VERSAI [.LES
bordure faite de morceaux de roche,, de coquillages et de marcassites. Le fond des quatre panneaux les plus proches du milieu de. la voûte est bleu, sui lequel il y a un soleil formé de petites coquilles jaunes, dont le lustre est si vif, qu elles semblent d’or, et servent à relever," par leur couleur et par leur éclat, ce qu il y a de bien ordonné dans tous les autres -ornements.
« Trois fleurs de lys de ces mêmes, coquillages' accompagnent ce soleil, qui est couronné d’une couronne fermée et faite de nacre, et d’autres coquilles très rares. Entre les cadres qui enferment ces Heurs de ly-s, on voit des poissons volants faits de différentes sortes de coquillages et ■ élevés en bosse; èt afin qu ils paraissent encore plus détachés, le fond est brun et fait de petites coquilles grisâtres. Audessous des panneaux où sont les soleils et les Heurs de lys, il y en a d autres dont le fond est d’un émail bleu. Là. on voit plusieurs sortes de poissons représentés au naturel. Tous ces différents panneaux ont leurs bordures de nacre avec des entrelacs composés de grandes coquilles qui viennent du côté du nord.
« Les deux autres voûtes, qui sont aux côtés de celle du milieu, sont aussi formées par des croisées d’ogives qui les séparent en quatre angles, dont tout le fond est d’une pierre rouge et divisé en plusieurs compartiments, bordés d’un rang de grandes coquilles et d’un autre rang de plus petites. Un morceau de roche, d’où sortent des branches de corail, pend au milieu de la voûte, en façon de cul-de-lampe. Aux quatre côtés sont quatre grandes coquilles faites de plusieurs coquillages, entre lesquelles sont de doubles LL composées de perles, sur un fond bleu. Elles sont couronnées, et tout autour, on voit, sur un fond d’améthyste, des poissons et d’autres animaux aquatiques.
« Du milieu de chacune, de ces deux voûtes et de ces morceaux de roche garnis de corail, pend un grand chandelier qui sert de lustre, mais qui est fait avec un artifice tout singulier.-. C’est un globe d’azur sur lequel sont trois branches posées en triangle et qui, se joignant par le haut, forment trois lyres garnies de leurs cordes de -fil d’or. Elles’: sont d’azur, de même que le globe, mais bordées de petites coquilles jaunes qui font comme un filet d’or. Par le bas, elles sont enrichies de feuillage de nacre, avec de grosses perles qui marquent le milieu des feuilles. Ces lyres sont attachées ensemble par le haut, avec des festons de divers coquillages, et couronnées d’une couronne d’or, et du bas il sort six dragons faits de nacre. Leur queue environne le globe d’azur, et, à.voir leurs ailes étendues, on dirait qu’ils se soutiennent en l’air et pourraient, voler, s’ils n’étaient retenus par d’autres festons qui leur pendent sur le col et les enchaînent. Ils tiennent dans leur gueule chacun un chandelier fait de plusieurs grandes
coquilles qui servent de bobèches pour mettre des bougies la nuit et d’où, quand on veut, il sort au lieu de bougies autant de jets d’eau qui s’élèvent jusqu’à la voûte.
« Les deux corps solides qui soutiennent la voûte et qui ont rapport aux trois
Pilier de la grotte de Tliétis orné de coquillages et rocailles.
arcades des portes, étant élevés sur des plans en forme de croix, représentent de chaque côté autant de pilastres, dont l'imposte qui règne tout autour doit être considérée comme d'un ordre tout particulier, qui n’est point travaillé de la main des hommes.
« Contre chaque pilastre, qui fait face tant du côté des portes que dans le
milieu de la grotte, il y a un bassin de marbre jaspé et taillé en coquille, de près de cinq pieds de large, sur plus de trois pieds de saillie, soutenu de trois consoles, qui ont pour ornement et pour support une coquille, le tout de marbre blanc et noir.
« Le champ du pilastre est fait de petites coquilles brunes, et sa bordure est d’un rang d’autres grosses coquilles. Dans le milieu est un panneau d’améthystes, où sont deux grandes L à fleurons, entrelacées et faites de perles, avec une couronne composée de nacre et de coquilles jaunes. La bordure de ce panneau est de grosses coquilles qu’on nomme porcelaines et d’autres petites coquilles en limaçon.
«Au-dessus est un masque de figure grotesque. Sa coiffure est bizarre; il porte un panier rempli de fruits et de fleurs de divers coquillages, et de sa bouche tombe un bouillon d’eau dans le bassin qui est au-dessous.
« Aux deux côtés du masque sont attachés deux grands festons de fruits et de fleurs. Ils sont soutenus par un triton et une syrène, si naturellement figurés qu’on peut dire que s'il y a quelque chose dans cette grotte où l’art ait parfaitement imité la nature, c’est dans la représentation de ces figures demi-hommes ou femmes et demi-poissons.
« Jusqu’à leur ceinture, ils sont couverts de petites coquilles qu’on appelle moulettes, blanches, mais arrangées avec tant d égalité, qu’elles représentent parfaitement une peau dont le grain est un peu gros. Le reste du corps, qui fait les cuisses et les jambes, se termine par une double queue de poisson couverte d’écailles de nacre, et dont les extrémités et les nageoires sont de coquilles de mer et de rivières. Leurs cheveux sont de roche d’Angleterre, dont la couleur brune représente des cheveux naturels.
« Les tritons soutiennent d'une main les festons, et de l’autre une conque, de laquelle, en soufflant, ils font sortir un gros jet d’eau qui tombe dans la coquille de marbre. Les syrènes sont dans la même disposition, hormis qu’au lieu de conques elles portent, les unes un dauphin, les autres quelque autre espèce de poisson, qui vomit aussi l’eau dans le bassin.
« De sorte qu’on voit, de chaque côté de cette grotte, aux coins des arcades, six tritons et six syrènes au naturel, qui jettent de l’eau dans les bassins. Elles sont toutes revêtues de semblables écailles, excepté les tritons qui sont aux quatre extrémités de la grotte, dont les queues ne sont pas de nacre, comme celles des autres, mais de coquilles moindres en beauté, ce qui semble avoir été fait pour marquer quelque différence entre ces habitants de la mer.
« Il n’y aurait rien d’extraordinaire dans cette grotte si tous les compartiments en étaient peints et enrichis d’or; mais c’est une chose bien plus merveilleuse d avoir, sans or et sans couleurs, représenté par un assemblage de différentes coquilles tout ce qu'on y a figuré, et de voir que toutes ces petites pièces sont si ingénieusement arrangées, que leurs couleurs naturelles sont un même effet que le mélange et l’artifice de la peinture. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner si je m’arrête sur chaque partie.
« Il y a donc, aux deux bouts de cette grotte, deux niches dont l’imposte est de roche de gresserie, avec des croissances à crêtes de coq des Indes. Le dedans des niches est par compartiments où, sur un fond bleu, sont différents entrelacs qui enferment des roses de nacre sur un autre fond rouge. L’endroit qui forme la clef est un masque bizarre fait de plusieurs grandes coquilles. Deux statues de marbre blanc (elles sont de Baptiste Tubi), d’un travail admirable, remplissent ces deux niches; l’une représente la nymphe Galathée, et l’autre le bergef Acis. »
Ces deux statues peuvent être comptées au nombre des meilleures œuvres du sculpteur Tubi, qui prit une grande part à la décoration du château et des parcs de Versailles et de Trianon. Pour ne parler ici que des statues de Galathée et d’Acis, nous signalerons surtout celle de la nymphe, d’une rare élégance et d’un charme presque moderne; elle regarde devant elle quelque objet dont la vue la surprend, et s’avance comme craintive, escortée de deux dauphins. La composition et l’exécution sont de beaucoup supérieures à la moyenne de celles de la plupart des figures du parc. Comme la statue d’Acis, qui lui servait de pendant dans la grotte de Thétis, la statue de Galathée dut être placée, lorsque la grotte fut détruite par Mansart en 1686, dans le bosquet de la Renommée, qui prit plus tard le nom de bosquet des Dômes, qu’il porte encore aujourd’hui. Avant de reprendre sa place dans ce dernier bosquet où on la voit présentement, elle séjourna pendant quelques années dans le bosquet
de l’Arc de triomphe, qui avait recueilli toutes les statues du bosquet des Dômes, détruit vers la Restauration. Reprenons la description de la Grotte :
« Aux côtés de chaque niche, il y a deux grands panneaux remplis de deux glaces de miroir qui montent jusqu’à la corniche, et dans les deux angles qui font
le carré, au-dessus de la même niche, on voit, sur un fond brun, des luisants faits de petites coquilles, et qui, sortant chacun d une grosse nautile de Perse, semblent cheminer, tant ils sont naturellement représentés.
« La corniche qui règne autour est faite de pétrifications et de grosses coquilles toutes couvertes de branches de corail rouge. Audessous de la corniche, et sur le corps qui forme une espèce de pilastre, il y a, sur un fond blanc, trois grandes glaces de miroirs environnées d'entrelacs d’émail bleu, rebordés de jaune et séparés les uns des autres par des roses et des fleurons.
« Dans le fond d'une niche et à hauteur de l’imposte paraît, comme dans le creux d'un rocher, un vieillard qui représente le dieu d’un fleuve. D’une main il tient un aviron fait de nacre, et de l’autre une urne à demi renversée, sur laquelle il est appuyé. De ce vase sort un torrent d’eau qui , après s’être répandu à l’entour de la roche où ce vieillard est couché, retombe plus bas et forme une grande nappe de cristal, semblable à
Galathée.
un voile de gaze d’argent, qui couvre le rocher et qui s’étend derrière les figures qui sont devant.
« Le corps de ce vieillard est formé de ces petites moulettes blanches , et travaillé de la même manière que les tritons et les syrènes. Sa barbe est faite de petites coquilles noires, et ses cheveux, de même couleur, sont environnés d'une couronne de jonc et de branches de corail.
« Les deux autres grottes de côté sont de forme ovale. Leurs voûtes, faites en dôme, ont le fond de pierre rustique, enrichi tout autour d’entrelacs et de guil-
lochis de nacre, rebordés de coquilles jaunes. Dans les entrelacs, il y a des fleurs de lys jaunes sur un fond bleu, et au-dessus plusieurs oiseaux formés de différents coquillages.
« Au milieu de chacune de ces voûtes est un gros cordon en relief, fait de nacre de perle, qui renferme une espèce de rose faite de plusieurs belles coquilles, et de laquelle sortent des croissances des Indes et des branches de corail. Du milieu de cette rose pend un carquois de lapis, enrichi de feuillages et d'autres ornements faits de nacre. Il est rempli de flèches empennées de nacre et couronné de branches de laurier. Aux quatre côtés du carquois sont attachés quatre arcs de nacre, qui soutiennent dans leurs extrémités huit grandes coquilles, qui servent la nuit à mettre des bougies, et d’où, quand on veut, sortent des jets d’eau. Des extrémités de ces arcs pendent des festons de fleurs faits de divers coquillages.
« Dans la grotte du milieu sont placées sept figures de marbre blanc. Ces figures représentent Apollon environné de nymphes de Thètis, dont les unes lui lavent les pieds, les autres les mains, et les autres lui parfument les cheveux. »
Ici Félibien donne le détail de ce beau groupe de Girardon et de Regnaudin qui , placé entre celui de Gilles Guérin et des frères Gaspard et Balthasar Marsy, orne le bosquet d’Apollon; nous le décrirons dans la partie de cet ouvrage consacrée au parc, ainsi que nous signalerons ses pérégrinations et celles des statues qui sont rendues aujourd’hui au bosquet des Dômes. Deux de celles qui complétaient l’ornementation sculpturale de la grotte de Thétis y ont été replacées sur les piédestaux qu’elles avaient occupés avant de nouveaux déplacements; ce sont la Galathée et 1 ’Acis, de Tubi. Cette dernière statue a été retrouvée récemment dans les magasins du château, où elle avait été comme oubliée depuis longtemps. Ainsi le public peut admirer dans le parc tous les groupes et les statues dont Félibien mentionne la présence dans la grotte de Thétis.
Reprenons ces extraits de la description de Félibien, qui, avec l’aide des gravures dont les planches sont conservées à la Chalcographie du Louvre, peut donner une idée exacte de la richesse décorative de cette grotte dont parlèrent tant les contemporains, et qui fut l’œuvre de Pierre Francine, dont le nom reviendra plus loin, et de Delaunay, un grand artiste rocailleur, de qui la spécialité était d’orner de ses compositions les grottes fort à la mode au xvne siècle.
Après avoir examiné et détaillé minutieusement les groupes et les statues dont
nous venons de parler, Félibien continue ainsi son admiratif compte tendu .
« Cependant, quelque idée qu’on puisse avoir de cette grotte sut ce que je viens d’en dire, il est difficile de s’en figurer une image assez parfaite; car, outie la riche composition et le bel arrangement de toutes les différentes choses que j’ai remarquées, on ne saurait s’imaginer l’état où elle paraît, lorsque les eaux du réservoir venant à se répandre par mille endroits différents jaillissent de toute part et sont quasi le seul élément qui remplit alors ce lieu. L urne du dieu, qui est couché dans la niche du milieu, comme à l’entrée d’un antre, semble verser une rivière entière qui, en formant une grande nappe deau, inonde toute la grotte. Ce n’est pas pourtant le seul endroit d’où il en vient avec plus d abondance : il en sort de gros bouillons dans les autres niches où sont les chevaux d’Apollon.
« Les tritons et les syrènes qui sont à côté des arcades en versent dans ces grandes coquilles de marbre qui sont contre les pilastres. Elle tombe de tous les endroits de la voûte; mais, par un mouvement contraire à cette chute, il s’élève d’une table de jaspe qui est au milieu de l’avant-grotte un jet d’eau si gros et si furieux, que, frappant avec violence la rose qui est au haut de la voûte, il forme en cet endroit comme un gros champignon de cristal dont l’eau, se répandant en rond, représente une espèce de voile d’argent, qui ne se déchire point qu’il ne soit presque tombé à bas. Il part encore d’entre les petits cailloux qui servent de pavé à cette grotte, par mille trous imperceptibles, et comme de plusieurs sources, une infinité de jets d’eau qui s’élèvent avec tant de vigueur contre la voûte, qu’elle retombe avec autant de force qu’elle est montée. Ainsi ces différentes pluies sont tellement confondues, qu’il est impossible de discerner de quel côté elles viennent. Ce que l'on peut remarquer, c’est un nombre presque infini de petits globes de cristal, parmi un amas confus de gouttes et d’atomes d’eau, qui semblent se mouvoir dans ce lieu-là comme les atomes de lumière qu’on découvre dans les rayons du soleil. Et comme les piliers et les côtés de la grotte sont remplis de miroirs, chaque espèce venant à se multiplier, cette grotte paraît d’une grandeur extraordinaire, et comme plusieurs grottes qui composent un palais au milieu des eaux, dont l’étendue semble n’avoir pas de bornes.
« Les poissons et les différents animaux qui servent d'ornements contre la voûte et contre les lambris paraissent alors vivants, et même comme nager et s’éloigner plus ou moins de la vue, selon qu’ils sont plus grands ou plus petits, ou faits de coquilles plus ou moins éclatantes. Mais lorsque, au bruit de l’eau,
le jeu des orgues s’accorde avec le chant des petits oiseaux dont j’ai parlé, qui, par une industrie admirable, joignent leurs voix au chant de cet instrument, et que, par un artifice encore plus surprenant, l’on entend un écho qui répète cette douce musique, c’est dans ce temps-là que, par une si agréable symphonie, les oreilles ne sont pas moins charmées que les yeux. Il semble qu’on voie une image parfaite du concert de tous les éléments, et qu’on ait trouvé l’art de faire entendre en ce lieu cette harmonie de l’univers que les poètes ont représentée par la lyre d’Apollon, comme celui qui règle les saisons et qui tempère les éléments. »
Félibien, dans sa description dont nous venons de donner de larges extraits, a écrit une sorte de rapport qui, malgré ses élans admiratifs, n’a rien d’exagéré. Ce qu’il dit, tous ceux qui visiteront la grotte de Thétis le diront à leur tour. C’est qu’en effet on avait amassé là de quoi satisfaire tous les goûts ; les artistes y trouvaient des œuvres de Girardon, des grilles chefs-d’œuvre de la ferronnerie de l’époque, et les curieux de ce temps un entassement de détails ingénieux, de dispositions de couleurs plus ou moins papillotantes, une sorte de grand jouet fait pour captiver leur attention.
Parmi les enthousiastes qui ont célébré la beauté de la grotte de Thétis, il convient de citer M1,e de Scudéry, qui, dans sa Promenade à Versailles, ne peut s’empêcher de s’arrêter devant la grotte, qu’elle eût, dit-elle, pris pour « un magnifique arc de triomphe, si elle n’eût pas remarqué que les arcades étaient fermées par des portes à jour, toutes dorées, d’un travail admirable, avec un soleil à celle du milieu. Il n’est pas possible, dit-elle plus loin, la première fois qu’on voit une si belle chose, de ne douter pas de ce qu’on voit et de ne s’imaginer pas que c’est un enchantement. Les yeux sont ravis, les oreilles sont charmées, l’esprit est étonné, et l'imagination est accablée, s’il faut ainsi dire, par la multitude des beaux objets. »
M"e de Scudéry s’extasie aussi sur « ces orgues cachées et placées de telle sorte qu’un écho de la grotte leur répond d’un côté à l’autre, mais si naturellement et si nettement que, tant que cette harmonie dure, on croit effectivement être au milieu d’un bocage ». Elle ajoute plus loin, pour expliquer que l’eau coule partout en abondance, que « quand on veut faire voir tous ces aimables objets d’un peu loin et qu’on a fait retirer la compagnie, mille petits jets d’eau croisés sortent à six pas de là et ne s’élèvent qu’autant qu’il faut pour en défendre l’entrée et non pas en ôter la vue ».
Ces. petits jets très fins, d’eau presque vaporisée, constituaient un élément de gaieté pour les visiteurs de la grotte. A un moment déterminé, les gardiens ouvraient un robinet qui les rendait libres et leur permettait de mouiller plus ou moins les curieux, plaisanterie pratiquée encore dans certains châteaux d Allemagne et d'Italie, notamment à la villa Pallavicini. Tous les contemporains, d'ailleurs, célébrèrent. les merveilles de la grotte de Thétis, et La Fontaine lui-
même ne fut ni l’un des derniers ni des moins éloquents; il la raconta en prose, il la chanta en vers, et le récit qu’il en fit sert de préambule à sa Psyché.
« Quatre amis, dit-il, dont la connaissance avait commencé par le Parnasse, lièrent une espèce de société que j’appellerais académie si leur nombre eût été plus grand et qu’ils eussent autant regardé les Muses que le plaisir. » Disons tout de suite que La Fontaine fait ici allusion à ,1a liaison intime qui s’était formée entre Racine, Molière, Boileau et lui.
Acanthe, c’est Racine; Gélaste, c’est Molière; Ariste, c’est Boileau. et Polyphile, c’est La Fontaine lui-mêmei Parlant de l’amitié qui les unissait. il ajoute: « L’envie, la malignité ni la cabale n’avaient de voix parmi eux. Ils adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parlaient des leurs avec modestie et se donnaient des avis sincères , lorsque, quelqu’un d’eux tombait dans la maladie du siècle et faisait. un livre, ce qui arrivait rarement. »
Sur la proposition que fait Acanthe à ses compagnons de lire le livre de Psyché que venait d’écrire Polyphile, nos quatre amis firent le projet d’aller voir les embellissements de Versailles; on irait se promener après avoir entendu le récit des aventures de Psyché. « Les jours étaient encore assez longs, dit La Fontaine, et la saison belle; c’était pendant l’automne. »
Passons sur leur visite à la Ménagerie, à l'Orangerie, au château, au parc, et arrivons avec les quatre amis devant la grotte. En vers, La Fontaine nous répète à peu près ce que Félibien a écrit, mais avec le charme du poète. Parlant des trois bas-reliefs qui ornent la façade, il dit :
Dans l’un, le dieu du jour achève sa carrière :
Le sculpteur a marqué ces longs traits de lumière ,
Ces rayons dont l’éclat, dans les airs s’épanchant,
Peint d’un si riche émail les portes du couchant.
Des troupes de zéphyrs dans les airs se promènent,
Les tritons empressés sur les flots vont et viennent.
Le dedans de la grotte est tel que les regards,
Incertains de leur choix, courent de toutes parts.
Tant d’ornements divers, tous capables de plaire,
Font accorder le prix tantôt au statuaire,
Et tantôt à celui dont l’art industrieux Des trésors d’Amphitrite a revêtu ces lieux.
Voici une description très détaillée de la voûte, du pavage, de mille choses dont le poète est ébloui :
Au haut de six piliers d’une égale structure ,
Six masques de rocaille à grotesque figure,
Songes de l’art, démons bizarrement forgés,
Au-dessus d’une niche en face sont rangés.
De mille raretés la niche est toujours pleine :
Un triton d’un côté, de l’autre une syrène,
Ont chacun une conque en leurs mains de rocher;
Leur souffle pousse un jet qui va loin s’épancher.
Au haut de chaque niche un bassin répand l’onde;
Le masque la vomit de sa gorge profonde,
Elle retombe en nappe et compose un tissu Qu’un autre bassin rend sitôt qu’il l’a reçu.
Dans le fond de la grotte, une arcade est remplie De marbres à qui l’art a su donner la vie.
Le dieu de ces rochers, sur une urne penché,
Goûte un morne repos, en son antre couché.
L’urne verse un torrent, tout l’antre s’en abreuve;
L’eau retombe en glacis et fait un large fleuve.
Suivent les éloges obligatoires et accoutumés au roi; parlant des hauts faits
que la postérité insérera à l’actif de Louis XIV, La Fontaine, à bout de louanges, termine ainsi la première moitié de sa pièce de vers :
Je laisse ce sujet aux maîtres du Parnasse;
Et pendant que Louis , peint en dieu de la Thrace ,
Fera bruire en leurs vers tout le sacré vallon,
Je le célébrerai sous le nom d’Apollon.
Le courage que montra La Fontaine en conservant publiquement son amitié à Fouquet, tombé en la plus cruelle disgrâce, doit lui faire pardonner ces flatteries, qui, nous le répétons, n’avaient pas à cette époque l’importance qu’elles auraient à la nôtre. Le reste du morceau est consacré aux beautés de la grotte. Le poète ne peut pas cependant oublier les petits jets d’eau sortant du sol, dont nous avons parlé plus haut, et en condamner l'abus, aussi bien en vers qu’en prose; en vers il dit :
Mille jets, dont la pluie à l’entour se partage,
Mouillent également l’imprudent et le sage ;
Craindre ou ne craindre pas à chacun est égal ,
Chacun se trouve en butte au liquide cristal...
En prose il ajoute : « Les quatre amis ne voulurent point être mouillés; ils prièrent celui qui leur faisait voir la grotte de réserver ce plaisir pour le bourgeois et pour l’Allemand, et de les placer en quelque coin où ils fussent à couvert d’eau. Ils furent traités comme ils le souhaitaient. Quand leur conducteur les eut quittés, ils s’assirent à l’entour de Polyphile, qui prit son cahier, et, ayant toussé pour se nettoyer la voix, il commença ainsi son histoire. » L’histoire n’était rien moins que le joli récit de Psyché, si ingénieusement imité d’Apulée, et ce dut être une grande joie pour l’indiscret qui put peut-être se cacher en quelque coin, d’entendre un chef-d’œuvre lu par La Fontaine à Molière, à Boileau et à Racine. Quel régal de lettres valut jamais celui-là!
Malheureusement La Fontaine ne fut pas le seul à célébrer en vers les beautés de la grotte, et, bien qu un savant conservateur de la bibliothèque de Versailles, M. Delerot, ait réuni en une plaquette intitulée : Ce que les poètes ont dit de Versailles . un grand nombre d exquises poésies inspirées par les beautés du parc et du château, il n a pu, dans 1 intérêt de la vérité, passer sous silence celles de Monicart, 1 auteur de Versailles immortalisé, dont nous parlerons plus loin, ni celles du sieur Denis, directeur des eaux, dont nous avons déjà cité un morceau au commencement de cet ouvrage. Lui aussi célèbre la grotte par le détail, et quoique ce soit le plus souvent en vers assez ridicules, on peut, en lisant son
poème, être renseigné sur bien des points que les Mémoires, la Gazette et les gravures ont laissés dans l’obscurité. Tout d’abord il s’extasie, selon l’usage :
Entrons dedans la grotte, où tout est merveilleux,
Admirable et charmant, rare et miraculeux!
Il traduit en images pompeuses l’effet produit sur son esprit par ces mille jets d'eau, analyse ses impressions, s’épuise en images, en comparaisons. Le groupe d’Apollon nous vaut des élans d’admiration sans réserve et des descriptions sans mesure; très naïvement, et c’est cette naïveté qui fait le charme de son récit, il nous dépeint les occupations des nymphes qui entourent le dieu :
Des nymphes l’environnent,
Lui rendent des honneurs, le servent, le couronnent.
Et toutes à l’envi secondant ses desseins,
L’une lave ses pieds, l’autre lave ses mains,
Celle-ci le délace, et cette autre le frise.
Chose étrange, le brave Denis voit dans les hennissements, les révoltes qu’il suppose aux chevaux de marbre, un « symbole ravissant », la révolte des Rochellois et la prise de leur ville. Mais peut-être, malgré le ridicule de sa littérature, Denis avait-il plus de titres que d’autres à chanter les beautés de la grotte de Thétis; la prose eût suffi sans doute, mais pardonnons- lui d’avoir tenté de s'exprimer dans la langue des dieux, puisque son audace lui a servi à nous renseigner en praticien sur ce qui ressort du service des eaux du parc de Versailles.
Denis, en effet, comme adjoint de Francine, l'ingénieur hydraulicien qui construisit la grotte, a pu mieux que d’autres apprécier les mérites intimes des travaux entrepris à cette époque, se rendre compte des difficultés vaincues, indiquer les innovations apportées par son maître dans un art qu’il pratiquait depuis longtemps avec succès.
C’est ici le moment de parler de Francine, dont le nom revient souvent dans les ouvrages qui traitent de la construction du palais de Versailles et de l’aménagement des eaux dans le parc. Disons tout d’abord qu’il n’y eut pas qu’un seul ingénieur de ce nom, qu’il appartient à une véritable dynastie d’hydrauliciens dont on trouvera l’état civil très scrupuleusement étudié par M. E. Couard, archiviste de Seine-et-Oise, au chapitre intitulé : Francini (Thomas), intendant général des eaux et fon taines de France ( 1 572 — 1 65 1 ) , dans le Recueil des Sociétés des Beaux-Arts des Départements, et dans la brochure de Victor Bart : Recherches
historiques sur les Francine et leur œuvre. Ce Thomas l'rancini, dit de Franchine ou Francine, fut, dit-on, amené en France par Marie de Médicis. Ce point a été contesté, mais ce qui est certain, c’est qu’il resta au service des rois Henri IV, Louis XIII et Louis XIV; il eut deux fils, François et Pierre. François, en qualité de fils aîné, succéda à son père dans la charge d’intendant général des eaux et fontaines de France; le second fils, Pierre, n avait pas à prétendre à ce titre; mais, dans les comptes des bâtiments, il est qualifié « chargé des
fontaines royales, pour le mouvement des eaux et l’ornement de ces fontaines ». Ajoutons, incidemment, que le fils de Pierre Francine épousa la fille de Lulli, et que le roi, le Dauphin et la Dauphine, signèrent au contrat de mariage.
Rectifiant ce qu’avaient dit plusieurs historiens de Versailles, notamment Dussieux et Le Roy, qui indiquent Pierre de Francine comme constructeur de la grotte de Thétis, Victor Bart rappelle qu’il ne travaillait qu’en sous-ordre de François, qui seul avait le titre d’intendant général. S’en rapportant, pour fortifier son opinion , à la comparaison des traitements qui leur étaient assignés, il en conclut a peu près ceci, que le mieux rétribué des deux frères devait être celui qui avait accompli les travaux les plus importants. Nous ferons pourtant remarquer que, comme nous l’avons dit plus haut, Pierre de Francine est toujours cité, dans les registres de comptes, comme chargé du mouvement des eaux et 1 ornement des fontaines, et que par conséquent il n’y a rien que de très vraisemblable à penser qu il a dû apporter le concours de son talent,
1 appoint de son savoir, à 1 organisation de la célèbre grotte. Peut-on déterminer exactement la part de chacun des deux frères, François et Pierre de Francine, dans la création et 1 installation des très nombreux effets d’eau ordonnés par
Louis XIV, nous ne le croyons pas plus que Victor Bart; mais nous pensons que, pour être juste, il ne faut plus citer la grotte de Thétis comme l’œuvre de Pierre ou François de Francine, mais comme étant de Pierre et de François de Francine.
Nous ne parlons donc ici que de ceux qui inventèrent les différents jeux d'eau qui émerveillèrent La Fontaine et tant d’autres; il est juste aussi de
mentionner ces étranges et ingénieux artistes qui. utilisant la forme, la couleur des coquillages, en faisaient à leur gré ou le chapiteau d'une colonne ou le visage d’un monstre ou d’une naïade, et s’en servaient comme les anciens mosaïstes, pour représenter l’aspect d’une peinture, et d’un métier d’artisan tiraient de véritables effets d’art. Dès le règne de Charles VIII, nous trouvons des « rocailleurs » en France, et jusqu'à Louis XIV, époque de leur apogée, on les voit prendre de plus en plus d’importance dans la décoration des parcs et des jardins. Ronsard les célèbre déjà dans sa description de la grotte de Meudon; les personnages qu’il met en scène
Furent tous ébahis de voir le partiment En un lieu si désert d'un- si beau bâtiment ;
Le plan, le frontispice et les piliers rustiques,
Qui effacent l’honneur des colonnes antiques.
Au xviii' siècle, les grottes avaient cessé d’être à la mode, mais on en avait gardé bon souvenir, caron lit dans l 'Encyclopédie, au mot Grottes ai tificielles . « Les grottes artificielles sont des bâtiments rustiques faits de la main des hommes, et qui imitent des grottes naturelles autant qu on le juge à propos, on les décore au dehors d’architecture rustique ; on les orne au dedans de statues et de jets d’eau; on y emploie les congélations, les pétrifications, les mai cassites, les cristaux, les améthystes, la nacre, le corail, l’écume de fer, et généralement toutes sortes de minéraux fossiles et de coquillages; chaque nation porte
Détail du fronton de la Cour de Marbre (restauration de Chapu).
ici son goût particulier; mais un des plus nobles et des plus achevés qu’il y ait eu en ce genre était la grotte de Versailles, qui ne se voit plus qu’en estampes. »
Parmi les grottes les plus remarquables, outre celles de Saint-Germain, de Fontaineblèau. de Meudon, de Rueil, d’Épernon, de Foix-Candale, etc., il faut citer celle que Fouquet avait fait construire à son château de Vaux, et dont bien probablement Louis XIV lui emprunta l’idée pour sa grotte de Thétis. Ce ne fut d’ailleurs pas le seul emprunt qu’il lui fit, caron vit bientôt Lebrun, Le Nôtre, etc., venir travailler aux embellissements du château de Versailles, comme ils avaient travaillé à ceux du château de l’infortuné surintendant des finances. Delaunay, Quesnel, Berthier, furent les noms des principaux rocailleurs de ce temps, qui étaient recherchés aussi bien à l’étranger qu'en France.
Et, à propos de la mode des grottes, il faut rappeler ici un document reproduit par H. Havard, un traité passé en 1669 entre M"e de La Vallière et M"° de Montespan d’une part, et l’architecte Jean Marot d’autre part, pour la construction de quatre grottes dans leurs appartements respectifs de Saint-Germain— en— Laye. Dans cet acte, 1 architecte déclare s’engager à placer ces grottes chez « Mesdames la duchesse de La Vallière et marquise de Montespan, demeu—
rantes au pavillon du château des Tuileries ». Voilà qui témoignait d'une entière conformité de goûts entre les deux rivales.
Sans s’occuper encore des grandes modifications qu’il allait apporter au château de son père, le jeune roi Louis XIV faisait, nous l’avons déjà indiqué, exécuter des travaux importants dans le parc, et songeait déjà, sinon à faire de Versailles le lieu d’un séjour définitif, du moins à y apporter l’éclat de fêtes qu’il
Grille de Delobel.
ne pouvait donner à Saint-Germain et que de secrètes raisons ne lui permettaient pas de montrer toutes à Paris.
Ces merveilleux divertissements, il les offrait apparemment et à la reine Marie-Thérèse et à la reine mère, ainsi que le témoignent les gravures presque officielles qui montrent toujours la silhouette du roi assis, à la comédie, au feu d’artifice, etc., entre les deux reines; mais en réalité et malheureusement ce secret n'en était plus un depuis longtemps, c’était pour une autre personne dont tout le monde avait le nom sur les lèvres, et que chantaient clairement les poètes de la cour et Molière lui-même dans leurs poésies officielles; c’était pour MUe de LaVallière, plus célèbre cent fois quelle n’eût voulu l’être, mais que la passion du roi désignait aux moins clairvoyants.
Il y. a déjà loin de la façon dont Louis XII 1 comprenait la passion avec M,le d’Hautefort et M"' de La Fayette. A la pureté des sentiments, à la discrétion de leur expression, va succéder une sorte de brutalité, d’indifférence dédaigneuse pour l’opinion publique. Ajoutons que, dans le cas présent, ce n’est pas la favorite qu’il faut accuser, mais l’exubérance d’un jeune roi qui sent qu’il a entre les mains la toute-puissance, et qui. cette fois, ne cédera pas comme il a été obligé de le faire quand il dut renoncer à épouser Marie Mancini. Elle, au contraire, fut, malgré sa faute, digne de figurer à côté des chastes favorites de Louis XIII, et son repentir prouve assez la pureté native de son cœur.
es Mémoires de Saint-Simon, ceux de M” de Motteville, la correspondance de la duchesse d'Orléans, contiennent sur la vie de MIIe de La Vallière des détails qui suffisent pour lui assigner le degré d'estime qu’elle mérite, malgré l’éclat avec lequel le roi afficha une liaison qu’il eût dû cacher par respect pour la reine, pour lui-même et, disons- le aussi, pour M"e de La Vallière. Voici ce que dit à ce sujet M“ de Motteville :
« La première année du mariage de la reine, le roi avait été tendre pour elle et fort sensible à la légitime passion qu’elle avait pour lui. Aussitôt que l’amitié du roi vint à diminuer, celle qui en avait été
M“ DE LA VALLIÈRE. - LES FÊTES DE L’iLE ENCHANTÉE