‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 6 sur 44 · LA GROTTE DE THÉTIS · texte numérisé non relu

LA GROTTE DE THÉTIS

ouïs XIII mort, le château de Versailles resta huit années sans être habité. L’enfance du jeune roi se passa au Palais-Royal, au Louvre, à Fontainebleau, à Saint-Germain, à Vincennes. Ce ne fut que lorsqu’il atteignit l’âge de treize ans que commencèrent ses visites au château qu’avait bâti son père. La Gazette de France est d’ailleurs là pour nous renseigner: « Le 18 avril 1 65 1 , dit-elle, le roi étant allé prendre autour du château de Versailles le divertissement de la chasse, et le maréchal de Villeroy, gouverneur de Sa Majesté, qui l'accompagnait, ayant demandé à dîner au président de Maison, surintendant des finances, capitaine de ce château

et de celui de Saint-Germain , le roi voulut honorer de sa présence ce repas auquel il paraît qu'une personne d’ordre l'est partout; car encore que Sa Majesté eût défendu à ses officiers d’y aller, elle fut si magnifiquement traitée avec toute sa cour, en des tables qui se trouvaient servies à mesure qu’on s y présentait, que tous en furent excessivement satisfaits. »

Deux mois après, le jeune roi vient encore dîner à Versailles, et le 28 du mois de juin, dès la pointe du jour, le roi, ajoute la Gazette, fut voir son château de Versailles et prit autour de là le divertissement de la chasse. A partir de cette époque, le château redevient un peu plus fréquenté, il semble qu'il prenne une nouvelle vie; Louis XIV y vient chasser avec son frère; il y vient dîner avec la reine mère et Charles II, roi d’Angleterre, réfugié en France; il y chasse encore pendant l'année 1 653 , y vient avec le cardinal Mazarin ou avec Monsieur, son frère.

De i65q à 1660, le roi vient moins fréquemment à Versailles; la vie commence pour lui, et avec elle les passions, les orages du cœur, qui semblèrent tout d’abord le devoir entraîner, et dont la violence 11e laissait pas prévoir l’apaisement qui se fit presque subitement. Ces passions, il ne les chassa pas complètement comme eût fait son père; mais, malgré l’inconscience avec laquelle il étala ses désordres, il les soumit, pour ainsi dire, à l’étiquette qu’il imposa tout autour de lui, et ne permit pas qu’elles pussent jamais lui faire oublier ses devoirs de souverain; il les réglementa, et, quand les soins de l'État l’exigèrent, il sut leur dire : Tout beau,! qu'il avait appris dans Corneille; il fut une Majesté pour elles, comme il le fut pour toute sa cour, pour le monde entier, et leur fixa, quoi qu'on en ait dit, des bornes qu'il ne dépassa jamais, et qui étaient celles oü commençait le pouvoir royal.

Mais nous sommes à l’époque où le principe d’autorité ne le gouverne pas luimême encore; la force de la jeunesse éclate en lui et s'indigne d’en sentir une autre qui commande à la sienne. C’est la force du devoir que lui rappelle le premier de ses sujets, Mazarin, qui se montra plus grand alors qu’on ne pouvait l’attendre de son caractère ambitieux et d’un esprit qu’on eût cru n’avoir été jamais rempli que de calculs mesquins d'intérêt personnel.

Sa nièce, Marie Mancini, dans tout l’éclat de sa beauté, aimée par le roi, l’aimant probablement aussi, avait pris sur lui une singulière autorité. Malgré la surveillance exercée par la reine mère, par le cardinal, une correspondance pas-

sionnèe s’établit entre les deux jeunes gens; il ne s’agissait de rien moins, pour la nièce de Mazarin, que d’être reine de France. C’est ici que se montre, dans le cardinal, une fermeté, un esprit de sacrifice qu’on est étonné d’y rencontrer. Quoi de plus beau, de plus glorieux pour lui, que de devenir l’oncle du roi de France? quoi de plus flatteur pour son ambition que de continuer à la gouverner?

Loin d’écouter ce que pouvait lui conseiller son orgueil. Mazarin ne pensa alors qu’à l’éclat de la monarchie, à la sécurité de la France, à son repos du côté de l’Espagne. 11 faut lire les éloquentes et admirables lettres, pleines de dévouement, de raison et de dignité, qu’il écrivit alors à Louis Xl\ prêt à tout sacrifier à sa passion. Quand Mazarin apprit qu’en dépit de toutes ses précautions, de sa surveillance, le jeune roi écrivait encore mystérieusement à Marie Mancini, qu il avait exilée à La Rochelle, il lui écrivit à son tour une lettre qui fera toujours honneur à sa mémoire. En voici un extrait; il est utile, en la lisant, 'de savoir que la personne que le cardinal appelle la confidente n’est autre qu’Anne d Autriche,

la mère du roi , dont la faiblesse maternelle pouvait compromettre les plans du cardinal.

« Je vous avais supplié de n’écrire plus à La Rochelle, et vous m’avez répondu que cela vous serait trop dur, et que la confidente avait approuvé vos raisons; de manière qu’il faut conclure que j’aurai crédit dans votre esprit, et que vous aurez la bonté de suivre mes avis, pourvu qu’ils soient conformes à vos sentiments.

« Vous ne parlez à présent que de suivre ceux de la confidente, parce qu’ils s’accordent en quelque sorte avec les vôtres, et, sans vous expliquer davantage sur une lettre de Cadillac , vous m’assurez bien avec excès de votre bienveillance , et de vouloir déférer à mes conseils , mais sans me rien mander de précis de votre volonté à l’égard de ce que je dois traiter avec dom Louis. Vous concluez que vous ne sauriez plus faillir à suivre les conseils de la confidente, et que vous ne doutez pas que je l’approuve : cela s'appelle, en bon français, éviter la question et donner le change. Vous êtes le maître de votre conduite, mais non pas de m’obliger à l'approuver, lorsque je sais certainement qu’elle est préjudiciable à votre honneur, au bien de votre État et au repos de vos sujets. Enfin, comme je ne pourrais commettre un plus grand crime à votre égard que de vous déguiser les choses qui importent à votre service, je vous déclare que je ne puis être en repos ni satisfait, si je ne vois pas par les effets que vous vous rendez maître de vous-même, car sans cela tout est perdu, et le seul remède qui me reste à pratiquer est de me retirer et d’emmener avec moi la cause des malheurs qu’on est à la veille de voir arriver.

« J'ai l’ambition que doit avoir un honnête homme, et peut-être que j’en passe les bornes en certaines choses. J’aime fort ma nièce; mais, sans exagération, je vous aime encore davantage, et je m’intéresse plus en votre gloire et en la conservation de votre État qu’en toutes les choses du monde. C’est pourquoi je ne puis que répéter les choses que je me suis donné l’honneur de vous écrire de Cadillac, et quoique elles ne vous soient pas agréables à présent, je suis assuré que vous m’en aimerez bien un jour, et que vous aurez la bonté d’avouer que je ne vous ai rendu un plus important service que celui-ci. La confidente vous aime avec la dernière tendresse, et il lui est impossible de n’avoir pas de la complaisance pour vous, bien quelle connaisse que bien souvent vos désirs ne s’accordent pas avec la raison; elle vous laisse aller, parce qu'elle n’est pas à l’épreuve de vous voir souffrir. Pour moi, je crois avoir pour vous la même tendresse que la confidente; mais cette tendresse me rend plus dur et plus ferme à m’opposer à ce qui est absolument contre votre réputation et votre service; car si je faisais autrement, je vous aiderais à vous perdre. »

Ce langage ferme et convaincu, où, sous les marques du plus profond respect et aussi de la plus sincère affection, il sentait se dresser une volonté inébranlable, finit par ramener le jeune roi à la raison. Malgré les révoltes de Marie Mancini, malgré le défi ironique que contenait le fameux: «Vous pleurez, vous êtes roi, et je pars! » le jeune roi céda et accepta pour femme Marie-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV, roi d'Espagne. 11 eût de même épousé cette princesse Marguerite de Savoie qui, comme fiancée, vint le trouver à Lyon. Mais la politique de Mazarin préférant justement l'alliance de l’Espagne, la jeune princesse fut renvoyée dans son pays, comme devait l’être plus tard, sous Louis XV, la petite infante Marie-Anne-Victoire. La paix se fit alors entre la France et l’Espagne, en même temps qu’elle rentrait dans le cœur troublé du jeune Louis XIV.

Le e5 octobre, quatre mois après son mariage, le roi vint visiter Versailles avec la reine. A partir de l’année 1 66 1 , Louis XIV fit commencer des travaux au château et surtout dans le parc; les travaux intérieurs furent peu importants, ceux de l’extérieur le préoccupèrent particulièrement. Une des premières constructions qu’il y fit élever fut cette grotte de Thétis, qui fit l'admiration de tous, qui fut célébrée par La Fontaine, M"c de Scudèry, et dont ■ Félibien nous a laissé une description si détaillée, qui fut imprimée en 1676, à l’imprimerie royale, par Sébastien Mabre-Cramoisy, en même temps que paraissaient les gravures de Lepautre, Baudet, Étienne Picard, Jean Edelinck, Chauveau, etc.

Nous passons la majeure partie du préambule de Félibien. qui se termine ainsi : « On peut dire de Versailles que c’est un lieu où l’art travaille seul, et que la nature semble avoir abandonné pour donner l’occasion au roi d’y faire paraître, par une espèce de création, si j’ose ainsi dire, plusieurs magnifiques ouvrages et une infinité de choses extraordinaires; mais qu'il n'y a point d’endroit, dans toute cette royale maison, où l’art ait réussi plus heureusement que dans la grotte de Thétys. »

Médaillon de la grotte de Thétis.

En termes infiniment moins admiratifs, c’est ce que disait plus tard Saint- Simon, quand il accusait Louis XIV de s’être plu à tyranniser la nature, à la

dompter, à force d’art et de trésors, d’avoir cousu ensemble le beau et le vilain. Une fois lancé, Saint-Simon ne s’arrête plus, et ses rancunes font pâture de tout, du bon comme du mauvais. Revenons à Félibien. Parlant de la grotte de Thétis, il dit :

« Ce lieu, dont la forme est carrée, est bâti proche le palais, du côté de la Tour d'eau. » Cette Tour d’eau, construite à l’endroit où est placée aujourd’hui une partie de l'hôtel des Réservoirs, servait à desservir les conduites du parc et était alimentée par l’eau du grand étang de Clagny, desséché sous Louis XV, et qui comprenait un vaste espace occupé maintenant par le boulevard de la Reine, le quartier nord-est de Versailles jusqu’à la gare du chemin de fer de la rue Duplessis.

« C’est, continue Félibien. un massif de pierre taillée rustiquement et ouvert par trois grandes arcades, fermées de portes de fer, d’un ouvrage encore plus majestueux que riche. 11 y a au haut de la porte du milieu un soleil d’or dont les rayons, se répandant de toutes parts, forment les barreaux de fer qui font les trois portes de ce lieu: et comme elles sont tournées vers le couchant, on voit sur le soir, quand le soleil vient à les éclairer, que cet or reçoit un nouveau lustre et que ces feints rayons paraissent de véritables traits de lumière. Trois grands bas-reliefs ornent la face de ce bâtiment. Celui du milieu représente le soleil qui descend dans la mer; les deux autres sont remplis de tritons et de syrènes qui se réjouissent de sa venue. 11 y en a encore d’autres, plus petits, de forme ronde, où sont les amours des eaux qui se jouent sur des dauphins; tout cela pour marquer en quelque sorte l’intention de celui qui a donné le dessin de tout cet ouvrage. »

Arrêtons encore ici cette description pour rappeler que la grotte de Thétis s’élevait sur l’emplacement du vestibule de la chapelle et se trouvait en bordure du parc, comme 1 est aujourd hui une partie de l’aile du nord. Continuons à écouter Félibien :

« La grotte de \ ersailles est faite pour y demeurer aussi longtemps qu’on peut le souhaiter sans y endurer 1 excès du froid. Et cependant, comme elle ne reçoit le jour que par les trois portes qui en font 1 ouverture, on ne peut dire que ce soit une loge ni un cabinet, puisqu elle a toutes les apparences d’une grotte taillée dans un rocher, mais ornée par les mains des divinités qui l’habitent; car elle est disposée de telle manière, que vis-à-vis des trois portes il y a trois enfoncements séparés par deux massifs ou gros piliers isolés. Et quoiqu’ils soient faits pour soutenir la voûte, on voit qu ils y sont aussi pour l’ornement, et que l’enfon—

cernent du milieu étant le principal endroit où Apollon va se retirer, les deux autres qui sont à côté sont destinés pour ses chevaux.

« Ainsi ce lieu n’a de lumière que celle qui entre par les portes; et comme c’est un air pur qui vient du dehors et qui se rafraîchit en passant continuellement par les ouvertures, il est doux et serein, ce qui fait qu'on ne se lasse jamais d'y demeurer, parce que, outre la beauté du lieu, on y jouit d'une vue qui est d’autant plus agréable que, se trouvant resserrée dans les ouvertures des portes, on voit comme autant de riches tableaux où la nature elle-même représente, dans une perspective admirable, le parc et les collines qui l’environnent.

« La grotte est pavée de petits cailloux ronds, si unis et si égaux, que le choix en est tout particulier. On ne s’est pas contenté de les bien arranger les uns auprès des autres, on les a divisés par compartiments et séparés par des bandes de différents marbres.

« Tout autour de la grotte règne un socle de pierre rustique, qui sert de fondement et de base à tout l’édifice, et qui représente parfaitement bien un rocher...

Ce socle est formé par compartiments de diverses sortes de pierres, et tout le reste de la grotte est bâti de nacre de perle, et semble n’être fait que d’une seule pièce qu’on a voulu embellir par une infinité d’ornements, dont la variété

des entrelacs et des figures n’est pas moins agréable que la diversité des coquillages dont ils sont formés.

« L'entrée, qu’on peut dire servir comme de vestibule ou d’avant-grotte aux trois autres, qui sont plus enfoncées, est divisée en trois parties qui font trois arcades, dont les voûtes sont en croisées d’ogives.

« Du haut de la première arcade du milieu, pend un morceau de rocher de mer couronné de diverses sortes de coquilles, dont les unes ont un éclat semblable à celui de l'opale, et les autres sont marquetées comme une peau de tigre. Au bout de ce morceau de roche, il y a une croissance des Indes qui forme une rose, à Limitation de celles qu’on voit aux lambris des plus magnifiques palais.

« Dans les quatre angles de cette voûte sont divers panneaux renfermés par une

Mascaron de coquillages.

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