‹ Versailles et les deux Trianons; (volume 2)Chapitre 22 sur 24 · ORIGINES. - LE PAVILLON FRANÇAIS. - LE PALAIS DU PETIT-TRI ANON · texte numérisé non relu

ORIGINES. - LE PAVILLON FRANÇAIS. - LE PALAIS DU PETIT-TRI ANON

CLAUDE RICHARD. - l’eRMITAGE. - LA TABLE DE LORIOT

ouïs XV. fatigué de l’étiquette, de la pompe royale qu’imposaient sans relâche la magnificence éclatante, la dimension des grands appartements du château de Versailles, avait, comme nous l’avons dit, fait construire pour s’isoler cette merveilleuse suite de petites pièces, qui sont aujourd’hui désignées sous les noms de Chambre à coucher de Louis XV. Appartement de Madame Adélaïde, salon des Pendules, etc. L’isolement souhaité par le roi ne fut bientôt plus assez complet, et ce fut Trianon, aujourd’hui le Grand-Trianon, qui l’attira. On lit dans les Mémoires du duc de

Luynes, à la date du 17 août 1741 :

« On sut hier que le Roi avait donné à la Reine le château de liianon, c est—

à-dire la permission d'en faire l’usage qu'elle voudra. La Reine avait demandé le pavillon de Luciennes, vacant par la mort de Mlle de Clermont. Le Roi lui a donné le choix de Marly, Meudon, Trianon, la Ménagerie, et la Reine s'est déterminée pour Trianon. Cette négociation a passé par M. le cardinal, qui conseilla à la Reine de choisir Trianon. » A la date de mai 1750, on lit d’un autre côté, dans le Journal de Barbier :

« Le Roi fait quelquefois des voyages et séjours de deux à trois jours à Trianon, dans le parc de Versailles, où l’on a fait de petits appartements que l’on a meublés à la nouvelle mode. Trianon était abandonné auparavant, et n'était fait même que pour quelques fêtes et pour faire collation pour Mesdames. Mais a présent cela fait maison de campagne. On les multiplie autant qu’on peut, afin de diversifier les objets et les voyages, attendu que le Roi a une grande disposition à s’ennuyer partout, et c’est le grand art de .M” de Pompadour de chercher à le dissiper. »

Mais ces séjours à Trianon eurent bientôt lassé le roi, qui n'y rencontrait guère d’autres distractions que celles qu'il trouvait à Versailles ou dans ses autres résidences. M“ de Pompadour, dans le but de le « dissiper», eut l’idée d'installer dans les terrains dépendant de Trianon une Ménagerie. Elle avait su intéresser le roi a l’étude d’espèces de poules et de pigeons, et obtint facilement l'installation, dit d’Argenson, d’une ménagerie d’utilité apparente plus que de curiosité, une grande laiterie, quantité de poules, de vaches de Hollande. Ce fut l’architecte Gabriel qui fit les dessins de la Ménagerie, établie près d'une glacière disparue aujourd’hui, et à la place où s’élèvent des bâtiments servant de logement a des employés du domaine.

Au milieu des terrains qu’on allait transformer en élégants jardins et devant plus tard faire face au palais de Trianon, le même architecte construisit, vers 1750, un pavillon qu’on appelle le Pavillon français, et qu’on voit encore aujourd’hui, admirablement restauré, c’est-à-dire avec la discrétion qui convient quand il s’agit d'œuvres d’art d’un goût aussi délicat. Cette jolie construction a pour centre une salle ronde, autour de laquelle s’élèvent quatre pavillons. Elle est couverte d’un toit en terrasse, surmonté d’une balustrade en pierre qui règne tout autour et formant, dans son développement, des angles terminés par des assises sur lesquelles des groupes d’enfants alternaient avec des vases. Les vases ont disparu, mais il reste encore plusieurs des groupes anciens.

Les parties principales de l’édifice sont en pierre, mais presque tout l’exté-

rieur est en plâtre. Les portes cintrées, au nombre de quatre, ainsi que les portes-fenêtres des pavillons qui sont au nombre de douze, garnies de vitres, sont ornées de clés de voûte , de mascarons et d’ornements d’un goût exquis. A 1 intéiieur on voit, dans le salon central, huit colonnes corinthiennes dorées, placées dans les angles de 1 octogone, portant des consoles à têtes de femmes

Vue perspective du Pavillon français.

qui soutiennent la coupole du plafond. Sur la frise, fort bien décrite par M. Desjardins, courent des cygnes, des canards, des pigeons, des coqs et des poules. L’ornementation, ajoute-t-il, s’inspirait de l'engouement du roi et de la marquise de Pompadour pour les oiseaux domestiques. Sur la coupole était peint un aigle, disparu aujourd’hui. A signaler aussi de remarquables bas-reliefs placés audessus des portes, sculptures en bois doré représentant des groupes d’enfants symbolisant la chasse, la pêche, etc., avec leurs attributs.

L'intérieur des pavillons n était pas moins intéressant au point de vue de l’ornementation retrouvée récemment sous celle que lui avaient substituée ceux qui, sous la Révolution, avaient fait un café du Pavillon français. Chacune de ces charmantes pièces avait sa destination, salle de jeu, de conversation, etc. «Tel

jour, dit le duc de Luynes, le Roi a mangé dans le salon nouveau, qui est près des poulaillers. » A la gauche de ce pavillon, en le regardant du palais de Trianon, s’élevait le Salon frais, bâtiment carré à la balustrade ornée de quatre vases, et présentant en façade une porte cintrée, conduisant dans une pièce éclairée par deux fenêtres carrées, d’ornementation élégante et dans une pénombre produite par le feuillage des arbres qui l’environnaient.

Cette pièce servait de salle à manger pendant l’été. Le dessin des lambris, dû à Gabriel, était dans le goût de celui qu’on trouve dans les lambris qui ornent l’intérieur du corps avancé du Pavillon français. De chaque côté, la façade se continuait en arcades légères, dont le fond était formé de charmilles. « Elle était accompagnée, dit le Cicérone de Versailles de 1810, de deux galeries de treillages d’environ vingt mètres de long; la suite de ces portiques, qui entouraient une sorte de parterre de cinquante mètres de large, sur vingt seulement de long, développait trente-six arcades, qui contenaient autant de caisses d'orangers; et les pilastres de treillage, renfermant les tiges de quarante tilleuls taillés en boule, formaient, avec les orangers, la décoration la plus magnifique dans le genre régulier ou italien. Quatre salles principales et variées, dans la partie la plus grande des bosquets, cinq ou six autres petites pratiquées dans les allées tortillées, d'un côté de la porte et, au centre, quatre bassins et trois feuilles de parterre, faisaient de ce jardin un promenoir particulier fort agréable. »

Devant le Pavillon français, et à l’endroit où s’élève le palais du Petit-Trianon, le parterre était terminé par une sorte de grande tonnelle, désignée au plan dressé par Gabriel sous le nom de Portique de treillage. Sur ce plan sont précisés les endroits où se trouvaient la Ménagerie avec ses dépendances, logement de la laitière, laiterie, vacherie, bergerie, le corps de garde, la glacière, les fourrières (pièces pour le service), le Pavillon français, désigné Salon de compagnie et de jeu, le Salon frais, le jardin des officiers des gardes du corps, près le Salon frais, le corps de garde des officiers, les poulaillers, les volières, la figuerie, les potagers et les serres, près de l’endroit où se trouve aujourd’hui l’entrée du jardin fleuriste.

C’est vraisemblablement de ces serres qu’il s’agit dans ce passage des Mémoires du duc de Croy : « Ce jour-là, le Roi nous mena à Trianon voir les serres chaudes de plantes rares, celles des fleurs, la Ménagerie des poules qu’il aimait (la marquise de Pompadour lui ayant donné tous ces petits goûts-là), les jolis pavillons, les herbiers et légumiers. Tout était distribué avec un grand goût

et exécuté avec une grosse dépense, d autant plus malheureuse qu’on en faisait laite autant à chaque maison, tant du Roi que de la marquise, et que ce fâcheux amour des petits bâtiments et des infinis détails coûtait immensément, sans qu’on créât rien de beau qui pût rester. »

Plan du Pavillon français.

De ces fantaisies royales sortit peut-être le mouvement qui se manifesta alors dans l’art du botaniste. Les études que le roi fit faire pour donner plus d’éclat à ses jardins, plus de moyens de production à ses potagers, encouragèrent les recherches, accélérèrent les progrès d’un art qui, pour n’être pas nouveau, attirait chaque jour plus vivement l’attention des savants. Le duc de Luynes

constate que le roi fait ajouter au parc de Trianon, du côté de Versailles, un nouveau potager, avec des serres chaudes pour toutes sortes de fruits, légumeset arbustes,. « tant de ce pays-ci que des pays étrangers. » Ce goût de Louis XV pour l’agriculture et le jardinage n’était pas nouveau, comme le fait remarquer M. Desjardins; il s’était toujours intéressé aux cultures du grand potager de Versailles, et y surveillait des essais d'acclimatation de l'ananas, du figuier, du caféier.

C’est alors que Louis XV découvrit, d’après les indications du duc d’Ayen, un jardinier qui devait réaliser tous ses désirs au point de vue d’un art dont il était épris. Cet homme s’appelait Claude Richard, et avait le génie de son métier. Le roi l'avait constaté et lui confia le soin des cultures qu'il avait entreprises. L’abbé Caron a dit que Richard accepta ses nouvelles fonctions à la condition qu’il ne recevrait d’ordres que de la bouche du roi, qui lui payait lui-même le montant de ses appointements.

L'arrivée de Richard fut le signal de nouveaux travaux, conduits avec autant d'habileté que de rapidité; les carrés de culture se multiplièrent dans les terrains livrés à Richard, et bientôt le roi put voir, grâce à son expérience, mûrir les fruits des pays les plus lointains. De nouveaux essais furent faits, des fêtes ou cérémonies agricoles eurent lieu, et l’on montra longtemps une charrue que le roi avait conduite lui-même au jour de l'inauguration d'un nouveau champ de culture.

On a enregistré les nombreuses expériences qui furent faites alors, sous les yeux et avec l’approbation de Louis XV, et c’est à cette époque que nous voyons figurer pour la première fois à Trianon un modeste savant dont le nom sera grand, Bernard de Jussieu, directeur du Jardin des plantes médicinales, ou Jardin des plantes de Paris. On sait les services qu’il rendit à la science de la botanique; nous n’y insisterons pas, nous contentant d’enregistrer le succès qu’obtint sa classification des plantes, qui attira l’attention de Linné sur les faits, importants pour la science, qui se passaient à Trianon.

On peut voir encore, dans les jardins du Petit-Trianon, des arbres qui furent plantés alors par Jussieu, et qui y ont grandi aussi aisément que dans les contrées dont ils sont originaires. M. Desjardins, d’après le Cicerone de Versailles, dit que les cèdres du Liban, les pins et les sapins qui sont près de la porte du Petit-Trianon, à côté de la grille d’entrée, sont demeurés au lieu même où

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Claude Richard les avait plantés. « C’est, ajoute-t-il, avec quelques arbres disséminés sur les pelouses et dans le jardin fleuriste, lors de l'établissement du jardin anglais, de 1774 à 1777, tout ce qui reste à Trianon des collections botaniques réunies par Louis XV. »

fl rianon et ses embellissements étaient, pour ainsi dire, devenus, sinon l'unique

préoccupation du roi, du moins sa principale distraction. Ce n’était plus assez pour lui d’avoir pour s’y reposer, pour y prendre des repas, ce Salon frais, ce délicieux Pavillon français; il lui fallait une demeure qui ne le forçât pas à retourner sans cesse à Versailles, à faire tous les jours, matin et soir, des voyages qui, pour être courts, ne le lassaient pas moins. Ce fut à Gabriel qu’il s’adressa pour lui construire une résidence qui fût assez proche du palais de Versailles pour y venir traiter des affaires de l’État, et qui en fût assez éloignée pour le soustraire au tumulte de la cour et des importuns.

Un remaniement général de tout ce qui avait été construit, disposé à tant de

frais, fut résolu, et, en 1762, furent commencés les premiers travaux de ce charmant pavillon qui devait s’appeler le palais du Petit-Trianon. En 1768, la construction, la sculpture, les aménagements intérieurs, tout était terminé. M“ de Pompadour était morte; ce fut la nouvelle favorite, M“ du Barry, qui inaugura le Petit-Trianon. Le choix très judicieux que le roi avait fait de Gabriel pour le construire excita de nouveau les jalousies contre lui. On ne lui pardonnait pas des faveurs, des succès, dus à son seul talent.

Nous avons, à propos de la construction de l’Opéra, constaté avec quelle animosité et quelle perfidie on cherchait, dans les Mémoires secrets, à diminuer son importance en désignant le chevalier de Chaumont comme le véritable architecte à qui on devait les projets de ce magnifique théâtre. Ses ennemis ne désarmèrent pas devant ses chefs-d’œuvre et le poursuivirent au delà de sa mort. Quand Gabriel dut résigner ses fonctions, on lut dans les mêmes Mémoires secrets ces lignes que rien ne pouvait justifier :

« Tout le monde applaudit au changement du sr Gabriel , dont 1 ineptie et les dépenses excessives dans sa partie ont causé le renvoi, car sa démission n est rien moins que volontaire; mais on blâme la pension énorme accordée à cet artiste, auquel il faudrait, au contraire, faire rendre compte des déprédations dont on l’accuse. » Quand il mourut, on écrivait dans la même publication : « M. Gabriel, ancien contrôleur des bâtiments, jardins, arts et manufactures du Roi, ancien inspecteur général des bâtiments de Sa Majesté et son premier architecte ordinaire, directeur de l'Académie d’architecture, honoraire amateur de celle de peinture et sculpture, et maître de la garde-robe de Madame, est mort. Tous ces titres pompeux n’empêchent pas qu’il ne passe, bien apprécié, auprès de la postérité, pour un artiste médiocre et de l’espèce la plus ordinaire. On en peut juger par sa colonnade de la place Louis XV, comparée à celle du Louvre. »

La postérité, loin de partager l’opinion de Bachaumont ou de l’un de ses collaborateurs, a rendu pleine justice au génie de Gabriel, génie fait de goût et de grâce, et n’eût-il laissé que l’École militaire, les deux bâtiments de la place de la Concorde et le pavillon du Petit-Trianon, que son nom figurerait encore parmi ceux des grands artistes qui ont illustré son époque. L’injure, la mauvaise foi, la diffamation tombent d’elles-mêmes quand, succédant aux jours de passion, viennent plus tard, à leur tour, les années justicières.

Il serait intéressant d’étudier, avec la personnalité de Gabriel, l'influence

qu’eurent sur lui ses prédécesseurs, comme celle qu’il exerça sur les architectes de son temps, mais c est là un travail de critique d’art dont le développement nous entiaîneiait hors du cadre que nous nous sommes tracé. Qu’il nous suffise de constater que Gabriel, qui avait dû être d’abord influencé par la grandeur des conceptions de Mansart, l’élégance de celles de Robert de Cotte, fut celui qui donna une marque nouvelle à 1 architecture de son temps , le charme et la grâce , comme nous l’avons dit plus haut.

Ce fut pour Louis XV une occupation nouvelle, une distraction à laquelle il se livra tout entier, que la construction du palais du Petit-Trianon.

Voici une petite scène, empruntée aux Mémoires du duc de Croy, qui peut donner idée de l’importance que l’architecture avait déjà, depuis quelque temps, prise pour lui :

« Le 1 8 , après la messe du Roi, où le comte de Noailles, le duc d’Havrè et moi assistâmes seuls, nous fûmes chez la marquise de Pompadour.

Le Roi vint bientôt la prendre pour se promener avec elle dans les jardins, les serres et les Ménageries de Trianon, ce

qui dura deux heures. Comme je causais jardinage avec le duc d’Ayen, le Roi demanda de quoi nous parlions. Le duc d’Ayen lui répliqua que nous parlions de maisons de campagne. Apprenant que j’en avais une charmante près de Condé, Sa Majesté demanda comment elle était. Je lui appris que c était une forêt percée, et qu’il faudrait refaire la maison au centre d une croisée de quatre routes, et que j’étais embarrassé pour les dessins.

Jacques Gabriel, d'après J.- B. Yanloo.

« Louis XV aimait beaucoup les plans et les bâtiments. Il me mena dans son joli pavillon de Trianon (le Pavillon français), et me fit remarquer que c était dans ce goût-là qu'il fallait bâtir. 11 commanda à M. Gabriel de me donner deux

plans qu’ils avaient faits ensemble; puis, demandant du papier et un crayon, je lui fis un croquis de ma position. Il dessina ses idées lui-même longtemps, avec M. Gabriel. Le soir, au grand concert, et le lendemain, dans ses cabinets, il m’en parla encore. L’heure de dîner étant venue, toutes les poules visitées et les œufs frais enlevés, après que nous eûmes parcouru les serres chaudes, bien curieuses, mais ou l'on étouffait, nous rentrâmes à Trianon... Nous continuâmes par le petit chemin sablé, et nous allâmes à l’Ermitage, où nous parcourûmes avec le Roi les serres, la Ménagerie; je pris là, ainsi qu’à Trianon , des connaissances pour mes jardins. »

L’Ermitage était une petite maison que M“ de Pompadour avait fait construire sur six hectares de terrain détachés du parc de Versailles, près du boulevard Saint-Antoine, et que lui avait donnés le roi par brevet du Ier février 1749. C’était, dit Concourt, une petite maison toute simple, aux tentures de perse, aux panneaux peints, au jardin qui n’était qu’un bosquet de roses enfermant, dans un temple de verdure, un Adonis en marbre blanc. Le duc de Luynes parle d’un plan de l’Ermitage qu’il avait joint à ses Mémoires, mais qui n’a pu être retrouvé. Après avoir fixé l’endroit où s’élevait cette maison, il ajoute que ce bâtiment n’avait que cinq fenêtres de face et seulement un étage.

« Le jardin, écrit-il, auquel on travaille actuellement, sera fort grand. » Quand l’étang de Clagny fut comblé, Gabriel ne garda qu’une petite pièce d’eau, et, dans le surplus, fit planter un potager; il y ajouta quelques bosquets. Ce potager et ces bosquets, avec l’addition d’un quinconce près du chemin de Marly, firent le grand jardin de M“ de Pompadour. C’est dans une partie de ces jardins, qui furent morcelés et sont divisés aujourd’hui en propriétés particulières, qu’on voit encore, servant de bassin dans un jardin de la rue de Maurepas, la grande cuve de marbre qu’on avait trouvée dans l’appartement de la comtesse de Toulouse, et dont nous avons parlé dans notre premier volume. Le transport de cet important morceau de marbre ne demanda pas, dit le duc de Luynes, moins de vingtdeux hommes, qui le conduisirent sur des rouleaux au lieu où on le voit encore placé.

Revenons au Petit-Trianon , que Vaysse de Villiers estime n’être qu’un simple pavillon de forme carrée construit en belle pierre de taille. Ce pavillon est composé d’un rez-de-chaussée et de deux étages. La façade sur la cour présente cinq fenêtres de face, séparées par des pilastres cannelés d’ordre corinthien. Au-dessus du second étage règne une balustrade sur laquelle on voyait, disent

certains auteurs, des groupes de pierre semblables à ceux du Pavillon français. Nous ne connaissons aucune gravure qui rappelle cette décoration; celle de Née, d après le dessin du chevalier de Lespinasse, qui montre le pavillon dans le lointain avec ses persiennes fermées, n’indique aucun groupe.

Les façades latérales sont ornées comme la façade d’entrée, aux escaliers

Vue du palais du Petit -Trianon, côté des jardins.

extérieurs près. Quant à celle qui est vis-à-vis le Pavillon français, dont elle est séparée par le jardin, son avant-corps est formé par quatre colonnes corinthiennes complètement isolées; devant elles s’étend une petite terrasse, d où l’on descend par deux escaliers à balustres. De chaque côté de la grille de la façade principale, sont deux logettes de pierre dont la fenêtre ronde est ornée d une belle guirlande. La sculpture ornementale est d’ailleurs fort remarquable dans tout ce petit édifice, et les cadres et moulures des fenêtres sont enrichis de détails exécutés avec une rare perfection.

L’intérieur du Petit-Trianon répond à son extérieur et présente le même charme, la même élégance. Ce que voulait surtout Louis XV, c était des appatte-

ments d'habitation facile. C’est à lui. d’ailleurs, que l’on dut la révolution qui s’opéra dans ce sens. Très justement l'architecte Patte, qui s’est fait l’apologiste de son règne, a écrit : « Ce qui caractérise principalement l’accroissement que l'architecture a reçue sous Louis XV, c’est l'art de la distribution des bâtiments. Rien ne nous a fait plus d’honneur que cette invention.

« Avant ce temps, on pouvait dire avec raison de l’architecture que ce n’était que le masque embelli d’un de nos plus importants besoins; on donnait tout à l’extérieur et à la magnificence; les intérieurs étaient vastes et sans aucune commodité. C’étaient des salons à double étage, de spacieuses salles de compagnie, des salles de festin immenses, des galeries à perte de vue, des escaliers d’une grandeur extraordinaire. Toutes ces pièces étaient placées sans dégagement au bout les unes des autres; on était logé uniquement pour représenter, et Ton ignorait l’art de se loger commodément et pour soi. »

Cette critique faite des appartements de Louis XIV, de la Grande Galerie, de l’escalier des Ambassadeurs, de tout ce qu’avaient construit Le Vau et Mansart, notre architecte ajoute : « Toutes ces distributions agréables que Ton admire aujourd’hui dans nos hôtels modernes, qui dégagent les appartements avec tant d’art; ces escaliers dérobés, toutes ces commodités recherchées qui rendent le service des domestiques si aisé et qui font de nos demeures des séjours délicieux et enchantés, n’ont été inventés que de nos jours. Ce fut au palais de Bourbon, en 1722, qu’on en fit le premier essai, qui a été imité depuis en tant de maisons. »

Le plan laissé par Gabriel nous montre au premier étage, s’éclairant sur la cour d’entrée, le grand et le petit cabinet de Louis XV et sa bibliothèque, prenant jour sur le jardin; à l'opposé, la salle à manger, entre une petite salle et l’antichambre; au milieu, éclairé à l'ouest, du côté de la chapelle, un grand salon de compagnie. Au rez-de-chaussée également, sur un plan de Gabriel, on voit le jeu des contrepoids des tables volantes dont on fit alors tant de bruit, et dont les traces sont restées dans l’ancienne salle à manger.

Cette table était faite sur le modèle et avec le même mécanisme que celle que Louis XV avait fait établir dans la salle à manger du château de Choisy. Dans ses Mémoires, la baronne d’Oberkirch raconte qu’elle la vit en 1789. « On nous montra, dit-elle, la fameuse table magique, qui ne servait plus depuis le nouveau règne, et dont les ressorts étaient fort rouillés. Elle était placée dans une pièce où nul ne pénétrait que les convives invités par le roi Louis XV. Elle était de douze couverts. Des contrepoids la faisaient sortir du parquet, dont elle faisait partie, le centre s’enfonçait à volonté, de manière à renouveler le service.

Un cylindre en cuivre doré formait un tambour dont la bande fixe portait les couverts. Quatie servantes , mouvantes à volonté, apportaient ce que l’on demandait au signal de la sonnette et en écrivant son désir. »

Le palais du Petit-Trianon. Plan du premier étage.

La description qu’on trouve dans les Mémoires secrets de la table du Petit- Trianon ne différencie pas beaucoup de celle que la baronne d Oberkirch donne de celle de Choisy. Voici ce que dit Bachaumont, à la date du 3i mai 1769 :

« On voit au Louvre une table volante, merveilleuse par sa construction; elle doit être placée à Trianon, et est bien supérieure à celle de Choisy par la sim-

plicité du mécanisme. Elle s’élève, comme celle-là, du fond du parquet, couverte d’un service, avec quatre autres petites tables appelées servantes, pour fournir aux convives les ustensiles dont ils. ont besoin et se passer d’officiers subalternes

Échelle de 0,0022 pour mètre.

Le palais du Petil-Trianon. Plan du rez-de-chaussée.

autour d’eux. Elle redescend avec la même facilité, et, dans l’intervalle où on la recouvre, des feuilles de métal remplissent le vide et forment une rose très agréable au coup d’œil. »

Bachaumont ajoute que cette machine est due « au sieur Loriot, artiste connu

par plusieurs secrets, et surtout par celui de fixer le pastel ». Loriot n était pas piécisément un artiste, c était avant tout un mécanicien et un ingénieur fort distingué, dont les inventions, et surtout celle d’un mortier hydraulique impénétrable à l’eau, qui a pris son nom. firent la réputation, il inventa un métier à rubans du mécanisme le plus ingénieux, une machine èlévatoire que pouvait mouvoir un enfant, fit des constructions pour la marine et l'exploitation des mines, donna à l'agriculture une machine à battre le grain, perfectionna l’arrosage des prairies, et se distingua par un grand nombre d’autres inventions.

Pour la confection de la table du Petit-Trianon, il eut pour collaborateur un serrurier du nom de Nicolas Gamain, dont le fils,

François Gamain, un misérable ou un aliéné, acquit une triste célébrité pendant la Révolution.

Admis, pour ainsi dire, dans l'intimité du roi Louis XVI , qui exécutait selon son goût des travaux de serrurerie avec lui, et qui avait fabriqué l’armoire de fer des Tuileries, Gamain vint dénoncer ce travail à Roland, au commencement du procès du roi; cette délation lui valut les fonctions d’officier municipal. Après l’exécution de Louis XVI et de Marie-Antoinette, tombé dans l’extrême misère, il osa déclarer à la Convention que, victime du roi et de la reine, il avait été empoisonné par eux, et que, depuis ce temps, le mauvais état de sa santé ne lui laissait aucun moyen de subsistance.

L’accusation était aussi stupide qu’odieuse, ainsi que le prouvent les déclarations mêmes de Gamain; mais elles avaient pour but de flétrir la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Il n’en fallut pas davantage pour que lés députés Musset et Peyssard lui fissent attribuer, par un décret de la Convention, une pension annuelle et viagère de 1200 livres, « à compter du jour de l’empoi-

sonnement ». Gamain ne jouit pas longtemps du prix de son mensonge, et mourait un an après l’adoption du décret de la Convention.

11 ne nous reste plus qu’à enregistrer ce fait, bien connu, que c’est au Petit- Trianon que Louis XV prit le germe de la maladie dont il devait mourir, de la petite vérole, qui se développa dès qu’il fut transporté à Versailles. Nous avons rapporté ci-dessus des détails sur les derniers moments de Louis XV ; nous ne rappellerons ici aucune des versions qui furent données sur l’origine de ce mal , presque endémique à cette époque, toutes celles qui ont été mises en circulation étant plus ou moins entachées de passion contre le roi, moins encore que contre la royauté. En effet, les prodromes de la république, que Louis XV avait signalés, commençaient à apparaître tous les jours plus nettement. Peu à peu, à travers les écrits des philosophes, la singulière vivacité des réclamations, des revendications qui s’élevaient de tous côtés, on voyait déjà poindre la Révolution.

Petit panneau du Pavillon de musique.

Vue de Trianon, prise dans le jardin anglais, près les bords du lac et vis-à-vis le Belvédère, d'après Masquclier.

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