‹ Versailles et les deux Trianons; (volume 2)Chapitre 4 sur 24 · II · texte numérisé non relu

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avait du talent, il fut en butte à l’envie, et ceux de ses confrères qui n’osaient le combattre ouvertement le firent attaquer à diverses reprises par les faiseurs de gazettes, entre autres par Bachaumont et ceux qui collaboraient à ses Mémoires secrets.

C’est ce qui explique la note perfide qu’on trouve dans cette publication, fort peu secrète d’ailleurs, à la date du 17 juin 1768: « On travaille à faire un théâtre qu’on construit à Versailles poulies fêtes du mariage de M. le Dauphin. C'est M. le chevalier de Chaumont qui a donné le projet de la salle qu’on exécute. On n’a pu en ôter l’inspection à M. Gabriel, le premier architecte du Roi; mais il n'est là que comme honoraire. M. de Chaumont est un amateur distingué, né avec un goût naturel pour la mécanique et pour le dessin. Il est allé l’été dernier en Italie, aux frais du Roi, pour lever les plans des différentes salles de spectacle de cette contrée, et c’est d’après ces connaissances réunies qu’il fait construire celle de Versailles. On dit qu’elle sera de la meilleure forme. Le théâtre doit être assez grand pour y mettre des régiments entiers de cavalerie. On y verra les mouvements du ciel et des astres; en un mot, tout y annonce la plus grande magnificence. 11 ne manquera plus que des pièces qui répondent à la beauté du local. »

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Et plus loin cette singulière réflexion : « C’est M. le chevalier de Chaumont qui est chargé de faire les décorations du nouvel Opéra, et, ce qui donne une excellente opinion de son travail, c’est que sa fortune et sa naissance le mettent dans le cas de ne travailler que pour la gloire. » Et, après ce tissu de perfidies et de logique bizarre, le chroniqueur ajoute sans difficulté : « L’impartialité oblige de dire que M. Gabriel a réclamé contre cette anecdote. » Gabriel, comme on le verra par la suite, n’en fut pas quitte pour ces notes malveillantes; ses ennemis l’attaquèrent bientôt ouvertement, mais heureusement sans que sa gloire en ait été diminuée.

Chute du théâtre Louis XV,

Bien que peu de modifications aient été apportées à l’ensemble de cette magnifique salle, nous donnerons la description qui en fut faite à l’époque où elle fut inaugurée. Sa forme est celle d’un ovale coupé dans sa plus grande longueur.

Elle était peinte en marbre vert antique, et tous ses ornements, corniches, bases, chapiteaux, médaillons, guirlandes, etc., étaient dorés en or mat. Le fond de la salle forme ce qu on appelait le parquet, au pourtour duquel sont des loges grillées et 1 amphithéâtre ; au-dessus se trouvent les premières loges, faisant saillie; plus haut les secondes loges, moitié en encorbellement, et moitié en renfoncement.

Le cicerone de Versailles ajoute que les loges grillées du milieu des secondes ont été peintes par Touzet, en arabesques rehaussées d'or.

Une galerie circulaire, formée de colonnes d'ordre ionique, où la corniche architravée se raccorde avec l'entablement de l’ avant-scène, est élevée au-dessus des deux rangs de loges; l’entre-deux des socles est rempli par une balustrade également sculptée. Le fond de cette galerie est décoré d'arcades où se placent des glaces et des rideaux retroussés.

Le plafond, de forme ovale, mesure douze mètres de long.

Il a été peint par Durameau, et représente Apollon. Vénus et l'Amour, qui préparent des couronnes; Pégase s’élevant dans les airs, la Comédie, la Tragédie et la Musique, la Poésie pastorale, la Poésie lyrique et la Danse. D'un côté, on voit des artistes et des écrivains se livrant à l'étude; de l'autre, la Peinture, l'Architecture et la Mécanique avec leurs attributs.

Le théâtre a été construit de façon à se changer en une seconde salle, pour les fêtes extraordinaires. Cette seconde salle, construite sur toute la superficie du théâtre, se joint à la première par l’avant-scène; elles pouvaient servir à des banquets et à des bals parés. La largeur de cette seconde salle est de plus de vingt-six mètres, sa longueur de vingt-six, et sa '

hauteur de dix-neuf. Elle forme un carré long, pris dans omis du théâtre Louis xv. la largeur; ses quatre angles sont à pans coupés, dont deux joignent F avant-scène, et les deux autres se réunissent au fond par une partie circulaire. Trois étages de galeries décorent son élévation intérieure.

La première galerie, de trois mètres de haut sur quatre de large, est pratiquée dans le soubassement formé par les piédestaux, et séparé à plomb des entre-

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colonnements par une balustrade qui règne dans les deux salles. Sur des socles sont posés des candélabres de quatre mètres de haut, qui portent autant de girandoles de cristal, garnies de soixante-huit bougies chacune. Ces candélabres sont placés au-devant des piédestaux dans le pourtour.

La seconde galerie, au-dessus du soubassement, est formée par vingt-quatre colonnes cannelées, d’ordre ionique, de plus de six mètres de haut, posées sur des socles entre lesquels règne une balustrade de sculpture argentée. Dans les pans coupés, au-dessus des socles, sont quatre niches occupées par des statues

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Bas-relief de Pajou, balcon inférieur du théâtre Louis XV.

de Junon, Minerve, Vénus et Ilêbé. Au-dessus de chaque niche, des consoles soutiennent chacune une corniche, sur laquelle des génies en relief supportent une girandole de cristal. Dans le fond de la galerie, au milieu de chaque entrecolonnement, sont des arcades remplies par des glaces. La troisième galerie, de plus de trois mètres de haut, est au niveau de la corniche de cette salle et règne au-dessus de l’avant-scène du théâtre.

Quatre arcades, dont les panaches se raccordent à la bordure qui encadre un tableau ovale de douze mètres sur neuf, forment le plafond, qui représente 1 Olympe assemble, peinture de Briard. Les autres petits plafonds contiennent divers sujets tirés de 1 histoire de Psyché. Toute la décoration de cette salle est en menuiserie; les colonnes et l’entablement sont creux, ainsi que les plafonds et les planchers. Les bas-reliefs qui sont placés au bas des premières loges et qui représentent les dieux, et ceux qui ornent le bas des secondes, sont de Pajou et Guibert. Les loges étaient garnies de velours bleu, bien que les fonds d’archi-

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tecture fussent, comme dit une notice du temps, couleur d’émeraude; les ornements en relief étaient or et argent.

Le grand foyer qui forme l’entrée, en descendant des appartements, est décoré d’un soubassement, au-dessus duquel règne un ordre de pilastres ioniques, avec un entablement supportant un plafond cintré en berceaux. La sculpture est de Pajou. Les diverses figures groupées représentent la Jeunesse, la Santé, l’Abondance, la Paix, Apollon et quatre enfants figurant les arts; Vénus avec les amours, les Poésies épique, pastorale, lyrique et dramatique. Les fonds sont peints de marbres variés; les figures n’ont point été terminées; elles devaient, ainsi que les ornements d’architecture et de sculpture, être dorées en or mat.

Motif de Pajou. Grand balcon du théâtre Louis XV.

Bien qu’elle ne soit plus présentement telle que nous venons de la décrire, la salle de l'Opéra de Versailles est encore une des plus belles qui existent, et nous ne savons pas qui pourrait la surpasser comme richesse et comme élégance de proportions. Évidemment le luminaire n’est plus le même, et les lampes qui ont remplacé les girandoles et leurs piédestaux ont pu détruire certaines harmonies de détails; mais 1 ensemble de la salle est resté merveilleux, et. répétons— le, sa grâce n a rien de comparable en France ni à l’étranger.

Rappelons que cette salle de l’Opéra, où furent joués des opéras et des tragédies, qui eut des représentations dont on trouvera les comptes rendus dans les Mémoii es secrets de Bachaumont, fut le théâtre de deux événements historiques qu on ne saurait laisser passer sans les enregistrer. Le i3 janvier 1782, les gai des du corps du roi Louis XVI y donnèrent un bal paré et masqué à 1 occasion de la naissance du duc de Normandie, qui devint Dauphin à la mort de son frère aîné, le 4 juin 1789. Ce second fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette mourut à la prison du Temple, et l'histoire lui a donné le nom de Louis XVII.

Le roi et la reine furent accueillis avec un enthousiasme indescriptible, au

dire des gazettes, et on lit dans les Mémoires secrets du lendemain de la fête : « Ce qu on rapporte du bal des gardes du corps en donne la plus haute idée ; jamais fête n a été si brillante ni si bien ordonnée : tout s’y est passé avec la plus grande décence, avec une politesse rare et soutenue depuis le commencement jusqu’à la fin. »

Entre autres anecdotes, Bachaumont raconte celle-ci : « M. Présy, un des majors de cour, et le plus ancien des gardes du corps, devant avoir l’honneur de danser avec la Reine, suivant un ancien usage, Sa Majesté lui a permis de faire la révérence du menuet avec elle ; on en est resté là, et l’on est passé aux contre-danses. Entre les huit gardes du corps nommés pour faire les honneurs du bal, la Reine a choisi M. de Mouret, qui, intimidé d’abord, a vu la Souveraine le rassurer avec bonté. A la fin il a reconduit Sa Majesté à sa place, et elle lui

Motif de Pajou. Grand balcon du théâtre Louis XV.

a remis sur son chapeau un paquet où s’est trouvée une boîte d’or dans laquelle était un brevet de colonel. » Celui que Bachaumont appelle M. de Mouret était M. Dumoret de Tarbes, de la compagnie de Noailles.

« La Reine, dit M. de Belleval, était dans tout l’éclat de sa beauté; sa démarche était imposante, et elle avait un port de tête rempli de majesté. C’était, ajoute-t-il, véritablement une belle reine et une belle femme. » Quant à Louis XVI, il le trouva trop gros: « Il est pris, écrit-il dans ses Souvenirs, d’un embonpoint qui défigure les traits des Bourbons qu'il a fort prononcés; comme eux, il a les yeux gris et saillants; il marche mal et sans grâce, et l’on aurait dit qu’il ne savait que faire de sa personne. 11 avait l’air ennuyé et triste. Quant à la Reine, son air ne démentait pas ses paroles affables ; elle souriait à tous ceux qui l'approchaient. »

Le récit de cette fête a été répété trop de fois pour que nous ayons à y insister. Celle-ci du moins ne laissa que d’heureux souvenirs, au contraire d’une autre qui fut donnée aussi dans la salle de l’Opéra par les gardes du corps, le

i" octobre 178g, aux officiers des régiments que l’on avait fait venir à Versailles

en vue des graves événements qui se préparaient à Paris. Ce jour- là, toute la cour vint pour fêter ceux qu’on savait disposés à combattre pour la monarchie déjà bien ébranlée. Les loges du théâtre étaient remplies de courtisans et de grandes dames; la salle de l’Opéra était illuminée comme dans les plus superbes fêtes.

Quand vint le moment de porter la santé du roi, la salle entière retentit de l’air : O Richard, ô mon roi! Puis la reine, tenant son fils par la main, s’avança jusqu’à la balustrade du parquet. Le roi et sa famille, accompagnés par les gardes du corps, furent reconduits chez la reine, en traversant toutes les galeries, aux cris répétés de :

« Vive le roi! » La foule envahit bientôt la Cour de Marbre, poussant les mêmes cris jusque sous le balcon de la chambre du roi, et se répandit dans le parc.

L’enthousiasme dura presque toute la nuit, et nul devin n’eût pu prédire que quelques jours plus tard ce roi et cette reine , acclamés par ces soldats

Motif principal du foyer du théâtre Louis XV. qui juraient de leS d C fé 11 d 1 C .

allaient pour toujours quitter Versailles, prisonniers de la populace, qui les devait aussi escorter jusqu'à 1 échafaud. Mais laissons là l'histoire, et, revenant sur nos pas, étudions ce

château qui, pour quelques années encore, va abriter ce souverain et cette souveraine qui ne savent pas qu’ils en sont les derniers hôtes.

Plan des petits appartements de la Reine.

Cette salle d’Opéra, construite en vue de grandes fêtes, ne se prêtait pas par ses dimensions, par les frais qu’occasionnaient les représentations, à ce qu’on y jouât souvent la comédie ou l’opéra. Pouvant contenir trois mille personnes,

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