‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 3 sur 44 · C.T. DEBLOIS del · texte numérisé non relu

C.T. DEBLOIS del

« Proclamation faite par Antoine Beauvais, sergent ordinaire de la prévôté de Versailles, étant sur la pierre du carrefour et près le carcan du dit lieu, à la requête de Nicolas du Breuil, Jean de Laleu, Pierre Lhalier et Louis Duclos, valets de feste, le dimanche, dernier jour d’août i56i, signé Beauvais, de laquelle proclamation la teneur s’ensuit :

« Or écoutez : De par noble homme et sage M. Martial de Loménie, conseiller du Roi notre Sire et secrétaire de ses finances, seigneur de Versailles, et Monsieur le prévôt du dit lieu : Défenses sont faites à toutes personnes de quelque état,

Petit château primitif de Versailles.

qualité et condition qu’ils soient, de ne porter armes comme espées, dagues, ni autres bâtons invisibles en la dance ni durant icelle, s'ils ne sont gentilshommes et officiers du roi, du dit seigneur ou avoués de justice, sur peine d'amende et de confiscation des dits bâtons; aussi de ne jurer ni blasphémer le nom de Dieu, de la Vierge Marie ni des Saints, sur peine d'amende arbitraire et esplaire telle qu’au cas appartiendra et de tenir prison, et que chacun se garde de méprendre le tout à plein déclaré en ladite proclamation et procès verbal dudit de Beauvais, sergent susdit. »

Ici vient d’apparaître pour la première fois le nom de Martial de Loménie,

qui se retrouvera bien souvent dans les actes de cessions et d’échanges passés

entre ses héritiers et le roi Louis XIII. L’architecte Blondel dit que la terre

et seigneurie de Versailles était possédée, en i56o, par plusieurs particuliers :

Philippe Colas, écuyer, en détenait la plus grande partie; une autre appartenait à Antoine Poart, maître des comptes à Paris; ce dernier était aussi propriétaire de la seigneurie de la Grange -Lessart; enfin une autre terre faisait partie des biens de Roberte de Soisy, femme de Jean de la Porte, et de Marguerite de Soisy, sa sœur, veuve de Jean Dizy, en qualité d'héritières d Antoinette de Portet, leur mère.

Martial de Loménie, secrétaire du roi et de ses finances, devint, en i56i, propriétaire de cette terre et de celle de la Grange-Lessart par les acquisitions qu’il en fit, et en a joui jusqu’à sa mort, arrivée en 1572. Nous dirons plus loin comment cette mort est arrivée, pour nous servir de l’expression de Blondel. Loménie avait épousé Jacqueline Pinault, décédée avec lui, ajoute, sans plus de commentaires, le même auteur.

Les tuteur et curateur de leurs enfants mineurs vendirent cette terre et seigneurie de Versailles, et celle de la Grange-Lessart, par contrat du 27 juin 1 573, à Albert de Gondi, comte de Retz. Son fils, Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, la vendit ensuite à Louis XIII, par contrat passé le 8 avril i632. Faisons remarquer que Blondel ajoute : « Quoiqu’il paraisse, par la date de ce contrat, que Louis XIII n’acheta la seigneurie de Versailles qu’en i632, il est cependant certain que dès l’année 1624 il avait commencé à y faire bâtir un rendez-vous de chasse, qu’il avait placé sur le lieu le plus éminent, et où était situé un moulin à vent. »

Malgré les contradictions qui se sont élevées à propos de la date de construction du château, il faut considérer cette dernière comme la seule exacte. C’est celle qu’ont adoptée Le Roy et Eudore Soulié, deux des écrivains les plus érudits et les plus autorisés qui aient étudié cette question.

Revenons à Martial de Loménie, tout en abrégeant les interminables généalogies que ses contemporains nous ont laissées et dont les longs détails ne serviraient qu’à fatiguer l’attention; contentons-nous d’abord de résumer une de ces notes qui nous apprend qu’au xiv‘ siècle, à la requête de Martial de Loménie, conseiller et secrétaire des finances, quatre foires furent établies par lettres patentes de Charles IX. Ce Loménie fut, à Paris, l’une des victimes de la Saint- Barthélemy; il avait acheté la terre de Versailles, dont la seigneurie setait éteinte vers la fin du xv' siècle, aux demoiselles de Soisy.

Dans son Histoire universelle, Jacques de Thou raconte ainsi le meurtre que, selon les uns, la reine Catherine ordonna elle-même : « Jean de Loménie secré-

taire d’État, traita avec Jean Tanchon, prévôt de Paris, et lui abandonna à vil prix un bien qu’il avait à Versailles et pour lequel ils étaient en procès, à condition qu’il lui sauverait la vie. Le traité fait et signé, il se laissa mener en prison, où il donna la démission de sa charge en faveur d’un autre; mais les perfides avec lesquels il avait traité ne l’en égorgèrent pas moins. »

D’Aubigné, dans les Mémoires de l’état de la France sous Charles IX, écrit nettement: « En ce temps, la bonne dame Catherine, en faveur de son mignon de Retz, qui voulait avoir la terre de Versailles, fait étrangler aux prisons Loménie, secrétaire du roi, auquel ladite terre appartenait. » Lestoile rapporte également le meurtre en en donnant les mêmes raisons.

Dans l 'Histoire des martyrs persécutés et mis à mort pour la vérité de l'Évangile, par Crespin, on lit aussi : « Plus, il y eut grand nombre de ceux de la religion lesquels furent massacrez cruellement ès prisons, par Tanchon, Pezou et Thomas Croizier, surnommé le tireur d’or, et autres massacreurs. Loménie, secrétaire du roi, est notable entre autres; car ayant esté contraint par le comte de Retz, dans la prison, de lui vendre sa terre de Versailles, à tel compte qu’il voulut, sous espérance qu’il sortirait de prison où aussi on le contraignit de résigner son estât de secrétaire, le contrat étant passé, il fut massacré avec quinze autres par Tanchon. Les prisons de Chastellet de Paris, du Four-l’Évêque et aultres endroits, étaient pleines de prisonniers auxquels on donnoit espérance de relâche. Mais la nuit on les saccageoit cruellement, par cinquantaines, puis on jettoit les corps dans l’eau. Chacun des massacreurs se vantoit de ses cruautez. L’un disoit en avoir massacré plus de cinq cents, l’autre en avoir tué davantage. Pezou estait un des premiers, aussi estoit-il des capitaines de Paris, la plupart desquels, avec le bras retroussé et le poignard tout sanglant, encourageoient leurs troupes. Les commissaires et dizeniers ne s’y espargnoyent non plus que les autres, et y avoit autant ou plus de meurtriers que de meurtres. »

Bien d’autres historiens que ceux que nous venons de signaler ont fait le récit de la mort de Loménie, et ne varient ni les uns ni les autres sur l’étrange et cruel moyen qu’on avait employé en cette circonstance pour faire passer la propriété d’une main dans une autre. Nous avons vu plus haut les cessions que les tuteur et curateur des enfants de la victime de Catherine de Médicis avaient consenties au roi de leurs biens de Versailles.

Le fils de l’infortuné Loménie, Antoine, ne mourut qu’en 1 638 , année de la naissance de Louis XIV; mais on trouve dans le contrat de mariage de Jean de

Soisy, daté de 1610, qu’il prend la qualité de seigneur de Soisy-sous-Montmorency et de Versailles au val de Galie. Henri IV allait, dit un mémoire de \ illegombloin, courir avec lui le cerf à Versailles.

Après la mort de Martial de Loménie, la terre et seigneurie de Versailles furent adjugées au maréchal de Retz. Sa veuve, suivant la volonté du maréchal, partagea son bien entre ses enfants, et Henri de Gondi, évêque de Paris, reçut avec les terres de Marly, de Bailly et de Noisy, celle de Versailles. C est de lui que Louis XIII acquit la terre et le château de Versailles, et non pas d Antoine de Loménie. Le château de Versailles dont il s’agit était un reste de 1 ancien château féodal, mais dont une partie était habitable encore. Le château de Louis XIII ne fut pas élevé sur l'emplacement que celui-ci occupait, car il se trouvait plus au sud et sur la partie de la butte où est construite l’aile des ministres qui domine le Grand-Commun, à l’extrémité nord de la rue Gambetta.

Mentionnons seulement, à la date du 8 avril i632. le contrat de vente faite par « Illustrissime et Révèrendissime Jean-François de Gondy, archevêque de Paris, au profit du Roy, de la terre et seigneurie de Versailles, avec l’annexe de la Grange-Lessart, moyennant la somme de soixante mille livres»; celui de la vente faite au roi, le 27 septembre de la même année, par demoiselle Marguerite Lebrun, femme et procuratrice de Jean Martin, d'une maison sise à Versailles, près le château, etc.; en i58o, la déclaration de la prisée et estimation du moulin à vent de Versailles dont les historiens ont tant parlé; en 1 586, le bail à ferme fait par le receveur de Mgr le duc de Retz à Nicolas Lucquet.

Alors commencèrent les nombreuses acquisitions de terrains de toutes sortes, continuées dans de si grandes proportions sous Louis XIV, et dont l’ensemble formera le domaine de Versailles, composé du petit parc et du grand parc.

On ne saurait s’imaginer ce que les notaires eurent alors d'actes d’achat et de vente à dresser; les archives en sont pleines, et encore n’en possèdent-elles qu'une partie. La moindre parcelle de terre n’est cédée et acquise qu’avec ce luxe de formalités qui compliquent encore aujourd’hui singulièrement les mouvements de l’administration française. Nous avons devant nous un nombre de dossiers originaux dont plusieurs mériteraient d’être reproduits, pour donner idée de la façon méticuleuse dont les affaires étaient traitées au xvn‘ siècle.

Le hasard nous met sous les yeux un acte daté du 22 juillet 1676, écrit d'une admirable bâtarde sur ce grand et solide papier de fil qu’on appelait le moyen

papier, à dix-huit deniers la feuille, et qui portait en estampille le cachet de la « Généralité de Paris ». On sait que ce mot Généralité était le nom d'une certaine division du royaume de France, faite pour faciliter la levée des impôts et de tout ce qui avait rapport aux finances. Rien de plus curieux non seulement que les majuscules et les signatures de ces actes, dont un archiviste a eu la patience de mesurer les contours, les enchevêtrements de traits et les incroyables complications. Si les méandres de la lettre majuscule de l'acte étaient développés, on ne leur compterait pas moins de trente-cinq centimètres de longueur; si l’on faisait subir le même sort au paraphe de Colbert, on ne trouverait pas moins de quatrevingt-deux centimètres; mais qu'est-ce que cela en comparaison du paraphe du notaire de Beauvais, dont les circonvolutions inextricables ne mesureraient pas moins d'un mètre et quelques centimètres?

Je copie l'en-tête seulement du document dont je viens de parler :

« Vente au Roy, par le sr Barrangue, de quelques héritages compris dans le parc de Versailles.

« Furent présents : Me Pierre Barrangue, procureur au Châtelet de Paris, et dame Geneviève Lebaigue, sa femme, de luy autorisée à l'effet des présents, demeurant à Paris rüe du Cocq, paroisse Saint-Germain de l'Auxerrois. Lesquels ont reconnu et confessé avoir vendu, ceddé, quitté, transporté et délaissé par ces dites présentes, dès maintenant à toujours, promettent et s’obligent ensemblement et solidairement l’un pour l’autre, chacun d’eux pour le tout, sans division, discution, fidéjussion, à quoy ils renoncent. Et aux bénéfices et exemptions desdits droits, garantie de tous troubles et empeschements générallement quelconques, Au Roy nostre Sire, ce acceptant pour Sa Majesté, messire Jean-Baptiste Colbert, chevalier, marquis de Seignelay, baron de Sceaux et autres lieux, conseiller du Roy ordinaire en tous ses conseils, du Conseil royal, Commandeur et grand Trésorier de ses ordres, secrétaire d’Estat et de ses commandements, controlleur général des finances, surintendant et ordonnateur général des bassins, jardins, de sa dite Majesté, arts et manufactures de France, demeurant à Paris, en son hostel, rue Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Eustache. »

Cet imposant préambule, où tous les mots sont pesés, tous les hasards prévus, est suivi d’un détail minutieux des arpents, perches de terrains, de près, de bois, de bruyères, dont le roi fait acquisition pour agrandir son domaine. En relisant ces actes, on est étonné non seulement du détail des prévisions qui y sont prodiguées, mais aussi de l’état de morcellement des terres qui existait déjà à cette

époque, où l’on croit généralement que la France, divisée en grandes propriétés, n’appartenait guère qu’aux seigneurs. Ce ne sont, au contraire et généralement, ainsi qu’en témoignent les innombrables actes de cessions au roi, que de petites gens, des fermiers, des paysans, qui possédaient par parcelles ces immenses étendues dont fut fait le domaine de Versailles.

Plan des intérieurs du château (époque Louis XIII, commenc1 de Louis XIV).

Quand vintla Révolution, le domaine de Versailles, commencé sous Louis XIII, continué sous ses deux successeurs, ne comptait pas moins de huit à neuf mille hectares, et produisait un revenu de plus d’un million et demi de livres. Mais nous ne nous occupons ici que des acquisitions qui servirent à constituer le grand parc et le petit parc de Versailles; ce dernier est celui qu’on voit encore aujourd hui entouré de murs ou de grilles; quant au premier, il comprenait un grand nombre de villages, parmi lesquels Saint-Cyr, Noisy-le-Roi, Bailly, Boisd’Arcy, Bue, les Moulineaux, etc. etc. Revenons au château de Louis XIII.

Eudore Soulié, nous l’avons dit plus haut, fait remonter la construction ordonnée par Louis XIII à l’année 1624. Bien que l’acquisition de la seigneurie

de Versailles, faite par le roi, ne date que de i632, Louis XIII, écrit-il, avait dès 1624 commencé à faire bâtir à Versailles un rendez-vous de chasse qu'il avait élevé sur le lieu le plus éminent et où était situé ci-devant un moulin à vent.

Travée de la Cour de Marbre, sans les adjonctions de Louis XIV.

C’est au commencement de l’année 1627, dans une assemblée de notables tenue au palais des Tuileries, que Bassompierre , reprochant au roi la suspension de l’achèvement des bâtiments royaux, disait : « Son inclination n’est point portée à bâtir, et les finances de la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux

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édifices , si ce n’est qu'on lui veuille reprocher le chétif château de Versailles, de la construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre vanité. »

On a trop de fois, et de trop de façons différentes, parlé de cette appréciation du château que faisait construire Louis XIII, pour que nous ayons ciu devoii reproduire le texte de l'observation de Bassompierre. Pour ramener les choses à leur véritable point, rappelons que Saint-Simon, dans un de ses accès habituels de dénigrement, reprochait à Louis XIV d’avoir bâti « une ville entièie où il n ) avait qu’un misérable cabaret, un moulin à vent et ce petit château de cartes que Louis XIII avait fait, pour n’y plus coucher sur la paille ».

Dussieux fait très justement remarquer que les expressions de Bassompierre et de Saint-Simon : « chétif château, château de cartes, » s expliquent facilement sans qu’il soit besoin d’imaginer, comme quelques auteurs l’ont fait, un pavillon primitif (celui dont nous avons parlé plus haut) qui n’a jamais été construit. En effet, lorsque Saint-Simon comparait le château de Louis XIII à celui que laissa Louis XIV, on comprend facilement qu'il l’ait appelé un château de cartes.

plus loin, voici l’explication du mot de Bassompierre : « Louis XIII avait fait demander aux notables s’il devait cesser de bâtir jusqu’à ce que ses finances fussent rétablies; sachant que le peuple était chargé d'impôts, il annonça qu’il était prêt à retrancher toutes les dépenses inutiles. Tous applaudirent. Bassompierre prit la parole et dit que l’Assemblée avait voté jusqu’alors toutes les propositions faites par le roi, qu’il ne savait pas si Sa Majesté ne voulait pas tendre un piège aux notables, afin de voir jusqu’où irait leur docilité, en leur proposant de retrancher ses dépenses en bâtiments. Il demanda quel pouvait être le dessein du roi, lorsqu’il s’adressait à l'Assemblée pour savoir s’il devait s’abstenir d’une dépense qu’il ne faisait pas. Puis, arrivant à sa pensée principale, l’orateur dit, avec beaucoup d’esprit et de finesse, que le roi ne bâtissait pas, qu’il détruisait au contraire, ayant rasé une foule de places fortes et de châteaux féodaux. «Vou- « driez-vous lui reprocher, dit Bassompierre en terminant , le chétif château de « Versailles? Un simple gentilhomme ne se vanterait pas de l’avoir bâti. »

L’auteur à qui nous empruntons à peu près le texte de cette citation, ajoute que Bassompierre parlait certainement du château de Versailles, que l’on venait de terminer, et non pas d’un pavillon de chasse, et, s'il le déclarait chétif, c’était pour mieux accentuer sa déclaration et glisser adroitement sa protestation contre les démolitions des châteaux féodaux. On sait que Bassompierre était loin de manquer d’esprit , et que cette façon de masquer sa pensée tout en la disant lui était familière; ses traits les plus connus sont faits de sous-entendus. On se rappelle son mot alors qu’il assiégeait La Rochelle. Devinant que Richelieu ne cher-

chait qu’à fortifier la royauté des ruines de la noblesse, il disait un jour : « Je crois bien que nous serons assez fous pour prendre La Rochelle. »

Toujours est— il que le château fut construit, non pas « de cartes », mais de briques et de pierres, et ce fut à Lemercier que fut très vraisemblablement confié le soin de l'édifier. Un éminent écrivain, un chercheur qui a fait de très intéressantes découvertes littéraires, a publié un travail fort curieux et des plus ingénieux dont la conclusion est qu'on devrait retirer à Lemercier la paternité du château de Louis XIII: mais quelques raisons qu'il ait données, quelques déductions qu’il ait tirées, s’appuyant sur les erreurs de quelques historiens de Versailles, il n’a pu produire aucune preuve matérielle à l’appui de ses assertions, dont le résultat serait d’attribuer la construction du premier château de Versailles à des descendants de du Cerceau.

Il est vrai que les preuves matérielles, telles que des plans, des devis, des comptes, nous font aussi défaut pour attribuer sans réserves cette construction à Lemercier; mais je crois que nous devons adopter l’avis de chercheurs et d’érudits comme Eudore Soulié, Le Roy et Dussieux, qui ont mis au jour tant de renseignements précieux, ne seraient-ce que les Mémoires du duc de Luynes. Aucun d’eux n'eût écrit le nom de Lemercier pour désigner le constructeur du château de Versailles, sur le seul témoignage d’un auteur suspect; ils ont dû, et leur conscience leur imposait ce devoir, remonter à une source qu’ils ont eu le tort de ne pas indiquer, que nous ignorons, mais qui sera probablement retrouvée quelque jour.

Ajoutons que Lemercier étant architecte de Louis XIII, il n’y a rien détonnant à ce que le roi l’ait choisi pour construire son château. C’était, il est vrai, un bien petit travail pour un si grand artiste ; mais quel architecte fameux n'a pas construit autre chose que des palais et n'a pas quelque maison de campagne, quelque château à son actif? Ce fut le cas de Mansart et de bien d’autres. Et, d’ailleurs, n'avons-nous pas vu un architecte du xvn' siècle, beaucoup plus près que nous du temps où fut construit le château de Louis XIII, et par conséquent mieux informé, citer le nom de Lemercier justement à propos du château de Versailles?

Dans le chapitre de son Architecture française, tome IV, p. iq3, Blondel, qui d’ailleurs désigne Lemercier comme étant l’architecte du château de Louis XIII. ne dit-il pas, parlant de la chapelle du château : «Avant qu’Hardouin Mansart eût entrepris la construction de cette chapelle, plusieurs autres avaient été chargés de donner des projets... Des autres architectes qui avaient pu travailler aux nouveaux projets, il ne nous est parvenu que celui de Lemercier, qui fut gravé dans le

temps, avec la plus grande partie des bâtiments de Versailles... Ce projet de Lemercier n’était pas sans beauté. » 11 s’agissait ici de l’ancienne chapelle du château de Louis XIII, et il serait surprenant qu’à un architecte de la valeur de Lemercier on eût demandé un travail à exécuter pour un château qu’il n'avait pas construit. Nous ne croyons donc pas, jusqu’à preuves évidentes du contraire, telles que devis, plans, traités, comptes, comme nous l’avons dit plus haut, qu’il y ait

Vue du château de Louis XIII, côté de l’Orangerie ancienne (d’après Silvestre).

lieu de retirer encore à Lemercier le mérite de la construction de ce charmant petit château, qui devait devenir le plus grand des palais.

Coïncidence curieuse: Louis XIII posait la première pierre de l’achèvement du Louvre, dont Lemercier avait été chargé, l’année même où il faisait commencer les travaux de son château de Versailles. Louis XIV devait singulièrement modifier, au Louvre comme à Versailles, une partie des constructions de Lemercier. On sait du reste ce que Claude Perrault et Mansart ajoutèrent de grandeur décorative à ces deux palais, le premier par la colonnade qui, dans l’admiration du public, passe bien à tort avant les chefs-d'œuvre de Pierre Lescot, et le second par le développement des immenses ailes qui dominent le parc de Versailles. Mais, tout en rendant justice à ces imposants morceaux d’architecture, les artistes

apprécient à leur juste valeur certaines façades de la cour du Louvre, et bien que reconnaissant la valeur de la majestueuse et imposante masse de la construction de Mansart à Versailles, ils ne sauraient refuser au petit château de Lemercier des qualités indiscutables d’harmonie et de grâce.

Le peu qu'il en reste aujourd’hui, et qu’ont épargné les architectes Levau et Mansart, suffirait à en faire connaître le mérite, si l’on n avait, pour le piéciser, les estampes d’Israël Silvestre, et, parmi d’autres documents, une gravure de Pérelle, les deux petites vues contenues dans le livre Ier des Éléments de géométrie pratique d’Allain Menesson -Mallet, et une petite vignette en tête de la Célanire de M1" de Scudéry.

Ajoutons qu’outre les estampes d’Israël Silvestre, dont les planches appartiennent au fonds de la Chalcographie du Louvre, on peut juger exactement de ce qu’était le château de Lemercier par la vue des tableaux exposés dans la salle 3q du rez-de-chaussée du château de Versailles.

Parmi ces remarquables et si précieuses toiles, nous signalerons la Vue du château de Versailles, du côté de l'Orangerie, par Van der Meulen. Les bâtiments qu’on y voit sont ceux du château et de l’Orangerie élevés par Louis XIII . et que Louis XIV fit disparaître entièrement de ce côté. A droite, on distingue l’étang qui devint plus tard la pièce d’eau des Suisses, ainsi nommée parce qu’elle fut creusée par des gardes suisses, et non pas, comme le veulent certaines légendes, parce qu'à l’invasion du palais par la populace, aux journées d’octobre, on y noya un grand nombre d’entre eux.

Revenons au tableau de Van der Meulen, et ajoutons que l’église Saint-Julien qu’on aperçoit dans le lointain fut détruite pour faire place au Grand-Commun , situé à l’entrée de la rue Gambetta et servant aujourd’hui d’hôpital militaire.

Un autre tableau à consulter est celui de P. D. Martin , où l’on verra le château de Versailles du côté de la place d’Armes. 11 est représenté, dit Eudore Soulié, tel à peu près que Louis XIII l’avait laissé, tout en montrant le résultat des travaux accomplis par Louis XIV. Il est aussi, dans cette collection, un autre tableau, peint par un inconnu, dans lequel on trouvera l’aspect du château et ses dépendances.

Sans retracer ici la biographie détaillée de Lemercier, disons quelques mots seulement sur sa vie et son œuvre, comme nous le ferons pour les grands artistes qui travaillèrent pour Versailles, toutes les fois que leur nom aura lieu d’être prononcé.

Lemercier naquit à Pontoise vers i5go, et mourut à Paris vers i65q, dit Jal;

en 1660, disent quelques-uns de ses biographes. Dès l'année 1618, il portait déjà le titre d'architecte du roi. Ce fut d’abord Richelieu qui le chargea d'importants travaux. Avant d'être protégé par le cardinal, il ne s’occupait guère que de travaux de gravure; une partie de sa jeunesse s’était passée à Rome. Revenu à Paris, il se vit confier la lourde responsabilité de l’achèvement du Louvre. 11 eut l'idée d’y ajouter des pavillons dont les grands vestibules donnaient un accès facile à la cour du palais; tout le monde connaît le pavillon central de la cour du Louvre, orné des superbes cariatides de Pierre Sarrazin; on le compte au nombre des chefs-d’œuvre de l’art architectural. Puis il construisit le palais Cardinal, pour Richelieu, et, pour lui aussi, la Sorbonne; il succéda à François Mansart, oncle de Hardouin Mansart qui devait terminer le château de Versailles, pour continuer les travaux du Val-de-Grâce. Je passe sur bien d’autres importants travaux pour signaler encore, parmi ses œuvres, le fameux escalier en fer à cheval que Louis XI II fit élever au fond de la cour du Cheval-Blanc du palais de Fontainebleau. Il existe un beau portrait du grand architecte peint par Philippe de Champaigne, et au musée de Tours un buste qu'on dit être le sien, et qui provient du château de Richelieu.

Tout d’abord le château que venait de faire construire Louis XIII consista en trois corps de bâtiments entourant une cour dont le quatrième côté, fermé par une grille, s’ouvrait sur une première cour donnant sur une autre cour formant presque un cercle, et au-devant de laquelle étaient placés deux obélisques en briques posés chacun sur une boule de pierre, et se terminant aussi par une autre boule de pierre. Au pied de ces corps de bâtiments et de cette grille, était creusé un large fossé qui enfermait le château; celui-ci était flanqué de quatre pavillons bâtis de pierres et de briques, avec un balcon de fer qui l’enceignait en dégageant les appartements du premier étage. Une fausse braie (sorte de muraille) entourait aussi ce bâtiment, et elle était, dit Blondel, précédée d’un fossé revêtu de briques et de pierres de taille, terminé par une balustrade.

Dès que le roi eut passé le contrat d’acquisition avec l'archevêque de Gondi, il commença à agrandir son château. 11 construisit dans la direction du sud-est, à une distance de quelques mètres, deux autres corps de bâtiments, deux ailes terminées chacune par un pavillon à chaque bout. L'aile de l’est devait servir à loger des gentilshommes de la suite du roi ; celle qui était située du côté du sud était destinée à ses écuries. Les embellissements ne s’arrêtèrent pas là; il fallut s’occuper de faire monter l’eau pour les besoins du service du château , du parc , d'une orangerie qui prit la place des restes du château féodal qu’on venait de détruire.

Cette orangerie n’était pas située à l'endroit où est celle que nous voyons aujourd’hui et qui date du règne de Louis XIV ; elle était, comme celle de Mansart, bordée de grands escaliers, et s’étendait sur une partie de 1 emplacement qu occupe maintenant le parterre des Fleurs, ou parterre de Broderies, séparant le château de la balustrade qui domine l’orangerie.

On n’a pas oublié qu’un des grands attraits de Versailles pour le roi Louis XIII était le plaisir de la chasse; il y attira aussi Louis XIV, pour qui ce divertissement devint une véritable habitude, ainsi qu’on le verra dans la Gazette, dans les Mémoires de Dangeau et les relations diverses de la vie du grand roi.

A l’endroit même où existent encore aujourd’hui des débris de la Ménagerie que construisit Mansart sous Louis XIII, on avait établi une ferme consacrée au vol du roi et à ses équipages de fauconnerie. Sans entrer dans d’aussi longs détails que Dussieux sur l’organisation de ces chasses à l’oiseau de proie, nous reproduirons, à titre de renseignements, quelques passages du Traité de fauconnerie de Charles d’Arcussia de Capra, seigneur d’Esparron : « Il semble, disait-on, que le roi ait quelque secrète intelligence sur les oiseaux et une puissance inconnue sur les hommes. Et, à la vérité, outre une inclination grande dont il les aime, il a une inimitable adresse à les traiter, soit à les leurrer ou à les faire voler, ce qui ne peut se représenter par discours. »

Voici un des passages les plus curieux de ce livre devenu rare, dans lequel l’auteur nous apprend comment le roi allait à la chasse et quels jours il choisissait de préférence :

« Les jours pour le plaisir de lâchasse du roi sont le lundi, le mercredi et le samedi. Il y va aussi les autres jours, s’il n’y a affaires importantes. Le dimanche il l’emploie à servir Dieu, pour être le fils aîné de l’Église, en effet, connu de nous; et même les jours de chasse, il n’y va jamais, en hiver, qu’il n’ait ouï sa messe de grand matin. Puis il dîne, et à dix heures entre dans son carrosse et s’en va, ou vers le bois de Vincennes, ou vers Saint-Cloud, ou du côté de Saint- Denis, étant les issues de Paris extrêmement belles et propres aux vols auxquels le roi se plaît le plus.

« Lorsque le temps détourne le roi d’aller à la chasse, Dieu lui fournit de nouveaux plaisirs dans l’enclos du Louvre ; car aussitôt que Sa Majesté sort pour aller au jaidin ou aux Tuileries, les burichons ou roitelets, gorges— rouges ou autres petits oiseaux se viennent rendre dans les cyprès ou dans les bois des allées à l’envi l’un de l’autre, comme s’il y avait entre eux de l’émulation à qui tomberait le premier entre ses mains... Un jour, l’accompagnant à ce plaisir, après qu’il en eut pris demie douzaine, je lui dis que son plaisir ne serait point de

durée s’il continuait d’en prendre telle quantité. Et alors M. de la Vieuville repartit et lui dit . « Sire, il vous parle en chasseur et dit vrai. » Lors Sa Majesté, ouvrant sa main, montra six têtes de sa prise de cette matinée, et cela fait, il s’en alla ouïr la messe aux Feuillants. »

Louis XIII se piquait d’innover en matière de chasse, et, flatteries à part, il est vraisemblable que ses inventions avaient quelque valeur; on trouve plus loin, dans le curieux ouvrage que nous citons : « Une invention a été trouvée par Sa Majesté qui est à remarquer; car avec des filets ou araignes qu’il a fait faire expressément, il fait couvrir les allées; puis faisant battre au long des bordures, se tenant au bout avec ses pies-grièches, on les lui amène; et comme ils veulent gagner d’une allée à l’autre, ou d'un cyprès à l’autre, Sa Majesté, qui les attend, lâche si à propos ses oiseaux, qu’ils ne faillent jamais de prendre à trois pas de lui. »

Voilà qui peut paraître un amusement quelque peu cruel; mais outre que cela se passait au xvu' siècle, devons-nous nous indigner de voir Louis XIII massacrer ces pauvres oiseaux captifs, nous qui acceptons si aisément aujourd’hui ce qu’Alphonse Karr appelait les assassinats du tir aux pigeons? Continuons et constatons, par ces autres documents, l’importance que tout ce qui concernait les chasses, grandes ou petites, avait alors à la cour. Nous trouvons, par exemple, dans V Ordre de la fauconnerie du roi :

« Le roi se lève au point du jour, prie Dieu en son oratoire, puis déjeune; cela fait, il monte au cabinet des oiseaux, où il y a généralement de toutes espèces d’oiseaux de proie, desquels le sire de Luynes en avait la charge, pour être lesdits oiseaux du cabinet du roi... M. le baron de la Châtaigneraie est grand fauconnier de France, et, en cette qualité, tous ceux qui tiennent des oiseaux portant les vervelles du roi le reconnaissent... Le sieur de Luynes a la charge du vol pour milan; pour ce vol, il y a dix hommes entretenus; outre cela, il y a quatre lévriers et quinze hommes...

« Le vol des champs est en la charge du sieur Lusson, qui pour cet effet a certain nombre d’oiseaux entretenus, six hommes et dix-huit espaigneux. » Ces espaigneux étaient probablement des chiens épagneuls, à moins qu’il n’y ait là un terme de fauconnerie inconnu aujourd’hui, et qui ne figure pas même dans le Dictionnaire de Trévoux, qui consacre une grande place à l’histoire et aux détails de la chasse au faucon. Quant au mot vervelle employé plus haut, c’était un terme de fauconnerie désignant une espèce de petit anneau ou plaque, qu'on attachait au pied de l’oiseau de proie; il portait une empreinte des armes du seigneur à qui il appartenait, ou quelque autre marque pour le faire reconnaître.

Nous n’insisterons pas sur les détails fastidieux du dénombrement des différents et nombreux vols, sur lés Tôleries que. Louis XIII, dit notre historien, avait inventés pour son plaisir, et dont la liste ne pourrait être complète qu en plusieuis pages. Nous n’avons voulu parler ici que de. ce qui concernait particulièrement les chasses du roi et expliquer pourquoi il avait fait une si grande place à la fauconnerie dans sa ménagerie. Elle en tenait d’ailleurs une très importante dans la vie seigneuriale, et elle a été célébrée par de nombreux enthousiastes de tous les pays. Gasse de la Vigne, Jean de Franchières, Artelouche de Alagona, Albert le Grand, Chantelouche de la Garan, Guillaume Tardif, Gaston de Foix, Auguste de Thou, Charles d’Arcussia d’Esparron, que nous venons de citer, ont laissé des ouvrages qui peuvent nous renseigner sur tous les points de cet art (c en était un), qui ne compte plus guère aujourd’hui que de rares pratiquants. Le Dictionnaire de Trévoux n’en parle qu’avec respect et semble traiter assez dédaigneusement ceux qui ne le goûtent point.

Dessin primitif des parterres de Versailles, d’après Boyceau.

Detail de l’acrotère de la grotte de Thclis.

LE CHATEAU d’aPRÈS LES CONTEMPORAINS - DESCRIPTION

ÉVÉNEMENTS HISTORIQUES — ICQNOLOGIE

e toutes les descriptions qui ont été données du château de Louis XIII, celles qui se rapportent le mieux aux plans, aux gravures et aux tableaux de l’époque, se trouvent, chose assez étrange, dans un roman et dans un poème. Le roman est de M - de Scudéry, et bien que le livre publié chez Barbin porte ces mots à la première page : la Promenade de Versailles, dédite au roi , ce n’est autre chose que Y Histoire de Célanire, d’invention assez faible, mais remplie de renseignements très précieux au point de vue des recherches nécessaires à ceux qui veulent étudier les origines du palais. Le poème, qui, lui, est vraiment exécrable, a pour titre : Explication de toutes les grottes, rochers et fontaines du chasteau royal de Versailles, maison du Soleil et de la ménagerie. Un peu au-dessous du titre, l’auteur ajoute : En vers héroïques. On pourra en juger par ceux que nous citerons plus bas. Ce poème, bien que ridicule, contient cependant aussi d’utiles

indications, et, grâce à lui et au roman de M"' de Scudéry, on peut aujourd hui se rendre compte de ce qu’était le château de Louis XI 1 1 avant que son successeur l’eût transformé presque complètement.

Par exemple, on reconnaîtra dans ces quelques lignes du roman de Célanire une description de certaines parties du château correspondant exactement aux plans, tableaux et gravures que nous avons mentionnés plus haut :

« 11 trouva l’avant-cour d’une belle grandeur, d’une forme agréable, avec les deux ailes de bastiments qui la ferment à droite et à gauche... La belle Étrangère s’arresta au bord des fossez revestus de balustrades des deux costez, et ses regards traversant ces grandes arcades où l’or et le vert sont si bien meslez ensemble, elle fut charmée de ce palais.

« Divers rangs de bustes ornent la façade du bastiment et les deux ailes aussi, dont un magnifique corridor à balustres dorez fait la communication et règne ensuite tout à l’entour du palais, pour le rendre non seulement plus beau, mais aussi plus commode... Nous entrâmes dans le vestibule, qui, pour n’être pas extrêmement grand, ne laisse pas de plaire...; il est entièrement peint et doré, ayant plusieurs chandeliers de cristal, pour éclairer la nuit. Tout est si bien ménagé ici, que rien n’y est inutile et le vestibule sert à plusieurs choses. Premièrement il est, selon son usage naturel, un passage pour aller aux appartements bas et pour entrer dans les jardins, et par-dessus cela, le roy, quand il lui plaist, en fait un lieu très commode pour la comédie. »

Bien que les récits très détaillés de la belle Étrangère, naïve et sincère admiratrice, portent sur un certain nombre d’objets, d’aménagements dus à Louis XIV, la majeure partie concerne le château de Lemercier, que le nouveau roi n’avait pas encore modifié comme il allait l’être par Levau en 1669, l’année même où paraissait le roman de M,le de Scudéry, et en 1679 par Mansart, qui venait à son tour agrandir singulièrement l’œuvre de son prédécesseur.

Ouvrons le roman de M"° de Scudéry et lisons ses impressions, qui nous sont transmises par la bouche de Célanire. Tout en célébrant le château de Louis XIII, elle y prend surtout prétexte à louer Louis XIV, renchérissant sur Félibien, qui commençait ainsi sa Description sommaire du château de Versailles : « Entre toutes les Maisons Royales, celle de Versailles ayant particulièrement eu le bonheur de plaire au Roy, Sa Majesté commença, en l’année 1661, à y faire travailler. »

Ce bonheur n’est-il pas un précédent à Yhonneur qu’eurent des gaz à se

combiner devant le roi Louis XVIII, selon une vieille anecdote racontée encore aujourd’hui dans le monde des savants?

Nous avons appris, par ce qui précède, en quel endroit du palais se trouvait

le théâtre; continuons à visiter le château avec l'héroïne de M“‘ de Scudéry : « D’abord la belle Étrangère (c’est Célanire) sortit du vestibule et passa sur le pont qui traverse les magnifiques fossés de ce palais...

Nous entrâmes à la droite, dans un appartement dont le roi se sert quelquefois, quoique le sien soit véritablement au premier étage.

A l’autre côté sont les apparlements pour les personnes de la cour, dont tous les meubles sont différents , avec un air de grandeur qui se trouve partout.

Balustrade et vase. (Aile dite Louis XIII, adjonction commencement de Louis XIV.)

Lorsque nous fûmes dans cet appartement bas, nous entrâmes dans le cabinet du roi. »

Ici nous passons une partie du volume consacrée aux louanges de Louis XIV, et dont voici quelques lignes, et des moindres : « 11 n’a pas seulement sur le visage l’air de maître du monde, mais c’est, comme on l’a dit. un honneste homme majestueux. Il semble ne pas commander seulement aux hommes, mais au temps et aux affaires, quand on le voit se donnant à tant de

choses différentes, se posséder toujours et. dans la contrainte de mille devoirs nécessaires, sans jamais manquer à pas un, ne faire que sa volonté. Personne ne l’égale ni à dire toujours ce qu’il faut, ni à ne dire jamais que ce qu’il faut. 11 a de la magnanimité sans orgueil, de la magnificence sans ostentation, de la civilité sans abaissement...» « Je crois, dit naïvement la belle Étrangère en terminant son discours, qu’il est difficile de rien ajouter à cet éloge. » En effet, la chose paraît impossible; elle ne l’est cependant pas, et l’on pourrait citer bien d’autres louanges de ses contemporains, et des plus illustres, auprès desquelles pâliraient celles de Célanire. Continuons :

« Je sortis de cet appartement bas, et je me dirigeai vers 1 escalier qui est de ce côtè-là. Les marches en sont d’un marbre jaspé, le rampant est de bronze doré, d’un fort beau travail; tous les côtés sont peints en bassetailles dorées; il est fort bien éclairé, et, pour n’estre pas extrêmement grand, il est noble et commode. 11 y en a un tout pareil à l'aisle opposée, dont le dôme semble être un ciel ouvert. »

Quelques écrivains ont confondu le premier escalier dont il est question

plus haut avec l’escalier actuel de la Reine; s'ils se fussent donné la peine de faire la moindre .

recherche, ils eussent facilement évité cette erreur, non seulement en constatant le style architectural et décoratif de l’escalier, mais en consultant les comptes qui assignent à la construction de l'escalier de

qu’à celle de l’escalier des Ambassadeurs, c’està-dire vers 1671. Suit, dans des pages touffues de louanges, et d’où il faut la dégager, cette description de l’ameublement de la chambre de la reine :

« Voyez, dit-il à la belle Étrangère, cet ameublement de point d’Espagne, d’or, d’argent et de fleurs nuées

la Reine la même date sur un fond blanc. Ensuite nous entrâmes dans le grand salon, qui est très superbe, dont tous les ornements sont très beaux, avec quantité de chandeliers très magnifiques et des brasiers de même. Les peintures du dôme sont très belles, et les tableaux maritimes des diverses faces sont fort agréables. »

Bien que, dans l’ameublement qu’elle décrit, M"* de Scudéry admire un grand nombre d’objets que Louis XIV y venait de faire placer, on sent que le goût de Louis XIII y dominait encore, et c’est ce qui rend d’autant plus précieuses les indications qu’elle donne sur le château à cette époque.

A ces renseignements il faut, pour reconstituer autant que possible le château de Louis XIII, joindre ceux que nous fournit ce Denis, dont nous avons signalé plus haut le poème. Personnage naïf et sincère que cet homme, qui avait pendant trente-cinq ans, ainsi qu'il nous l’apprend, servi Louis XIII et Louis XIV, comme adjoint de Francine, intendant de la conduite et mouvement des eaux et fontaines du roi. Citons seulement un fragment de ce poème de plus de deux mille vers, dont le manuscrit est à la Bibliothèque nationale, et dont une

copie appartient au fonds de la bibliothèque de Versailles. On y trouvera, notamment sur le mobilier du château et la Cour de Marbre, d’intéressantes descriptions. Denis, parlant du château, commence ainsi :

Le dehors est exquis, le dedans admirable.

Examinons d’abord avec lui ce « dehors », qui est encore celui du château de

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AA.A . fortes - Çri/lcs - J) Tuile de marin Toit, sort un gros set oui /rame /a <Toûlr C Tl, du- eu Hast la Jlatue d’Acs. D AieAc eu. était fa statue 7 Je 'Çu'f/ée £ fraude nic/e. ou c/a J Apollon au milieu des /lymphes de IZèlis TT /licites ou elaient les enevauec du rSoletl avec des Tritons G Orj/ue yue / eau /ait jouer H deyre pour mouler au réservoir ÿiu etad au-dessus de la Gratté.

Louis XIII. auquel va bientôt succéder celui de Louis XIV. Heureusement pour nous que Denis s’est piqué plus d’exactitude que de poésie, et que ses descriptions ont un mérite de fidélité qui fait oublier souvent qu’en les lisant on lit un poème :

Quatre gros pavillons, pompeusement parés,

Font face à ce chasteau dont ils sont séparés.

Deux balcons soustenus de six grosses colonnes,

Glorieux de porter de royales personnes ,

Qui font de ce palais l’ornement et l’honneur,

Tesmoignent sur leur front l’excès de leur bonheur.

Nous retrouvons ici ce mot « bonheur » employé à peu près dans les mêmes

conditions que l’a fait Félibien. N’insistons pas trop sur ce passage, car les colonnes dont parle Denis ont été placées par Louis XIV :

Mais quittons ces objets : la cour a des beautés Où, pour les contempler, nos yeux sont invités.

Au milieu de la cour, un bassin a la gloire De passer en blancheur et l’albâtre et l'ivoire;

Là deux petits amours , un triton embrassant ,

Luy tesmoignent qu’ils ont des cœurs reconnoissants.

Ce triton tient en main un cornet d’abondance...

Il se fait un jet d’eau, par autant de conduits

Par un grand bouillon d’eau que l’on voit se respandre.

On voit aux deux costés, où le même esclat brille,

Deux beaux bassins de marbre en façon de coquille,

Où deux tritons en bronze esclattans et dorés Jettent par leurs cornets des eaux en abondance.

Louis XIV ne se contenta pas de supprimer ces bassins et de faire de la Cour de Marbre à peu près ce qu’elle est maintenant; il détruisit aussi deux volières de fer « toutes brillantes d’or » placées au-dessus de ces deux bassins; ces deux volières avaient été substituées elles-mêmes à deux tourelles en maçonnerie terminées en bas par une trompe; des volières ni des tourelles, il ne reste plus trace aujourd'hui :

Du dessoubs du balcon et du fond de la cour,

On passe au vestibule...

Et ce beau lieu fermé de six portes de fer Du costé de la cour, du costé du parterre...

Arrêtons ici la citation en constatant la fidélité du récit de Denis et la conformité de ses descriptions avec les gravures qui nous sont restées de cette partie du château de Louis XIII.

Continuant sur le même ton , le poète nous fait pénétrer dans le château :

Ses meubles précieux, ses pompeux ornements,

Et tout ce qu’on peut voir dans ses appartements,

Les riches cabinets garnis de pierreries Et les buffets d’argent, et les orphèvreries ,

Les urnes, les bassins et plusieurs pots de fleurs,

Les lambris qui sont peints de diverses couleurs ,

Les tableaux, les portraits et les rares peintures.

Évidemment Louis XIV a commencé à apporter le grand luxe dans le château ,

mais Denis y admire aussi ce qu’y a laissé Louis XIII, tout en décernant ses louanges, comme a fait M"e de Scudéry, à son successeur; c’est à lui désormais qu’elles appartiendront, et déjà l'éclat du nom du fils commence à grandir, tandis que l’ombre va s’étendre sur celui du père.

Bien des choses ont été changées au château primitif; mais, malgré toutes les modifications, les visiteurs en retrouveront encore des parties fort impor-

Coupe de la grotte de Thétis.

tantes, surtout dans la Cour de Marbre; évidemment de grands changements y ont été opérés : par exemple, la suppression du balcon qui régnait autour du château en suivant le portique de la cour; l’aspect complet du second étage, des toits dorés, des cheminées décorées de vases et d’ornements dont les couleurs reproduisaient celles de la maison de Bourbon.

En résumé, de l'œuvre jusqu’ici attribuée à Lemercier, on ne peut plus voir aujourd’hui que la partie du château qui est construite en briques et en pierre, et qui. elle aussi, a dû subir des modifications. Des deux corps de bâtiment, des deux ailes que Lemercier avait édifiées devant le château, il ne reste plus que la portion qui servait aux écuries, et dont une façade forme un côté de la Cour des Princes; encore n’est-elle pas telle que le grand architecte l’avait construite, puisqu’en 1678 on éleva un étage sur cette aile, dont il n’avait fait qu'un rez-de-chaussée. Tout le reste de son œuvre a disparu maintenant, derrière les façades élevées par Levau, puis par Mansard.

Ajoutons qu’à l’intérieur on retrouve encore d’importantes paities de la piemière construction, notamment le petit escalier, condamné aujourdhui, mais non détruit, par lequel la légende affirme que Richelieu monta chez le loi lors de la fameuse journée des Dupes.

Nous la rappellerons plus loin en peu de mots; mais consignons, d aboi d ici que, dans le cours de l'année i632, Louis XIII fit de nombreuses visites et même des séjours assez prolongés dans son château.

Très fréquemment à la tête de ses armées, il aimait, dans les intervalles de repos qu’il prenait, à se retirer à Versailles, où il pouvait se livrer tout à son aise à ses goûts de chasseur. Ce fut là qu’il vint directement en i6j2, à son retour de la campagne de Lorraine. « Le roi, dit la Gazette de France, étant parti de Metz, il y eut lundi huit jours, arriva à Versailles lundi dernier, 16 février, ayant passé par Malatour, Fresne, Verdun, Sainte-Menehould, Châlons, Montmirail et Meaux, en autant de journées, c’est-à-dire avec une diligence telle que grande partie de sa suite n’en put être; Sa Majesté, par le mauvais temps de l’année, vérifiant qu’elle sait exercer la charge de roi, au dire même du cardinal de la Cuéva, qui. se plaignant de quelques autres qui ne sont pas si souvent à la pluie (le roi d’Espagne, Philippe IV), disait qu’il sait mieux faire l'office d’un bailli qui rend la justice toujours à couvert, que non pas le sien.

« Et, ajoute la Gazette, pour vous faire voir que la reine même et les princesses qui l’accompagnent n’usent pas toujours du privilège dû à leur qualité et à leur sexe, je ne vous en assignerai qu’un exemple de la duchesse de Montbazon, laquelle, au sortir de Malatour, étant attaquée d’une violente esquinancie (l’une des plus aiguës et périlleuses maladies, et qui a le plus besoin de repos), ne daigna pas pour cela sortir du carrosse de la reine où elle était, mais s’y fit soigner en présence de Sa Majesté, et n’en firent pas moindre journée, pour apprendre aux autres à n'être point délicates et paresseuses en telles occurrences. »

Le trait est curieux et mérite d’être rapporté; il établit, en effet, que Louis XIV n’inventa pas toutes les rigueurs de l'étiquette qu’on lui a tant reprochées, et que l’autorité royale était aussi bien respectée sous le règne de son père que sous le sien; il n’en fut pas de même sous ses successeurs, et personne n’y gagna rien, ni les souverains ni le peuple qu’ils devaient conduire.

Ce fut encore au château de Versailles que Louis XIII descendit, au mois de novembre de la même année, à son retour de Toulouse, après l’exécution du duc de Montmorency. Le lendemain, le maréchal de Créqui vint le saluer, ainsi qu’un

Communs Louis xiii avec adjonction Louis, xiv,

G.Besnard li'.il: . S’ Cjfr-Touvs

grand nombre d’autres personnes de toutes conditions qui, dit la Gazette de France, « allaient se prosterner aux pieds de Sa Majesté et se conjouir de ses victoires. »

Puis, plus loin, elle nous apprend que la reine, qui avait accompagné

Plan des constructions Louis XIII existantes (petit château).

Louis XIII dans le Midi, était revenue avec Richelieu et la cour par l’Ouest. Retenue par la maladie qui frappa en route le cardinal, elle arriva plus tard à Paris, et vint voir le roi à Versailles le 14 décembre. « Sa Majesté la reçut avec un contentement indicible de part et d'autre. »

Louis XIII passa à Versailles le reste du mois et y reçut le baron de Charnacè, le duc de Longueville et beaucoup d’autres seigneurs; il s’y plaisait tant, qu il ne voulut retourner à Saint-Germain que la veille même du premier jour de l’année 1 633 .

Remontons un peu plus haut et rappelons, à propos de 1 escalier dont nous avons déjà parlé, le premier fait historique important dont fut témoin le château de Versailles. La salle où se trouve cet escalier était autrefois subdivisée par des murs et des cloisons, et principalement par le prolongement du mur de la façade latérale de la Cour de Marbre. Elle formait, sous Louis XIII, l’appartement du comte de Soissons, grand maître de la garde-robe, qui se trouvait ainsi audessous du cabinet et de la chambre à coucher du roi, remplacés depuis par le salon de l’Œil-de-Bœuf.

C’est dans la chambre du grand maître que Richelieu passa la nuit du 1 1 au 12 novembre i63o, veille de la célèbre journée des Dupes. L'escalier dérobé par lequel on a dit que Saint-Simon vint le chercher aboutit au premier étage, à l’angle correspondant du salon de l’Œil-de-Bœuf, et par conséquent à la partie du cabinet qui précédait la chambre à coucher du roi.

« Richelieu, dit Dussieux, pouvait se rendre à cette chambre par un escalier dérobé, en forme de vis, large de 68 centimètres et pratiqué dans l’épaisseur du mur. » Cet escalier existe encore; mais il est condamné. On a bouché, sous Louis-Philippe, son entrée supérieure par une cloison; quant à son entrée inférieure, on a muré la porte qui donne sur la salle qu’on appelait la salle des Rois de France, et on n’a conservé que la porte, déjà ancienne, qui donne sur la Cour du Dauphin.

On a contesté la date de la construction de cet escalier, et par conséquent un point du fait historique dont il s’agit. Nous croyons lever tous les doutes en faisant remarquer ce que donne le relevé sur place. L’escalier est enclavé dans les murs de construction Louis XIII, murs qui existent encore au fond de la Cour du Dauphin, avec leurs différentes et anciennes saillies; en les examinant, on supprimera par la pensée toutes les adjonctions et modifications qui ont été apportées au château de Louis XIII. Ces adjonctions ont été faites avec la recherche évidente de raccord avec l’ancien château; mais les baies sont de hauteurs différentes, les baies nouvelles plus basses que les anciennes.

Quant à l’escalier lui-même, c’est le seul spécimen, dans le château, du système d’escalier à vis, à noyau plein, les marches formant voussoirs, l’intrados étant apparent et à redents. Ce genre d’escalier a été légué par l’époque gothique à celle de la Renaissance, et a été usité jusqu’au temps de Louis XIII; à partir de la fin de cette époque et sous Louis XIV, les escaliers ont été construits à la française, avec limon à jour et non plus à noyau plein.

Dans les plans d’Israël Silvestre on remarque, dans les parties rentrantes des

côtés nord et sud des quatre pavillons d’angle du château de Louis XIII, des saillies qui correspondent à l’emplacement d’escaliers semblables, par lesquels on avait accès au balcon en fer forgé qui contournait le château.

Outre l'escalier qui reste encore aujourd’hui, il existait, du temps de l’architecte Blondel, un escalier semblable, situé du côté nord. On en trouvait la cage circulaire et de même dimension que celle de l’escalier des Dupes ; présentement il existe à cette place un dégagement qui met en communication les grandes pièces du rez-de-chaussée avec les pièces secondaires, situées autour de la Cour des Cerfs; cet escalier était symétriquement opposé à celui des Dupes, par rapport à l’axe du château de Louis XIII, qui est resté celui du château de Louis XIV.

On sait que la reine mère, jalouse de l'autorité toujours croissante du cardinal de Richelieu et de l’empire qu’il avait pris sur l’esprit du roi, résolut, avec l’aide du garde des sceaux Michel de Marillac, de s’en débarrasser par une sorte de coup d’État. 11 faut lire dans les Anecdotes du ministère de Richelieu les péripéties de cette comédie, dont le dénouement fut tragique.

Après une scène violente, le cardinal ne pouvant fléchir la reine, se sentant abandonné par l’irrésolu Louis XIII, déclara qu’il se retirait, préférant à toutes choses la tranquillité de l’État et la prospérité de la France. A peine cette déclaration était-elle faite, que le bruit de la disgrâce de Richelieu se répandit parmi les courtisans, qui avec une facilité proverbiale tournèrent le dos au soleil couchant pour saluer celui qui se levait. Dès lors il ne fut plus question que du choix d’un nouveau ministre, et ce fut le garde des sceaux Marillac que proposa la reine, et qui fut immédiatement accepté.

Cette étrange besogne terminée, le roi s’en alla tout droit à son château de Versailles, où la reine mère, entièrement à son triomphe, ne songea pas à le suivre. Elle avait compté sans les rares mais fidèles dévouements qui étaient restés à Richelieu. Conseillé et encouragé par le cardinal de La Valette, qui, entre plusieurs raisons, employa, dit l’auteur des Anecdotes , celle de ce commun proverbe des Français, que « qui quitte sa place la perd », Richelieu arriva en même temps que Marillac à la cour, le premier sous prétexte de prendre congé de Sa Majesté, et le second à dessein de remplir sa place; les fourriers lui avaient déjà marqué, dans le château, le logement qui était attaché aux fonctions de sa charge.

Mais le roi avait réfléchi aux dangers qu’allait occasionner la retraite d'un

ministre de la taille de Richelieu; celui-ci fut retenu au château, tandis que Marillac reçut l’ordre d’aller loger à Glatigny, le roi lui ayant fait dire (selon Charles Bernard, Hist. de Louis XIII) qu’il lui ferait le lendemain savoir sa volonté; au lieu que le cardinal fut logé dans le château de Versailles, sous la chambre du roi.

Le résultat de la journée des Dupes fut la revanche de Richelieu; comme tou-

Acrotère de la grotte de Thétis.

pour avoir été mêlé par son frère aux intrigues Richelieu. 11 fut décapité le io mai i632.

jours, il fut impitoyable et ne se montra pas plus clément pour ses ennemis personnels qu’il ne l’avait fait pour ceux de la France.

Michel de Marillac fut jeté en prison; il y mourut au bout de deux ans, sans laisser de quoi subvenir à ses funérailles. Son frère, Louis de Marillac, maréchal de France, fut arrêté au milieu de son armée, condamné à mort comme coupable de péculat, mais en réalité de Marie de Médicis contre

Reprenons le récit des événements qui se passèrent sous Louis XIII, à Versailles, événements de moindre importance que celui que nous venons de rappeler, mais qui cependant doivent être signalés, puisqu’ils constituent l'histoire du château.

Les diverses cérémonies du premier jour de l’an de i633 terminées, le roi vint coucher à Versailles. Revenu du château de Montbazon, où il avait été visiter Richelieu, frappé du mal dont il devait mourir, le roi reçut à Versailles le comte de Brassac et le marquis de Tavannes. Il y resta une grande partie du mois de janvier et le carnaval. En avril, il y passa en revue sa compagnie de mousquetaires et commanda lui-même les exercices.

Louis XIII habita très fréquemment Versailles dans les premiers mois de l'an 1634. Dans cette même année, diverses tentatives d’assassinat furent faites contre

le cardinal de Richelieu, et il y eut plusieurs exécutions capitales pour des complots tramés dans ce but. Le roi voulut, à cette occasion, que son ministre fût, comme lui, entouré de gardes. Le 23 avril, il réunit à Versailles cent soldats d’élite, dont il forma la garde du cardinal-duc, on eût pu dire du cardinal-roi, et choisit lui-même un certain nombre de « supernumèraires » qui se présentèrent pour y être reçus.

Ici un petit fait intéressant au point de vue du mobilier du château. En i63q, l'ambassadeur de Savoie près le roi d’Angleterre offrit au roi, pour son château de Versailles, de la part de sa sœur la duchesse de Savoie, quatre ameublements de velours à fond d’argent, l’un bleu, l’autre gris de ciel, le troisième vert et le quatrième nacarat. 11 remit aussi à la reine et à Mademoiselle plusieurs belles toiles d’or et d’argent, qui furent bien reçues par ces princesses, dit le Mercure de France. Louis XIII lit immédiatement porter ces ameublements à Versailles, et lorsque le marquis de Saint-Germain vint, à la fin du mois, dans cette résidence pour prendre congé, le roi, voulant le remercier, lui fit présent d’une « riche enseigne de diamants et donna au sieur André Mondino, aumônier de Son Altesse de Savoie, une très belle chaîne d'or ».

Louis XIII reçut aussi à Versailles l’ambassadeur de Venise, Contarini, et les envoyés de Hollande. Le cardinal de Richelieu vint, de Rueil, voir le roi, et assista à diverses évolutions que Louis XI 11 fit faire à ses mousquetaires.

« Le roi, dit la Gazelle de France du i3 avril i635, partit avant-hier de Saint- Germain pour se rendre à Versailles; il passa par Rueil, où il fut deux heures enfermé avec le cardinal-duc. La reine vint hier à Versailles, accompagnée de la duchesse de Montbazon et de ses filles. Monsieur y est aussi arrivé de Paris en même temps. Sa Majesté est allée au-devant de la reine, et après lui avoir fait voir la maison, lui a fait une très belle collation, et aux dames de sa suite, près desquelles il y avait des gentilshommes, ordonnés de sa part pour les servir.

« Après cette collation, la reine et toutes les dames sont allées à cheval dans le parc, voir chasser le renard aux chiens du roi, qui ont fort bien chassé; et comme ce divertissement n’était que pour la reine et les dames, il n’y avait aussi qu’elles à cheval, le roi, Monsieur et tous les seigneurs étant à pied près d’elles. Cette chasse finie, Leurs Majestés ont pris la route de Saint-Germain, et ayant eu le plaisir de voir prendre cinq ou six lièvres aux lévriers; un sanglier, heureusement rencontré et pris sur leur chemin, contribua encore à leur divertissement.

« Puis le roi ayant accompagné la reine jusqu’à Marly, village à une lieue de

Saint-Germain, s’est retiré à Versailles, d’où Sa Majesté part aujourd’hui pour s’en retourner couchera Saint-Germain. »

En 1 636, le roi reçut à Versailles Édouard Farnèse, duc de Parme. Ce fut vers

cette époque que Louis XIII, qui était non seulement musicien, mais qui aimait beaucoup danser dans les ballets que l’on faisait pour le divertir, en composa un lui-même.

Dans ce cas, ces ballets portaient le nom du roi et s’appelaient ballets de Sa Majesté. Louis XIII, pour écrire celui-là, vint s’enfermer à Versailles, et en six jours le ballet fut inventé, disposé et dansé, et à cause de cela reçut le titre de Ballet de /’ improviste.

La Gazette de France de l’année i636 publia cette composition, qui ne dut pas déplaire à Richelieu; elle lui prouvait une fois de plus qu'il n’avait rien à redouter d’un prince que captivaient des passetemps aussi inoffensifs. La Gazette de France dit que le compte rendu qu’elle donne, ou plutôt le livret du ballet, a été décrit par l’un des acteurs. Cet acteur fut probablement le roi lui-même, et c’est ce qui peut ajouter quelque intérêt au long récit qu’il en fait. 11 faut pourtant penser que ce n’est pas Louis XIII qui s’exprime ainsi sur son propre compte, dans ce court exposé qui précède le ballet :

Un des piliers de la grotte de Thétis.

« Le roi voulant se récréer, après tant de beaux sujets de ballets que Sa Majesté a dansés les années passées, dont l’ordre et les inventions ont laissé ceux qui les ont vus représenter pleins d’admiration jusqu’à ce temps, il a résolu d’en danser un à l'improviste, dont la diversité des airs, des pas, des gestes et des habits fera confesser que la variété mérite absolument la qualité d'une des

plus agréables choses de la nature, et que l’on en peut faire de fort belles avec peu de peine et sans longue étude. »

Ce ballet, précédé d'une douzaine de vers en forme de prologue, comptait vingt-six entrées ou petites scènes, où défilaient des personnages de toutes conditions et de différents costumes. Nous copions au hasard plusieurs de ces entrées, pour donner une idée de ces poèmes où chorégraphes, compositeurs, costumiers et metteurs en scène trouvaient à se distinguer et à mériter les louanges de la cour et de la presse d’alors.

« i<f entrée. — Deux ambigus, ne sachant pas eux-mêmes quelle vocation ils doivent choisir, dansent tantôt en gens d’épée et tantôt en gens de lettres; leur irrésolution est extrêmement plaisante, et leurs pas sont si bien réglés, qu’en cette entrée on y trouvera et de quoi rire et de quoi admirer; et après eux viennent :

« 20' entrée. — Trois beaux danseurs, dont la grâce et l’adresse font avouer qu’ils en méritent parfaitement le nom; et après avoir tenu longtemps en suspens les esprits des assistants, ils sont relevés de cette peine par...

« 2i° entrée. — Un raffiné, qui fera avouer que la gentillesse de ses pas, le port de son corps et sa grâce, méritent de faire estimer son entrée pour une des meilleures, etc. »

Comme on le voit, Louis XIV n'a pas été le premier souverain qui ait dansé en public, et Ton est un peu surpris de voir que le timide Louis Xlll lui ait donné l’exemple de ce genre de divertissement.

Après avoir dansé ce ballet au Louvre, le roi revint à Versailles, où il reçut Édouard Farnèse, duc de Parme, un des alliés de la France dans la lutte que Richelieu soutenait en Italie. Menacé d’une invasion des Espagnols dans ses États, Farnèse vint solliciter en France la protection de Louis XIII auprès du pape. On lui fit une magnifique réception, à laquelle prit part Richelieu.

Louis XIII reçut aussi à Versailles son frère Gaston, repentant de ses fautes passées, la reine et toutes les dames de la cour; il y chassa souvent, y donna (1637) la charge de lieutenant civil au sinistre Laffémas; il y reçut, en i638, M11" de Montpensier, M,,e de Bourbon, fille du prince de Condé, la charmante M,le d’Hautefort, dame d’atours des filles de la reine, « lesquelles, à cheval, en capeline, eurent le plaisir de la chasse du renard dans le parc de cette belle maison, à l’issue de laquelle le roi leur donna une magnifique collation, où elles furent servies par tous les seigneurs qui se trouvaient lors près du roi. » Cette année-là naquit Louis XIV, et, en souvenir de cet événement si longtemps désiré, Louis XIII donna à l’un des bosquets de son parc le nom de bosquet Dauphin.

Et puisque le nom de MUa d’Hautefort vient detre cité, rappelons ici la belle remontrance que Louis XIII fit au père du duc de Saint-Simon, à propos de l’étonnement que ce dernier lui témoignait de voir le roi de France se réduisant au rôle de soupirant auprès de celle qu’il aimait. Nous en empruntons le récit à Saint-Simon lui-même :

« L’autre réprimande fut plus sérieuse. Le roi était véritablement amoureux de M"“ d’Hautefort. Il allait plus souvent chez la reine à cause d’elle, et il y était toujours à lui parler. Il en entretenait continuellement mon père, qui vit combien il en était épris. Mon père était jeune et galant, et il ne comprenait pas un roi si amoureux, si peu maître de le cacher, et en même temps qui n’allait pas plus loin. 11 crut que c’était timidité, et, sur ce principe, un jour que le roi lui parlait avec passion de cette fille, mon père lui témoigna la surprise que je viens d’expliquer et lui proposa d’être son ambassadeur. Le roi le laissa dire; puis, prenant un air sévère :

« — Il est vrai, lui dit-il, que je suis amoureux d’elle, que je le sens, que je la cherche, que je parle volontiers d’elle et que j’y pense encore davantage; il est vrai encore que tout cela se fait en moi, malgré moi, parce que je suis homme et que j’ai cette faiblesse; mais plus ma qualité de roi me peut donner plus de facilité à me satisfaire qu’à un autre, plus je dois être en garde contre le péché et le scandale. Je pardonne pour cette fois à votre jeunesse; mais qu’il ne vous arrive jamais de me tenir un pareil discours, si vous voulez que je continue à vous aimer. »

On dit que ce fut après la journée des Dupes que Louis XIII retira à la reine mère, pour la donner à la reine Anne d’Autriche, M11' Marie d'Hautefort, en qualité de fille d’honneur. Malgré son extrême réserve, sa timidité, le roi ne put s’empêcher d 'être touché par la grâce, la beauté de la jeune fille. Le portrait que nous a laissé d’elle M“ de Motteville explique assez la passion d’ailleurs toute platonique du roi, qui n’avait rien de son père, le vert galant Henri IV.

« Ses yeux, dit M” de Motteville, étaient bleus, grands et pleins de feu, ses dents blanches et égales, et son teint avait le blanc et l’incarnat nécessaires à une beauté blonde. Elle avait dans tout son visage et dans toute sa personne un certain air de bonté et de majesté tout ensemble si particulier, que tous ceux qui la connaissaient assuraient que l’on sentait en la voyant de la joie, de la tendresse et du respect. Il s’est vu même bien des gens qui, ne pouvant démêler les sentiments qu’elle faisait naître, baissaient les yeux sans oser les lever jusqu’à elle, quoique son abord honnête et engageant dût les rassurer. »

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