‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 9 sur 44 · FAITES PAR LE ROY A VERSAILLES LE VII MAY M DC LXIV · texte numérisé non relu

FAITES PAR LE ROY A VERSAILLES LE VII MAY M DC LXIV

Continuées plusieurs autres jours.

Suivait l’avant-propos que voici :

Le Roy, voulant donner aux Reynes et à toute sa cour le plaisir de quelques f estes peu communes dans un lieu orné de tous les agréments qui peuvent faire admirer une maison de campagne, choisit Versailles, à quatre lieues de Paris.

C’est un Chasteau qu'on peut nommer un Palais enchanté, tant les adjustements de l’art ont bien secondé les soins que la nature a pris pour le rendre parfait. Il charme de toutes les manières ; tout y rit dehors et dedans; l'or et le marbre y disputent de beauté et d’esclat, et, quoy qu'il n'y ait pas cette grande estendue qui se remarque en quelques autres Palais de Sa Majesté, toutes choses y sont si jolies, si bien entendues et si achevées que rien ne le peut esgaler. Sa symétrie, la richesse de ses meubles, la beauté de ses promenades et le nombre infini de ses fleurs, comme de ses orangers, rendent les environs de ce lieu dignes de sa rareté singulière. La diversité des bestes contenues dans les deux Parcs et dans la Mesnagerie, où plusieurs Courts en étoiles sont accompagnées de viviers pour les animaux aquatiques , avec de grands bastiments , joignent le plaisir avec la magnificence, et en font une Maison accomplie.

On remarquera, en lisant ce préambule, que les appartements du château sont déjà meublés, qu’il est habitable, quoique ayant conservé les proportions un peu exiguës que lui avait données Louis XIII; jusqu’à présent, les grands travaux n’ont été exécutés qu’à l'extérieur, comme le témoignent et la grotte de Tliétis dont nous avons parlé plus haut, et la Ménagerie, qui fut construite sur une ancienne ferme, installée à l’ouest du petit parc, sous Louis XIII.

Revenons à la relation des fêtes, et rapportons-nous-en à celle qui encadre la pièce de Molière, et que l’on a eu le tort d’attribuer au duc de Saint-Aignan, à Bizincourt, et, dit Montaiglon, surtout à Félibien, qui n était pas encore historiographe des maisons royales, alors qu'elle est plus justement donnée à Charles Perrault, le premier comrgis de Colbert. En dehors de ce récit officiel, il y en a plusieurs autres, les messages en vers de Loret, qui n’y assistait pas, et qui se contente de rapporter ce qu’il avait entendu dire par ceux qui s’y trouvaient. La Gazette de France parle des particularités des divertissements pris à Versailles par Leurs Majestés, mais ne cite pas le nom de Molière; il existe aussi la spirituelle relation de Marigny, parue chez Barbin. M“ de Villedieu, dont on connaît le récit de la farce des Précieuses , refit en 1672 une relation des fêtes de 1664, dans la première partie de son roman la Vie d' Henriette Sylvie de Molière; nous avons parlé plus haut des pages que Voltaire consacra à ces journées.

« Ce fut en ce beau lieu, dit Charles Perrault, vraisemblablement, où toute la Cour se rendit le cinquième de mai, que le Roi traita plus de six cents personnes, jusques au quatorzième, outre une infinité de gens nécessaires à la danse et à la comédie, et d’artisans de toutes sortes, venus de Paris, si bien que cela paraissait une petite armée.

« Le ciel même sembla favoriser les desseins de Sa Majesté, puisque, en une saison presque toujours pluvieuse, on en fut quitte pour un peu de vent, qui sembla n’avoir augmenté qu’afin de faire voir que la prévoyance et la puissance du Roi étaient à l'épreuve des plus grandes incommodités. De hautes toiles, des bâtiments de bois faits presque en un instant, et un nombre prodigieux de flambeaux de cire blanche, pour suppléer à plus de quatre mille bougies chaque journée, résistèrent à ce vent, qui, partout ailleurs, eût rendu ces divertissements comme impossibles à achever.

« M. deVigarani, gentilhomme modenois, fort savant en toutes ces choses, inventa et proposa celle-ci, et le Roi commanda au duc de Saint-Aignan, qui se trouva lors en fonctions de premier gentilhomme de sa chambre et qui avait déjà donné plusieurs sujets de ballets fort agréables, de faire un dessein où elles

Groupe de la Paix, par Tuby (à droite, avant-cour).

« Il prit pour sujet le palais d’Alcine, qui donna lieu au titre des Plaisirs de l’Ile enchantée, puisque, selon l’Arioste, le brave Roger et plusieurs autres bons chevaliers y furent retenus par les doubles charmes de la beauté, quoique empruntée, et du savoir de cette Magicienne, et en furent délivrés, après beaucoup

fussent comprises avec liaison et avec ordre, de sorte qu’elles ne pouvaient manquer de bien réussir.

de temps consommé dans les délices, par la bague qui détruisait les enchantements; c’était celle d’Angélique que Mélisse, sous la forme du vieux Atlas, mit enfin au doigt de Roger.

« On fit donc en peu de jours orner un rond, où quatre grandes allées aboutissent entre de hautes palissades, de quatre portiques de trente -cinq pieds d’élévation et de vingt-deux en carré d’ouverture, de plusieurs festons enrichis d’or et de diverses peintures avec les armes de Sa Majesté. »

C’est à la place même où se trouve aujourd'hui le Tapis vert, autrefois 1 Allée royale, que fut établie la construction dont il s'agit.

« Toute la Cour s’y étant placée, le septième jour, il entra dans la place; sur les six heures du soir, un héraut d’armes, représenté par M. des Bardins, vêtu d'un habit à l’antique, couleur de feu, en broderie d’argent, et fort bien monte.

« 11 était suivi de trois pages. Celui du Roi, M. d’Artagnan, marchait à la tête des deux autres, fort richement habillé de couleur de feu, livrée de Sa Majesté, portant sa lance et son ècu, dans lequel brillait un soleil de pierreries, avec ces mots : Nec cesso, nec erro, faisant allusion à l’attachement de Sa Majesté aux affaires de son État et à la manière avec laquelle il agit, ce qui était encore représenté par ces quatre vers du président Périgny, auteur de la même devise :

Ce n’est pas sans raison que la terre et les eaux Ont tant d’étonnement pour un objet si rare,

Qui, dans son cours pénible autant que glorieux,

Jamais ne se repose et jamais ne s’égare.

« Les deux autres pages étaient aux ducs de Saint-Aignan et de Noailles, le premier maréchal de camp, et l’autre page des courses. Celui du duc de Saint- Aignan portait l’écu de sa devise et était habillé de sa livrée de toile d’argent enrichie d’or, avec des plumes incarnates et noires et les rubans de même. Sa devise était un timbre d’horloge avec ces mots : De mis Golpes mi rindo. Le page du duc de Noailles était vêtu de couleur de feu, argent et noir, et le reste de la livrée semblable. La devise qu’il portait dans son écu était un aigle avec ces mots : Fidelis et audax.

« Quatre trompettes et deux timbaliers marchaient après ces pages; habillés de satin, couleur de feu et argent; leurs plumes de la même livrée, et les caparaçons de leurs chevaux couverts d’une pareille broderie, avec des soleils d’or fort éclatants aux banderoles des trompettes et aux couvertures des timbales.

« Le duc de Saint-Aignan, maréchal de camp, marchait après eux, armé

à la grecque d’une cuirasse de toile d’argent, couverte de petites écailles d'or, aussi bien que son bas de saye (le bas de saye, ou bas de saie, était la partie inférieure de la saie, habit romain dont se paraient les acteurs tragiques du xvne siècle. Ce mot se retrouve dans La Bruyère: « Le plaisir d’un roi qui mérite de l’être est de l’être moins quelquefois; de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus familier »); son casque était orné d’un dragon et d’un grand nombre de plumes blanches, mêlées d’incarnat et de noir. Il montait un cheval blanc, bardé de même, et représentait Guidon le Sauvage. »

On avait composé pour lui le madrigal suivant :

Les combats que j’ai faits en l’île dangereuse,

Quand de tant de guerriers je demeurai vainqueur,

Suivis d’une épreuve amoureuse,

Ont signalé ma force aussi bien que mon cœur.

La vigueur, qui fait mon estime ,

Soit qu’elle embrasse un parti légitime Ou qu’elle vienne à s’échapper,

Fait dire pour ma gloire, aux deux bouts de la terre,

Qu’on ne voit point en toute guerre Ni plus souvent ni mieux frapper.

Chose étrange, ceux-là même qui applaudissaient aux vers de Corneille, de Boileau, de La Fontaine, de Racine, de Molière, ne formulèrent aucune critique contre ces poésies fort au-dessous du médiocre; on les imprima, on les répéta, sans que personne de ceux qui critiquèrent ces maîtres de notre langue songeassent à y rien reprendre; c’était probablement par grand dédain de la poésie et par grand respect pour tout ce qui touchait à la cour. Si peu intéressants que soient ces sonnets, ces quatrains, ces madrigaux au point de vue littéraire, nous avons cru devoir en reproduire quelques-uns pour permettre aux lecteurs de se faire une idée exacte de ce que furent ces fêtes dont les histoires de Versailles n’ont jusqu’à ce jour donné que des extraits ou des résumés fort incomplets.

« Huit trompettes et deux timbaliers, vêtus comme les premiers, marchaient après le maréchal de camp.

« Le Roi, représentant Roger, les suivait, montant un des plus beaux chevaux du monde, dont le harnais couleur de feu éclatait d’or, d’argent et de pierreries. Sa Majesté était armée à la façon des Grecs, comme tous ceux de sa quadrille, et portait une cuirasse de lames d’argent, couverte d'une riche broderie d’or et de diamants. Son port et son action étaient dignes de son rang; son casque, tout

couvert de plumes couleur de feu, avait une grâce incomparable, et jamais un air plus libre ni plus guerrier n’a mis un mortel au-dessus des autres hommes. »

Voici le sonnet pour le roi, représentant Roger :

Quelle taille , quel port a ce fin conquérant !

Sa personne éblouit quiconque l’examine ,

Et quoique par son poste il soit déjà si grand,

Quelque chose de plus éclate dans sa mine.

Son front de ses destins est l’auguste garant;

Par delà ses aïeux sa vertu l’achemine ;

Il fait qu’on les oublie, et, de l’air qu’il s’y prend,

Bien loin derrière lui laisse son origine.

De ce cœur généreux c’est l’ordinaire emploi D’agir plus volontiers pour autrui que pour soi ;

Là principalement sa force est occupée;

Il efface l’éclat des héros anciens ,

N’a que l’honneur en vue et ne tire l’épée Que pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

« Le duc de Nouilles, juge du camp, sous le nom d’Oger le Danois, marchait après le Roi, portant la couleur de feu et le noir sous une riche broderie d’argent; et ses plumes, aussi bien que tout le reste de son équipage, étaient de même livrée. »

De même que tous ceux qui jouèrent un rôle important dans les Plaisirs de Vile enchantée, le duc de Nouilles fut célébré en un quatrain, ainsi que le duc de Guise, le comte d’Armagnac, le duc de Foix, le duc de Coaslin, le comte du Lude, le prince de Marcillac, le marquis de Villequier, le marquis de Soyecourt, le marquis d’Humières, le marquis de La Vallière, Monsieur le Duc; ce dernier, qui jouait le rôle de Roland, fut chanté en les six vers que voici :

Roland fera bien loin son grand nom retentir,

La gloire deviendra sa fidèle compagne ;

Il est sorti d’un sang qui brûle de sortir Quand il est question de se mettre en campagne ;

Et, pour ne vous en point mentir,

C’est le pur sang de Charlemagne.

On ne pouvait pas moins dire en parlant du fils du grand Condé.

Sans rien abréger du récit lui-même des fêtes de 1664, nous ne transcrirons pas toutes ces pièces de vers dont les quelques morceaux que nous avons cités

donnent une idée suffisante; nous ne reproduirons que les poésies qui sortent de ce moule banal dans lequel les poètes de cour jetaient les louanges qu’ils devaient adresser à chacun des acteurs de la fête. Quant à la relation de ces

trois journées, nous la donnons presque intégralement en raison de l'intérêt artistique et historique qu'elle présente; nous continuons :

« Le duc de Guise et le comte d’Armagnac marchaient ensemble après le duc de Noailles. Le premier, portant le nom d’Aquilant le Noir, avait un habit de cette couleur en broderie d'or et de geaix; ses plumes, son cheval et sa lance assortissaient à sa livrée, et l’autre, représentant Griffon le Blanc, portait, sur un habit de toile d’argent, plusieurs rubis, et montait un cheval blanc, bardé de la même couleur.

« Les ducs de Foix et de Coaslin, qui paraissaient ensuite, étaient vêtus, l’un d’incarnat avec or et argent, et l’autre de vert, blanc et argent, toute leur livrée et leurs chevaux étant dignes du reste de leur équipage.

« Après eux marchaient le comte du Lude et le prince de Marsillac, le premier vêtu d’incarnat et blanc, et l’autre de jaune, blanc et noir, enrichi de broderies d’argent, leur livrée de même et fort bien montés.

« Les marquis de Villequier et de Soyecourt marchaient en-

L’Abondance, de Coysevox, à gauche. SllitG L lUl pOftclit l6

bleu et argent, et l’autre le bleu, blanc et noir, avec or et argent; leurs plumes et les harnais de leurs , chevaux étaient de la même couleur et d’une pareille richesse.

« Les marquis d’Humières et de La Vallière les suivaient, ce premier portant

la couleur de chair et argent; toute leur livrée étant la plus riche et la mieux assortie du monde. »

En raison du nom de ce dernier, frère de celle en 1 honneur de qui se donnaient ces fêtes incomparables, il est intéressant de savoir de quelle façon furent chantées ses louanges; voici le quatrain :

Quelque beaux sentiments que la gloire nous donne,

Quand on est amoureux au souverain degré ,

Mourir entre les bras d'une belle personne Est, de toutes les morts, la plus douce à mon gré.

« Monsieur le Duc marchait seul, portant pour sa livrée la couleur de feu, blanc et argent; un grand nombre de diamants étaient attachés sur la magnifique broderie dont sa cuirasse et son bas de saye étaient couverts, son casque et le harnois de son cheval en étant aussi enrichis.

« Un char de dix-huit pieds de haut, de vingt-quatre pieds de long et de quinze de large, paraissait ensuite, éclatant d’or et de diverses couleurs. Il représentait celui d’Apollon, en l'honneur duquel se célébraient autrefois les jeux Pythiens, que ces chevaliers s’étaient proposés d’imiter en leurs courses et en leurs équipages. Cette Divinité, brillante de lumière, était assise au plus haut du char, ayant à ses pieds les quatre Ages ou Siècles, distingués par de riches habits et par ce qu’ils portaient à la main.

« Le Siècle d’Or, orné de ce précieux métal, était encore paré de diverses fleurs, qui faisaient un des principaux ornements de cet heureux âge.

« Ceux d’Argent et d’Airain avaient aussi leurs remarques particulières, et celui du Fer était représenté par un guerrier d’un regard terrible, portant d’une main l’épée et de l’autre le bouclier.

« Plusieurs autres grandes figures de relief paraient les côtés de ce char magnifique. Les Monstres Célestes, le serpent Python, Daphné, Hyacinthe, et les autres figures qui conviennent à Apollon, avec un Atlas portant le globe du monde, y étaient aussi relevés d’une agréable sculpture. Le Temps, représenté par le sieur Millet (c’était le cocher du roi), avec sa faux, ses ailes, et cette vieillesse décrépite dont on le peint toujours accablé, en était le conducteur. Quatre chevaux dune taille et dune beauté peu communes, couverts de grandes housses semées de soleils d’or, et attelés de front, tiraient cette machine.

« Les douze Heures du jour et les douze Signes du Zodiaque, habillés fort superbement, comme les poètes les dépeignent, marchaient en deux files aux deux côtés du char.

« Tous les pages des chevaliers le suivaient deux à deux, après celui de Mon-

sieur le Duc, fort proprement vêtus de leurs livrées, avec quantité de plumes, portant les lances de leurs maîtres et les écus de leurs devises.

« Le duc de Guise, représentant Aquilant le Noir, ayant pour devise un lion qui dort, avec ces mots :

Et quiescente pavescunt.

La vue du château par Sylvestre en 1682, avec les pavillons anciens de l'avant-cour.

« Le comte d’Armagnac, représentant Griffon le Blanc, ayant pour devise une hermine, avec ces mots :

Ex candore decus.

« Le duc de Foix, représentant Renaud, ayant pour devise un vaisseau dans la mer, avec ces mots :

Longa levis aura feret.

« Le duc de Coaslin, représentant Dudon, ayant pour devise un soleil et l'héliotrope ou tournesol, avec ces mots :

Splendor ab obsequio.

« Le comte du Lude, représentant Astolphe, ayant pour devise un chiffre en forme de nœud, avec ces mots :

Non fia mai sciolto.

« Le prince de Marsillac, représentant Brandisart, ayant pour devise une montre en relief, dont on voit tous les ressorts avec ces mots :

Chieto fuor, commoto dentro.

« Le marquis de Villequier, représentant Richardot, ayant pour devise un aigle qui plane devant le soleil . avec ces mots :

Uni militât astro.

« Le marquis de Soyecourt, représentant Olivier, ayant pour devise la massue d’Hercule , avec ces mots :

Vix æquat fama labores.

« Le marquis d’Humières, représentant Ariodant, ayant pour devise toutes sortes de couronnes, avec ces mots :

No quiero minos.

« Le marquis de La Vallière, représentant Zerbin, ayant pour devise un phénix sur un bûcher allumé par le soleil, avec ces mots :

Hoc juvat uri.

« Monsieur le Duc, représentant Roland, ayant pour devise un dard entortillé de lauriers, avec ces mots :

Certo ferit.

« Vingt porteurs, chargés des diverses pièces de la barrière qui devait être dressée pour la course de bagues, formaient la dernière troupe qui entra dans la lice. Ils portaient des vestes couleur feu, enrichies d’argent, et des coiffures de même.

« Aussitôt que ces troupes furent entrées dans le camp, elles en firent le tour, et, après avoir salué la Reine, elles se séparèrent et prirent chacune leur poste. Les pages, à la tête, les trompettes et les timbaliers, se croisant, s’allèrent poster sur les ailes.

« Le Roi, s’avançant au milieu, prit sa place vis-à-vis du haut dais; Monsieur

le Duc proche de Sa Majesté; les ducs de Saint-Aignan et de Noailles, à droite et à gauche; les dix chevaliers en haie aux deux côtés du char; leurs pages, au même ordre, derrière eux; les Signes et les Heures, comme ils étaient entrés.

« Lorsqu’on eut fait halte en cet état, un profond silence, causé tout ensemble par l’attention et par le respect, donna le moyen à Mademoiselle de Brie, qui représentait le Siècle d’Airain, de commencer ces vers, à la louange de la Reine, adressés à Apollon, représenté par le sieur de La Grange. »

M'lc de Brie, ainsi que La Grange, faisaient, on le sait, partie de la troupe de

Membron de la cour d'honneur.

Molière et figuraient avec lui, non seulement dans la comédie qui fut donnée pendant la seconde journée, mais aussi, avec d’autres acteurs et actrices, dans les divertissements de celle-ci. Nous ne donnerons pas ici la pièce de vers qui fut dite en l’honneur de la reine, mais nous en indiquerons seulement quelques passages :

Apollon

Depuis un si long temps que pour le bien du monde.

Je fais l’immense tour de la terre et de l’onde,

Jamais je n’ai rien vu si digne de nos feux;

Jamais un sang si noble, un cœur si généreux,

Jamais tant de lumière avec tant d’innocence,

Jamais tant de jeunesse avec tant de prudence,

Jamais tant de grandeur avec tant de bonté,

Jamais tant de sagesse avec tant de beauté.

Plus loin, Apollon, qui dialogue avec le siècle d’or, le siècle d argent et le siècle de fer, qui amplifie encore sur les louanges qu'il a prodiguées à la reine, dit à ce dernier :

Il est temps de céder à la loi souveraine

Que t’imposent les vœux de cette auguste Reine;

Il est temps de céder aux travaux glorieux D’un Roi favorisé de la terre et des cieux;

Mais ici trop longtemps ce différend m’arrête ,

A de plus doux combats cette lice s’apprête ;

Allons la faire ouvrir, et ployons des lauriers Pour couronner le front de nos fameux guerriers.

Le narrateur continue :

« Tous ces récits achevés, la course de bagues commença, en laquelle, après

Crète du fond de la Cour de Marbre.

que le Roi eut fait admirer l’adresse et la grâce qu’il a en cet exercice, comme en tous les autres, et plusieurs belles courses, et de tous ces chevaliers, le duc de Guise, les marquis de Soyecourt et de LaVallière, demeurèrent à la dispute, dont ce dernier emporta le prix, qui fut une épée d’or enrichie de diamants, avec des boucles de baudrier de valeur que donna la Reine mère, et dont elle l’honora de sa main.

« La nuit vint cependant à la fin des courses, par la justesse qu’on avait eue à les commencer, et, un nombre infini de lumières ayant éclairé tout ce beau lieu, l’on vit entrer dans la même place :

« Trente-quatre concertants fort bien vêtus, qui devaient précéder les Saisons et faisaient le plus agréable concert du monde.

« Pendant que les Saisons se chargeaient des mets les plus délicieux quelles devaient porter pour servir devant Leurs Majestés la magnifique collation qui était préparée, les douze Signes du Zodiaque et les quatre Saisons dansèrent dans le rond une des plus belles entrées de ballet qu’on ait encore vue.

Le Pi intemps pniut ensuite sur un cheval d Espagne, représenté par

M"'du Parc, qui, avec le sexe et les avantages d’une femme, faisait voir l’adresse d’un homme. Son habit était vert, en broderies d’argent et de fleurs au naturel.

« L’Été le suivait, représenté par le sieur du Parc sur un éléphant couvert d’une riche housse.

Groupe supérieur et balustrade de la Cour de Marbre ( l’Amérique , par Regnaudin; l’Afrique, par Lehongre).

« L’Automne, aussi avantageusement vêtu, représenté par le sieur de La Thorillère, venait après, monté sur un chameau.

« L’Hiver, représenté par le sieur Béjart, suivait sur un ours.

« Leur suite était composée de quarante-huit personnes qui portaient toutes sur leur tête de grands bassins pour la collation.

« Les douze premiers, couverts de fleurs, portaient, comme des Jardiniers, des corbeilles peintes de vert et d’argent, garnies d’un grand nombre de porce-

laines si remplies de confitures et d’autres choses délicieuses de la saison, qu'ils étaient courbés sous cet agréable faix.

« Douze autres, comme Moissonneurs, vêtus d’habits conformes à cette profession, mais fort riches, portaient des bassins de cette couleur incarnat qu’on remarque au soleil levant, et suivaient l’Été.

« Douze, vêtus en Vendangeurs, étaient couverts de feuilles de vigne et de grappes de raisin, et portaient dans des paniers feuille-morte, remplis de petits bassins de cette même couleur, divers autres fruits et confitures à la suite de l’Automne.

« Les douze derniers étaient des Vieillards gelés, dont la fourrure et la démarche marquaient la froideur et la faiblesse, portant dans des bassins, couverts d’une neige et d’une glace si bien contrefaites qu’on les eût pris pour la chose même, ce qu’ils devaient contribuer à la collation, et suivaient l’Hiver.

« Quatorze concertants de Pan et de Diane précédaient ces deux divinités, avec une agréable harmonie de flûtes et de musettes.

« Elles venaient ensuite sur une machine fort ingénieuse, en forme d’une petite montagne de roches ombragée de plusieurs arbres; mais ce qui était plus surprenant, c’est qu’on la voyait portée en l’air sans que l’artifice qui la faisait mouvoir se pût découvrir à la vue.

« Vingt autres personnes les suivaient, portant des viandes de la ménagerie de Pan et de la chasse de Diane.

« Dix-huit pages du Roi, fort richement vêtus, qui devaient servir les dames à table, faisaient les derniers de cette troupe, laquelle étant rangée, Pan, Diane et les Saisons se présentant devant la Reine, le Printemps lui adressa le premier ces vers... »

Suivait une poésie dialoguèe entre Pan et les quatre Saisons, et dans laquelle chacun de ces personnages faisait assaut de louanges et de madrigaux.

« Ces récits achevés, une grande table en forme de croissant, ronde d’un côté, où l’on devait couvrir, et garnie de fleurs de celui où elle était creuse, vint à se découvrir.

« Trente-six violons, très bien vêtus, parurent derrière sur un petit théâtre, pendant que Messieurs de La Marche et Parfait, père, frère et fils, contrôleurs généraux, sous les noms de l’Abondance, de la Joie, de la Propreté et de la Bonne-Chère, la firent couvrir par les Plaisirs, par les Jeux, par les Ris et par les Délices.

« Leurs Majestés s’y mirent en cet ordre, qui prévint tous les embarras qui eussent pu naître pour les rangs.

« La Reine mère était assise au milieu de la table et avait à main droite :

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