‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 2 sur 44 · LE CHATEAU DE LOUIS XIII · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

ans entrer dans le détail des nombreuses légendes qui ont été reproduites sur les origines de Versailles; sans parler, par exemple, d’un rendez-vous de chasse que Louis XIII aurait établi sur un terrain qui, suivant certaines traditions, se trouverait aujourd’hui au coin de la rue Duplessis et de l’avenue de Saint-Cloud, lequel rendez-vous de chasse n'a jamais existé que dans l’esprit de quelques chroniqueurs, nous retracerons ici, le plus brièvement possible, l’ensemble des renseignements recueillis sur l'époque qui précéda la construction et les agrandissements du château.

Armes de Louis XIII.

De tout temps, alors même que les bois couvraient sans interruption les hauteurs de Marly et de Satory et s’étendaient dans la large vallée qui les

sépare, l’éminence sur laquelle est aujourd’hui situé le château de Louis XIV a dû attirer l’attention des voyageurs , rien que pour la beauté de 1 incomparable coup d’œil qu’elle leur offre. De là, en effet, on pouvait voir, avant qu’une ville se fût construite, les bois de Meudon, se prolongeant vers Bue et Jouy par ceux de Porchefontaine, des Gonards, et ceux de Fausses- Reposes, rejoindre les buttes de Ville-d’Avray, ceux des Hubies ou Lubies, c’est-à-dire des spectres ou des loupsgarous, se relier vers Rocquencourt à la forêt de Marly; enfin les bois de Satory, se continuant de hauteurs en hauteurs jusqu’à l’immense forêt de Rambouillet.

Rien d’ètonnant, par conséquent, à ce que sur ce point culminant quelque seigneur ait eu jadis l’idée de construire un château dont la situation rendait la défense assez facile. Le château féodal fut construit, et ses ruines existaient encore pendant la jeunesse de Louis XIII. Quel fut celui qui édifia cette sorte de forteresse, les Mémoires ne le disent pas. Heureusement pour les chercheurs, un érudit français, dom Martène, fut chargé, vers la fin du xvn siècle, de recueillir dans les diverses églises de France les matériaux qui pouvaient être utiles à la rédaction du nouveau Gallia christiana; des pièces de haut intérêt furent relevées par lui de toutes parts, et c’est dans le Thésaurus noms anecdotarum, qui parut après sa collection des Vieux écrits et monuments, qu’il publia sur Versailles les renseignements qui permettent d’en connaître aujourd’hui les origines.

Des actes du xiii' siècle donnent les noms de divers seigneurs de Versailles, les uns chevaliers, les autres écuyers. Parmi ces derniers, nous trouvons un Giletus de Versailles, armiger, qui avait pour femme, vers 1275, Pétronille de Montorgueil; mais, et je m’en rapporte ici à dom Martène, le plus ancien seigneur que l’on connaisse est Hugues de Versailles, «Hugo de Versaliis, » dont le nom se trouve mentionné, au commencement du xi* siècle, dans une charte d’Eudes, comte de Chartres, où il figure comme témoin. Parmi ses successeurs, dont l’histoire est à peu près ignorée, nous citerons Jean V, l’un des compagnons de du Guesclin; Robert, qui servit sous Charles VL Son frère, Pierre de Versailles, était évêque de Digne en 1432; il fut, avec Jean Jouvenel, opposé au cordelier Pierre Petit qui avait fait l'apologie de l’assassinat du duc d’Orléans, en 1408.

On voit aussi, dans les extraits d’archives ecclésiastiques et civiles, qu’un autel de Saint-Julien de Versailles était, au xie siècle, dans la dépendance des moines de Marmoutier. Dès le xe siècle on trouve, comme nous l’avons dit plus haut, dans un acte d’Eudes, comte de Chartres, un témoin nommé Hugues, seigneur de Versailles, qui peut être regardé comme le fondateur du prieuré. Au siècle suivant, en 1182, un diplôme de Philippe-Auguste, daté de Saint-Germain, confirme un échange entre l’abbaye de Marmoutier et l’église de Saint-Magloire de

Paris. Le roi écrivit dans ce diplôme qu’ayant eu sous sa protection la maison de Versailles pendant qu’elle appartenait à l’abbaye de Marmoutier, il en ferait de même avec l’église de Saint-Magloire, qu’il considérait comme sa chapelle.

On ne saurait imaginer ce que les archives, les bibliothèques, contiennent de pièces relatives aux origines de la formation de ce qui est devenu le domaine de Versailles; ce ne sont qu’actes de foi et hommages, lettres, lettres patentes, déclarations, certifications, procès-verbaux, comptes, quittances, contrats, contrats d’échange, baux, arrêts, sentences d’adjudications, inventaires, ventes, exploits, brevets, requêtes, estimations, prisées, mesurages, arpentages. Quelque désir d'investigation qui pousse celui qui a entrepris d’écrire l’histoire de Versailles, force lui est de renoncer à faire un classement méthodique de ces documents, qui semblent se multiplier devant les recherches.

En i35o, on trouve, en feuilletant ces actes, une « damoiselle Eulle de Versailles, dame de la Granche et de Versailles en partie » : « Sachent tous que je, damoiselle Eulle de Versailles, dame de la Granche et de Versailles en partie, fais savoir à tous que je ay mis en une foy, une seule fois Philippe de Sartoury, escuyer ci-dessous nommé, etc.; » et sur une autre pièce : « Sachent tous que je, Jehanne de Clany, dame de Versailles en partie, advoue tenir en fief et en hommage de noble homme Jehan de Seure, escuyer, ma terre de Versailles dont les parties s’ensuivent : premièrement, tel que je l’ay eu, l’ostel si comme il se comporte, etc.; item huit arpens de terre en la coutume de dessus, la Maladrerie... »

On remarquera que Sartoury et Clany ne sont autres que le village de Satory et celui de Clagny; c’est sur le territoire de ce dernier que Louis XIV devait plus tard faire construire par Mansart le superbe château de la Montespan; quant à la Maladrerie ou léproserie, elle était située entre Versailles et Montreuil, et ses bâtiments ne furent détruits que sous Louis XIV.

A remarquer aussi un acte de 1379, ainsi conçu : « Sachent tous ce que je, Margot la Rigaude, advoue à tenir à une foy et un hommage de mon cher et noble seigneur Mons. Pierre de Bourneziau, chevalier, c’est à savoir vint et sept arpens de bois ou environ, tenant d’une part à Jehan Rigaut et d’autre à l’aumussier... En tesmoing de ce je ay fait sceller ce présent adveu du propre scel de ma dame de Versailles. »

Continuant à consulter un précieux recueil de notes inédites copiées par Eudore Soulié, nous trouvons ces autres pièces intéressantes à la fois, et comme

documents sur les origines de Versailles et par les renseignements quelles contiennent sur les coutumes de ces temps lointains. A y bien regarder, ces usages ne diffèrent pas sensiblement des nôtres, et n’était le langage et surtout l’orthographe des mots de la plupart de ces actes, on pourrait les croire rédigés dans une étude de notaire de nos jours.

On constatera, d’après ces pièces, que Versailles était déjà, au xiv6 siècle, un village beaucoup plus considérable que ceux qui l'environnaient. Ceux-ci, peu à peu, ont presque tous fini par être englobés dans ces grands espaces qui plus tard ont aidé à constituer le grand parc, c'est-à-dire le domaine de Versailles; on y signale des hôtels assez importants, dont les actes donnent le détail circonstancié.

Voici, entre autres, celui de Jehanne de Clagny, dame de Versailles :

« C’est ce que Jehanne de Clagny, dame de Versailles, advoue à tenir en une foy et un hommage de Monseigneur Pierre de Bruneriau, chevalier. Premièrement, mon hostel de Versailles, avec court et jardin, si comme tout se comporte, et huit livres ou environ de menus cens et onze arpens de bois ou environ au Buffet, tenant à Guillaume de Champignolles et à Jehan Rigaut. »

Le célèbre historien Jean Lebeuf, qui ajouta à ses fonctions de chanoine et de sous-chantre à la cathédrale d'Auxerre celle de membre de l’Académie des Inscriptions, et qui a laissé de si nombreux et intéressants ouvrages, a écrit, et ceci vient

Louis XIII chassant à Versailles. à ^PP™ de Ce que MUS diSOnS,

qu’il avait appris par un ancien livre du prieur de Versailles qu’en i38a on distinguait, tant à Versailles qu’aux environs, différents hôtels et manoirs, savoir : l’hôtel de la Boissière, celui de Charmy, celui de Satoury et le manoir de Sabinois. Entre plusieurs noms de lieu singu-

liers, il cite à Versailles : Jarjollant ou Gar-Soleno, et une grange appelée Zigrefein dans un acte de i25o.

Suivent de nombreuses pièces relatives aux dons faits et retirés, ou plutôt confisqués au fameux Pierre de Craon, aussi célèbre par son attentat à la vie du connétable de Clisson que par la sorte d’impunité qu’il dut à de puissantes protections. La Chronique de Charles VI a résumé la scène du crime. Si nous la rappelons, c’est que le nom de Pierre de Craon est étroitement lié à l'histoire de la constitution du domaine de Versailles.

Ce jour-là, le connétable qui avait soupé à la cour, ayant pris congé du roi, se disposait à rentrer chez lui sans se défier de rien, lorsqu’il fut assailli tout à coup par les gens que messire Pierre de Craon, moins criminel peut-être qu’égaré par le ressentiment, avait placés en embuscade près de l’hôtel royal de Saint-Paul.

D’après son ordre, ces assassins se jetèrent avec fureur sur le connétable, qui, abandonné de tous ses serviteurs, à l’exception d’un seul, ne pouvait guère résister. En effet, les assaillants étaient, dit la Chronique, au nombre de vingt; Froissart dit quarante.

Le connétable de Clisson se défendit pourtant avec courage. Garanti par une forte cuirasse qu’il portait sous ses vêtements et armé d’un poignard, il para quelque temps les coups mortels qu’on lui portait de tous côtés; mais, ayant reçu une blessure grave à la tête, il se laissa glisser à bas de son cheval et chercha à se sauver en toute hâte dans une maison voisine.

Suivant Froissart, le connétable ne chercha pas à s’échapper. « En soi défendant, dit-il, fut féru sur le chef d’une épée à plein coup moult vaillamment, du quel coup il versa jus de son cheval droit à l’encontre de l'huis d’un fournier qui jà estait découché pour ordonner ses besognes et faire son pain et cuire. »

Un des assaillants s’en aperçut et lui donna trois grands coups de son épée dans le dos; puis, la retirant toute sanglante, il la montra à messire Pierre de Craon. Celui-ci, convaincu que le connétable avait été percé de part en part, se félicita du succès de son crime, sans songer qu’il avait ainsi entaché son honneur et terni l’éclat de sa noblesse. « C’est fini, » dit-il à ses complices; et à l’instant ils s’enfuirent tous précipitamment.

Froissart raconte que, le jour même de l’attentat, un secrétaire de Pierre de Craon avait révélé au duc de Berry les projets de son maître, que le duc de Berry avait promis d’en parler au roi et qu’il négligea de le faire.

Le roi regarda comme un attentat contre sa personne la trahison commise sur le principal défenseur de l’État ( quia in regni sui præcipuum protectorem patrata

perfidia videbatur). Aussi, dès qu’il en fut averti, il alla porter des consolations au connétable et lui promit que le crime ne resterait pas impuni. Mais Piene de Craon avait déjà passé la Seine et avait fait couper les cordes des bacs poui ôter les moyens de le poursuivre. A cette nouvelle, le roi ordonna qu on courût sur les traces des coupables. Trois d’entre eux furent arrêtés, amenés à Paris et décapités.

De plus, et c’est ici que nous rentrons dans l'histoire des transmissions de propriétés sur le territoire qui devait être celui de Versailles, après avoir fait détruire les maisons que Pierre de Craon possédait à Paris et son magnifique château de Porchefontaine, en avoir donné les revenus au duc d’Orléans, le roi fit procéder à la dépossession des biens du coupable.

Dans les volumineux dossiers que nous avons sous les yeux, nous relevons les mentions suivantes : « Pierre de Craon, seigneur de la Ferté-Bernard, de Brunetal, de Maisy et de Sablé, » est qualifié chevalier, chambellan du roi, dans deux quittances qu’il donna le 19 février et le 21 mars 1389, la première de cinq cent soixante-quinze francs d’or sur sept mille soixantequinze francs d’or que le roi lui avait accordé le 9 août précédent, et la seconde de mille livres sur six mille que ce prince lui devait pour un gros diamant qu’il avait mis en gage et que Pierre de Craon lui avait rendu après l'avoir racheté cette somme.

Ces dates coïncident avec celles de l’acquisition de Porchefontaine. Le roi lui accorda encore par lettres du i3 mai 1390, dans lesquelles il le traite de cousin, deux mille francs d’or; et ici cette curieuse annotation: Pierre de Craon avait auparavant obtenu du roi Charles V qu’on donnât des confesseurs aux criminels que l’on conduirait au supplice.

Statue de Louis XIII, d’après le modèle du Musée.

Parmi les nombreux actes d’acquisition de Pierre de Craon, on trouve au nombre de ceux qui furent passés en 1389 celui du châtel et de la forteresse de

Porchefontaine, de 1 hôtel et manoir de Satory, plus un fief provenant de Jehan de Versailles et appartenant à l’évêque de Poitiers, puis d’autres fiefs et héritages à Montreuil, Viroflay, etc., le tout pour le prix et somme de dix mille francs d’or du coin du roi. Au bas d'une pièce portant ces lignes en tête : « Bannissement du seigneur de Craon et ses complices pour la forfaiture et cas énorme par eulx commis en la personne du connestable de France, » nous relevons cette dernière et concluante mention : « Le dit messire Pierre de Craon, messire Trouabes de

I usse, etc., seront bannis à toujours du royaume de France et leurs biens confisqués au roy. »

On sait que Pierre de Craon, réfugié chez le duc de Bretagne, n’échappa au châtiment que lui réservait le roi que grâce à l’accès de démence qui frappa celui-ci alors qu'il était à sa poursuite, et mourut paisiblement en signalant ses derniers jours par de bonnes œuvres.

Recherchant partout où peut se rencontrer dans le passé le nom de Versailles, nous trouvons dans un Armorial de France de la fin du xive siècle un Jehan Vertselles, et dans un autre manuscrit de la Bibliothèque nationale, connu sous le nom d’Armorial de Bayeux : « Monseigneur Jehan de Verselles, portant d’azur à ung chef d’or, à six tourteaulx d’or du piê à une molette de gueulles en chief. »

II est bien clair qu’il s’agit ici de Versailles, dont les chercheurs ont donné bien des étymologies qui ne diffèrent guère que par l’invraisemblance et la puérilité.

Vers l’an 1400, d’après Lebeuf, Jeanne de Versailles fut abbesse de Saint-Cyr. Ajoutons qu’à part les terres qui étaient la propriété de cultivateurs, la majeure partie du sol appartenait à diverses familles seigneuriales, à l’èvêché de Paris, à l'Hôtel-Dieu de Paris et aux abbayes parisiennes de Sainte-Geneviève, de Saint- Germain-des-Prés, de Notre-Dame-des-Champs et des Célestins; le reste, comme nous l’avons écrit, était le patrimoine de divers particuliers. Aussi ne faut-il pas s’étonner du nombre prodigieux de procès, de réclamations provoqués par des morcellements qui ne permettent guère de fixer les délimitations, et par des servitudes dont la tolérance créait des droits imprévus.

Les causes les plus futiles devenaient d’ailleurs le prétexte de longs procès, et rien n’est plus curieux que de lire, en son langage solennel, une sentence prononcée en 1414 « contre aucuns habitants de Versailles pour le dommage que leur bestal avoit fait en les bois ». Dix grands feuillets remplis de noms de témoins appelés pour et contre les religieux, prieur et couvent des Célestins de Paris, qui « prétendoient et maintenoient qu’ils avoient plusieurs droits,

seigneuries et prérogatives à Porchefontaine, Monstereul, Villoflay, Versailles et aux pays d'environ ». On devine ce que signifiait «pays d’environ», qui ne limitait pas' plus la propriété que les prétentions des propriétaires. Nous n insisterons pas sur le détail des actes qui prohibaient de couper le bois mort ni autre bois, ni aussi d’y mener ou faire mener « vaches, porceaüx ne aultres bestiaulx pas-

turér sans le 'congé, licence, auctorité des dits Célestins ».

On ne saurait imaginer 1 importance attachée à toutes ces choses et l’âpreté avec laquelle était défendu le moindre droit ou semblant de droit.

Jamais Louis XIV, qui devait remplacer sur ces terres mêmes tous ces religieux et ces paysans processifs, ne mit plus d acharnement, n'usa de plus de diplomatie pour se défendre contre les prétentions de l’Autriche et du reste des puissances de l’Europe coalisées.

Il est impossible de ne pas s’attarder aux détails quand on a ouvert ces livres, ces manuscrits qui font revivre le passé et qui nous retracent les origines de ce merveilleux Versailles, dont la renommée devait emplir le monde. Plus est mince le filet d’eau qui commence un grand fleuve, plus il excite d’intérêt, plus il permet à l’esprit d’admirer, les progrès de la nature et de constater que pour toutes choses elle n’a qu'une unique loi.

Statue d’Anne d'Autriche, d’après un modèle

duMu5ée- Poursuivant nos recherches à travers les

années pour recueillir tout ce qui peut se rapporter à l’œuvre que nous avons entreprise, nous trouvons dans un recueil d’épitaphes de Paris, à la Bibliothèque nationale, un nommé Jean Colas, contrôleur des gardes du roi, vers l’an i5oo, et décédé en i5io, prenant le titre de seigneur de Versailles. Dans un acte de 1 52g, nous rencontrons le nom de Trianon. « Item ung arpent de terre assiz près le ponceau de Trianon, sur les prez Nostre-Dame dudit Trianon, etc. » Voici une pièce de toute autre nature; elle est datée du 3i août 1 56 1 et donne de curieux renseignements sur la façon dont la police de cette époque fonctionnait à.Versailles r

Page 1