fleurs et des flambeaux. Ajoutons que les figures et les ornements de la salle étaient relevés d’or jaune et vert, que ses tentures étaient de moire bleue, et que les sièges étaient recouverts de velours de même couleur. L’ensemble était exquis, et il nous a été donné d’en juger jusqu’à un certain point l’effet, lors d'une représentation qui a été organisée le i" juin 1891, par le comité de la statue élevée à Jean Houdon et par l’Association artistique et littéraire de Versailles.
Malgré les prudentes observations de Marie-Thérèse, la reine ne se borna pas à faire jouer la comédie sur le théâtre qu'elle venait de faire construire; elle voulut aussi l’y jouer elle-même. D'abord l’impératrice ne prit pas garde à ce genre de divertissement, et disait : « Je ne regarde que comme passagers ces
et les deux trianons
amusements de Tnanon. sans m'en inquiéter, tant qu'il ne s’y mêle pas quelque inconvénient majeur. » D'un autre côté, elle avait écrit à Mercy : « Je suis d'avis, le sachant par plus d’un exemple, que d’ordinaire ces représentations finissent
ou par quelque intrigue d’amour ou par quelque esclandre. » La reine avait trop de charme, trop de grâce et de jeunesse pour n’attirer pas à elle tous les hommages. Elle les tolérait étourdiment, il est vrai, et prêta par sa légèreté, par son dédain de l’étiquette, à des propos encouragés par des calomniateurs intéressés; mais jamais aucun d’eux ne put citer un fait qui justifiât les accusations d’inconduite que lui prodiguèrent ceux qui préparaient la Révolution.
Le prince de Ligne, qui ne cache pas le sentiment qu’il éprouva un instant pour « celle qu’on ne pouvait voir sans l’adorer », s’est chargé de l’expliquer et de la justifier. Marie-Antoinette, ayant deviné la nature de ce sentiment, lui dit un jour : « Ma mère trouve mauvais que vous soyez si longtemps ici; allez passer quelques jours à votre commandement. Écrivez des lettres de Vienne, pour qu’on sache que vous y êtes, et revenez. » « Cette bonté, cette délicatesse, dit le prince de Ligne, et plus encore l’idée de passer quinze jours sans la voir, m’arracha des larmes que sa jolie étourderie, d’ailleurs, qui la tenait à cent lieues de la galanterie, l’empêcha de remarquer. » Il ajoute : « Comme je ne crois pas aux passions qu’on sait ne pouvoir jamais devenir réciproques, quinze jours me guérirent de ce que j’avoue ici à moi-même pour la première fois, et que je n’aurais jamais avoué à personne, de peur qu’on se moquât de moi.
« Jugez, continue-t-il, comme ce sentiment, qui a fait place à la plus vive amitié, aurait éclairé cette charmante reine, si elle en avait eu pour quelqu’un, et avec quelle horreur je lui ai vu donner, à Paris et de là dans toute l’Europe, grâce aux infâmes libelles, le duc de Coigny, M. le comte d’Artois, M. de Lamberti, M. de Fersen, le prince de Darmstadt, le duc de Dorset, M. Conway, lord Stratavon, quelques autres Anglais aussi sots que lui, deux ou trois Allemands bien bêtes, etc. etc. »
Revenons au théâtre du Petit-Trianon. Ce furent Sedaine et Monsigny qui eurent l’honneur d’inaugurer cette scène royale. On représenta, le i*r août 1780, le Roi et le Fermier et la Gageure imprévue. Dans le compte rendu qu’il donne de ce spectacle, Grimm dit : « La Reine, à qui aucune grâce n’est étrangère, et qui sait les adopter toutes, sans perdre jamais celle qui lui est propre, jouait dans la première pièce le rôle de Jenny, dans la seconde celui de la soubrette. Tous les autres rôles étaient remplis par des personnes de la société intime de Leurs Majestés et la famille royale. M. le comte d’Artois a joué le rôle de valet dans la première pièce, et celui d’un garde-chasse dans la seconde, etc. » Mercy, qui, par sa maladresse, contribua beaucoup à faire jeter le blâme sur les divertissements de Marie-Antoinette, dit, parlant de cette soirée, que le roi s’y est fort amusé.
Bien d’autres représentations que celle-là eurent lieu sur la scène du théâtre du Petit-Trianon, où l'on joua aussi : On ne s'avise jamais de tout, opéra-comique de Sedaine et Monsigny; les Fausses infidélités, de Barthe; Y Anglais à Bordeaux, de Favart; le Sorcier, opéra-comique de Poinsinet et Philidor; Rose et Colas,
opéra-comique de Sedaine et Monsigny; le Devin de village, de Jean-Jacques Rousseau. M. de Mercy, à propos de cette dernière pièce, écrivait à Marie-Thérèse que la îeine y avait joué le rôle de Colette, qu'elle avait une voix très agréable et fort juste, et que sa manière de jouer était noble et remplie de grâce.
Le deuil que prit la reine, en novembre 1780, quand mourut sa mère Marie-
Panneaux décoratifs du Pavillon de musique.
Thérèse, mit fin aux représentations royales. D autres représentations lurent données, dans la plupart desquelles la reine ne parut pas; entre autres, celle d Iphigénie en Tau-ride, de Gluck; puis, en 1782, le Sage étouidi, comédie de Boissy; la Matinée et la Veillée villageoise ou le Sabot perdu, par Piis et Barré, divertissement dans lequel la reine joua plus tard un rôle dont elle s acquitta, dit-on, à merveille; Zémire et Azor, de Grétry, et la Jeune Française au sérail, ballet de Gardel. En 1783, le Tonnelier, d'Audinot; les Sabots, de Sedaine et
Voussure du Pavillon de musique.
« Vendredy ig. — Dîné, soupe et petite comédie à Trianon. » Le reste du Journal ne contient guère que des mentions de soupers et de dîners, de chasses, d’accomplissement de devoirs religieux, d'arrivées et de départs. La dernière, qui est relative au Petit -Trianon, est ainsi conçue : « Jendy 14. — Départ de Rambouillet à huit heures, après la messe; visite à Trianon à une heure, et à Meudon à trois heures et demie; premières vespres; soupé à Trianon et retour de la Reine après. »
Le palais du Petit-Trianon subit quelques modifications intérieures. Suivant M” Campan, elle ne permit aucun changement dans le mobilier, devenu très mesquin, et qui existait encore en 1789, tel qu’il était sous le règne de Louis XV. « tout, dit-elle, fut conservé sans exception, et la Reine y couchait dans un lit très fané. Le reproche de prodigalité généralement fait à la Reine est la plus
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inconcevable des erreurs populaires qui se soient établies dans le monde sur son caractère. Elle avait entièrement le défaut contraire; et je pourrais prouver qu’elle portait souvent 1 économie jusqu’à des détails d'une mesquinerie blâmable, surtout dans une souveraine. »
Bien que la plus grande partie des meubles qui garnissent aujourd’hui le Petit-Trianon proviennent de diverses sources, et n’y aient été apportés que
Plan du Moulin (Hameau).
lorsqu’on se décida à remeubler le palais, on y retrouve cependant une certaine quantité d'objets, meubles ou tableaux, que Marie-Antoinette y avait fait placer; mais le garde-meuble, les châteaux royaux, celui de Versailles même, ont été mis à contribution pour donner au mobilier du Petit-Trianon l’aspect qu il a maintenant.
Nous ne pouvons donner ici le relevé des richesses d art et des souvenirs qui le composent; nous nous contenterons de signaler, dans le vestibule, une très élégante lanterne ronde, chef-d’œuvre d’art de l’époque de Louis XVI, en bronze doré, sur fond bleu, dont les montants sont garnis de flèches et de faisceaux, le couronnement orné d’attributs champêtres d'une merveilleuse exécution; à l’intérieur, un bouquet de douze lumières est supporté par de petits satyres assis.
Cette lanterne occupe le milieu de la cage de l’escalier, dont la rampe en fer forgé et doré est elle-même une œuvre des plus remarquables.
Dans l’antichambre, on trouvera des tableaux de Natoire, le buste de Louis XVI, par Pajou; celui de Joseph II, par Boizot, dans la salle à manger, où sont encore visibles les traces de la table mécanique de Louis XV, dont nous avons parlé plus haut. Il faut remarquer de charmantes boiseries exécutées du temps de Louis XVI, deux commodes de la même époque, magnifiques spécimens d’ébénisterie, ornées de bronzes admirablement ciselés, et deux tableaux très intéressants envoyés par
La Maison du seigneur. (Etat ancien.)
Échelle de 0,0035 pour mètre.
l’impératrice Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, et représentant, l’un un ballet donné à Schœnbrunn le 24 janvier 1765, aux fêtes du mariage de Joseph II, et l’autre une scène d'un opéra de Glück, exécuté à la même occasion. Dans le premier, on voit Marie-Antoinette, à l’âge de dix ans, dansant avec ses frères et ses sœurs.
Dans un petit salon voisin de la salle à manger, est placée l’armoire à bijoux de Marie-Antoinette, par Schwerdefeger, Degault et Thomire, meuble un peu surchargé d’ornements et qui porte, sur ses vitres peintes et ses incrustations de nacre, les traces de fractures faites par ceux qui envahirent le château des Tuileries en i83o. Cette armoire était placée dans la chambre de la duchesse d’Angoulême, qui le conservait en souvenir de sa mère. Le groupe élevé en fronton sur le meuble représente la Sagesse, la Prudence et Y Abondance. Les cariatides qui soutiennent la corniche du haut symbolisent les quatre saisons. Nous ne ferons qu'indiquer les lambris, les consoles, les candélabres, les porcelaines de Sèvres, les appliques, les pendules, chefs-d’œuvre de leur époque, les
boiseries merveilleusement délicates qui ornent le petit salon précédant la chambre à coucher de la reine, et, dans cette dernière pièce, le lit en bois sculpté qui malheureusement, sous le règne de Napoléon III, fut jugé trop long, et dont, poui le diminuer, on scia les traverses du milieu. A remarquer aussi, dans cette chambre, les chaises aux initiales de la reine, une commode à cuivres de Gouthière et le portrait du Dauphin, par M” Vigèe-Lebrun.
Nous atons parlé plus haut des plans soumis à la reine pour les modifications
Plan de la Maison du seigneur.
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à apporter à ses jardins. Comme nous l'avons dit. elle s’arrêta à celui du comte de Caraman . mais ce fut l’architecte Mique qui termina le plan d’ensemble du jardin du Petit-Trianon ; il organisa des collines, des vallées en miniature, des rochers, des cours d’eau, de petites îles, des plaines. Dans l 'île la plus importante, on éleva, d’après une maquette du sculpteur Deschamps, le charmant temple de l'Amour, présentant une coupole soutenue par douze colonnes corinthiennes d’une exquise proportion. Au centre on plaça une statue de l’Amour, par Bouchardon. Transportée au Louvre, cette statue a été remplacée par une très bonne copie en marbre. Mique construisit encore le Salon du déjeuner ou de la Reine, appelé souvent Belvédère et Pavillon de musique, charmant petit édifice de forme octogone.
Hubert Robert prêta aussi son concours à 1 exécution de cette ingénieuse
•fantaisie qui s’appelle le Hameau, véritable jouet inventé par la reine, village d’opéra «comique, avec ses chaumières peintes comme des décors de théâtre. On enferma une partie du parc par un grand fossé, et sur ce terrain on vit s’élever de ravissantes constructions qui prirent leurs noms de leurs destinations. C’étaient : le Moulin, dont la roue était mue par un petit cours d’eau; le Boudoir, une jolie petite chaumière; le Manoir, appelé aussi Maison du seigneur, puis des maisons pour le jardinier et le garde, un poulailler, une tour, une ferme, et enfin, pour n’énumérer que les principales de ces petites constructions : la Laile-
Le lac de Trianon, d'après une estampe de Macard.
rie, avec ses tables de marbre, ses vases qui contenaient le beurre ou les fromages faits par la reine; le Presbytère, la Ferme, autour desquels on voyait paître de petits troupeaux de vaches et de moutons qui, dans ces pâturages, dans ce hameau artificiel, semblaient autant de jouets.
M“ Campan nous montre la reine « en robe de percale blanche, en fichu de gaze, en chapeau de paille, courant les jardins, allant de sa ferme à sa laiterie, menant son monde boire son lait et manger ses œufs frais, entraînant le roi, du bosquet où il lisait, à un goûter sur l’herbe, tantôt regardant traire les vaches, tantôt pêchant dans le lac, ou bien, assise sur le gazon, se reposant de la brode-
rie et du filet, en épuisant une quenouille de villageoise ». A ce joli portrait n est-il pas utile de joindre, comme le complétant, cette note de François Cognel, le naïf et véridique excursionniste? 11 a pénétré dans le parc, qu'il qualifie si justement « le jouet de la Reine », et il visite les jardins d’autant plus tranquillement , qu il croit la souveraine dans ses appartements.
« Au moment où nous allions sortir, on nous annonce l’arrivée de Marie—
Échelle de 0,004 pour mètre.
Vue géométralc de la Laiterie et de la Tour de Marlborough.
Antoinette, et, comme nous n’avions plus le temps de gagner la porte du jardin, notre conducteur nous fit entrer dans la laiterie. La Reine, d’abord accompagnée d’une dame de sa cour, la congédia et s’avança seule dans la direction de la laiterie; elle portait une simple robe de linon, une coiffe de dentelle; sous ses habits modestes, elle paraissait peut-être encore plus majestueuse que dans le grand costume où nous l’avions vue à Versailles. Sa manière de marcher est toute particulière; on ne distingue point les pas; elle glisse avec une incomparable grâce et relève bien plus fièrement la tête quand, ainsi que nous la voyions là, elle se croit seule.
« Notre Reine passa tout près du lieu où nous étions, et nous eûmes tous trois
comme un désir de fléchir le genou au moment où elle passait, nous sentant partagés entre l’espérance d’être aperçus et la crainte d’être surpris. »
L’impression ressentie par notre voyageur était universelle, et les Mémoires, les écrits ne varient pas sur ce point que la reine inspirait le respect à tous ceux qui se trouvaient en sa présence. Ce fut au Petit-Trianon que Marie-Antoinette apprit, le 5 octobre 1789, qu’une troupe de femmes, qui précédait celle des révoltés de Paris, s’avançait sur Versailles; en même temps elle était priée par
Plan de la Laiterie et de la Tour de Marlborough.
un envoyé du roi de rentrer sans délai au château de Versailles. Elle était, dit-on, assise dans cette grotte qui se trouve non loin du Pavillon de musique.
La reine partit précipitamment, jetant un dernier regard sur ce jardin enchanté, né de son caprice, des rêves de sa jeunesse, sur cet Eden qu’elle ne devait plus revoir. La Révolution l'attendait; elle commençait à passer des paroles aux actes. Les prisons allaient bientôt s’ouvrir et les échafauds s’élever; l’idée généreuse qui avait enflammé tout un pays était étouffée par les cris des faubourgs de Paris. Tout un monde, toute une civilisation allait s’écrouler; le flambeau qui devait guider la France dans la voie du progrès de l’humanité allait s’éteindre, pour ne se rallumer qu’après que ceux qui s’étaient improvisés bourreaux fussent à leur tour devenus des suppliciés.
Le Petit Trianon , dont les échos étaient encore pleins des rires d'une cour aussi jeune qu’imprudente, devint bientôt silencieux. Comme les autres châteaux royaux, il fut déclaré bien national; sur sa porte on mit un écriteau portant ces mots : Propriété à vendre; et, le 28 nivôse de l’an III, un avis ainsi conçu était affiché : « L’administration du district de Versailles prévient ses concitoyens que le Petit- 1 rianon, depuis longtemps arraché à l’agriculture pour servir au luxe et au plaisir des tyrans et de leurs valets, en insultant à la misère du peuple, va
Vue de Trianon, prise dans le jardin anglais entre le château et le temple de l’Amour, éclairée de nuit et par reflet, d’après une estampe de Née.
être rendu à la culture. » Tout fut vendu de ce merveilleux mobilier, dont plus tard on devait avec tant de peine retrouver quelques débris. Heureusement, le Petit-Trianon, grâce â la commission de l'Instruction publique, échappa à la vente des biens nationaux; mais, depuis le 23 floréal de l’an III jusqu’en i8o5, on y installa un café et un bal public, où l’on dansait plusieurs fois par semaine.
Puis les années passèrent, et le roi Louis-Philippe y ordonna d'importantes réparations. Sous Napoléon III, l’impératrice Eugénie y fit une exposition d’objets ayant appartenu à la reine. Aujourd’hui le Petit-Trianon a repris son calme; ses jardins, soigneusement entretenus, fleurissent connue autrefois, selon le désir manifesté jadis par Marie -Antoinette. On a replanté autour du temple de
l’Amour les fleurs dont la blancheur lui était chère. Et pour celui qui s’engage dans ces chemins sinueux que suit le murmure doux et régulier des cours d’eau, qui passe sous ces arbres penchés, dont les feuillages le frôlent, par ce hameau aux maisons closes, il semble que le temps se soit arrêté et qu’un siècle ne soit pas tombé jour à jour sur toutes ces choses. Et quand le fin brouillard des soirs d’automne bleuit les profondes percées des allées, il peut croire voir glisser au détour d'un sentier la forme blanche et légère de celle qui a créé ce séjour enchanté, délicieuse retraite dont le temps a fait comme un lieu de pèlerinage charmant et mélancolique à la fois, où vient se reposer l’esprit ébloui et fatigué par les merveilles éclatantes du palais et du parc de Versailles.
Départ de l'escalier principal du palais du Petit-Trianon.