‹ Versailles et les deux Trianons;Chapitre 8 sur 44 · DESCRIPTION DES FÊTES · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DES FÊTES

l’objet s’en aperçut bien vite; elle n’eut point besoin de confident pour l’avertir de ce secret ; avant que d’en connaître la cause elle en sentit les effets, et disait souvent à la reine (sa belle-mère), en pleurant excessivement, que le roi ne l’aimait plus. Quand ensuite elle fut quasi certaine de ce changement, par la connaissance qu’elle eut de l’amour qu’il avait pour M"‘ de La Vallière, elle fut longtemps dans un état pitoyable ; il semblait quelquefois que son cœur voulût sortir de sa place, tant il était agité, montrant par cette émotion qu’il ne pouvait être content sans être réuni à celui même dont elle se plaignait. Le roi voyait à peu près toutes ses peines ; mais, ne pouvant se changer lui-même et ne le voulant pas non plus, il s’en consolait par son indépendance, qu’il mettait à tout usage, et dont il savait se faire un remède à tous ces petits maux. »

Plus loin, M“de Motteville, dans ce langage facile qui donne tant de charme à ses Mémoires, raconte une scène intime et une réplique de la reine qui offrent une juste idée du caractère des deux époux : « Comme le roi de-

mandait à une dame d’atour si elle avait été jalouse de son mari, elle répondit que non et qu’il lui avait toujours été fidèle. La reine alors, en riant, et d’un ton sensible et pourtant assez doux, dit en espagnol, en se levant pour aller souper : Que en eslo parecea bien la mas tonta de la compania, y que por ella no diria lo mismo. (Qu’en cela elle paraissait bien la plus sotte de la compagnie, et qu’elle n’en dirait pas autant.)

« Cette réponse de la reine fit voir clairement au roi qu’elle était plus savante qu’il ne croyait, et que son silence était plutôt un effet de sa discrétion et de la crainte qu’elle avait de lui déplaire que de son ignorance. Je ne sais s’il en fut fâché ; car, étant résolu d’aimer M11' de La Yallière , il désirait peut-être quelquefois que les premiers sentiments de la reine fussent passés, afin de l’accoutumer à la souffrance, et laisser adoucir ses peines par le temps, qui sait effacer toutes choses. »

Telle était la situation réciproque des royaux époux, jugée avec tant de délicatesse par M” de Motteville, qui a aussi laissé ce portrait de M”e de La Vallière : « Elle était aimable, et sa beauté avait de grands agréments par l’éclat de la blancheur et de l’incarnat de son teint, pour le bleu de ses yeux, qui avaient beaucoup de douceur, et par la beauté de ses cheveux argentés, qui augmentait celle de son visage. » La duchesse d’Orléans, mère du régent, dit en parlant de M"' de La Vallière : « Ses regards avaient un charme qu’on ne peut décrire; elle avait une taille fine, mais de vilaines dents; tout son maintien était modeste; elle boitait légèrement, mais cela ne lui allait pas mal. » M” de Sévigné écrit qu’elle avait un son de voix adorable ; le fameux abbé de Choisy a dit d'elle : « M11* de La Vallière n’était pas de ces beautés toutes parfaites qu’on admire souvent sans les aimer. Elle était fort aimable, et ce vers de La Fontaine :

Et la grâce, plus belle encore que la beauté,

semble avoir été fait pour elle. Elle avait le teint beau, les cheveux blonds, le sourire agréable et le regard si tendre et en même temps si modeste, qu’il gagnait le cœur et l'estime au même moment. »

Tous les contemporains, d’ailleurs, sont d’accord sur le charme irrésistible de M"e de La Vallière, excepté pourtant M“ de Montespan, qui la peignit ou la fit peindre en six vers pleins de méchanceté; mais M” de Montespan avait des

raisons pour ne pas trouver belle Mlle de La Vallière, sur qui elle devait plus taid se venger d’une faveur qu’elle ambitionnait déjà, et qu elle afficha autant que celle-ci s’efforça de la cacher.

Mais revenons à ces fêtes données à Mlle de La Vallière, et dont les descriptions en vers et en prose remplirent tant de volumes; elles furent la suite et comme la répétition d’un magnifique carrousel offert déjà, en 1662, à la jeune favorite, dans la cour des Tuileries; c’est d’ailleurs de cette fête que la place du Carrousel, à Paris, a pris son nom. On en trouvera un ample récit dans la lettre xxu du livre XIIIe de la Muse historique de Loret, datée du samedi 10 juin 1662. Émerveillé, Loret affirme :

Que dix poètes , vingt docteurs Et quarante et quatre orateurs N’en feraient dans leurs écritures Que d’imparfaites portraitures.

Ensuite, en très-pompeux aroy, Parut la quadrille du roy,

A toutes autres préférable ;

Et cette quadrille admirable Du plus illustre des humains Etaient personnages romains.

Semblait comme ressusciter,

Dans cette démarche mondaine ,

La défunte grandeur romaine ;

Et le roy, dont le haut aspect Comblait tous les coeurs de respect ,

Dans une comparaison juste En paraissait l’heureux Auguste.

Je crois que jamais le soleil Ne vit un si riche appareil.

Mais les récits du carrousel de Paris sont peu de chose à côté de ceux qui furent faits de celui de Versailles et des fêtes qui l’accompagnèrent. Voltaire a cru devoir donner une large place à leur description quand il écrivit le Siècle de Louis XIV.

« La fête de Versailles, dit-il, surpassa celle du carrousel par sa singularité, par sa magnificence et les plaisirs de l’esprit, qui, se mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et des grâces dont aucune fête n’avait encore été embellie. Versailles commençait à être un séjour délicieux, sans

approcher de, la grandeur dont il fut depuis. Le 5 mai, ajoute Voltaire, le roi y vint avec toute la cour, composée de six cents personnes, qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements... Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait

que ceux de M"e de La Vallière. La fête était pour elle seule; elle en jouissait, confondue dans la foule...

« Il y eut d’abord une espèce de carrousel. Ceux qui devaient courir parurent le premier jour comme dans une revue : ils étaient précédés de hérauts d'armes, de pages, d’écuyers, qui por¬

Lu Victoire sur l'Espagne, par Girardon. Angle sud -est de la grille d’honneur.

taient en lettres d’or des vers composés par Périgny et par Benserade. Ce dernier surtout avait un talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il faisait toujours des attentions délicates et piquantes au caractère des personnes, aux personnages de l’antiquité ou de la fable qu’on représentait, et aux passions qui animaient la cour. »

Mais revenons aux textes de l’époque, car Voltaire, dans son besoin de synthétiser, paraît confondre certains détails de ces fêtes merveilleuses avec celles qui furent données plus tard en l’honneur de M” de Montespan. Anatole de Montaiglon, résumant les renseignements puisés dans les Comptes des bâtiments,

La Victoire sur l’Empire, par Marsy. Groupe d’angle de la cour d'honneur.

pourvut à la dépense et aux ordres généraux de l'organisation, avec l'aide de Bontemps, le premier valet de chambre du roi, de M. de Launay, l'intendant des menus plaisirs, de M. de Beauvilliers, du duc de Saint-Aignan, le véritable auteur de tout l’ensemble pour avoir, dans le thème général de l 'Ile enchantée de la sorcière Alcine, su faire entrer et mettre à leur place les cortèges, les jeux équestres, les collations, les changements à vue, les symphonies d’instruments, les concerts de voix, les prologues, la comédie et les entrées et les ballets.

Mais c’est dans le récit quasi officiel qui fut publié en i665, chez Robert Ballard , qu’on trouvera les détails exacts de ces journées de fêtes. Robert Ballard

parle des nombreux ouvriers employés pour ces trois journées, terrassiers, plâtriers, manœuvres de tout genre, charretiers, loueurs de carrosses, charpentiers, serruriers, cordiers, menuisiers, tourneurs, doreurs, peintres, sculpteurs, fondeurs, fontainiers, jardiniers, rocailleurs, bûcherons pour couper les feuillèes, ciriers, artificiers, etc.; mais, ajoute-t-il, au total de ces dépenses, on devrait joindre celui des sommes payées aux marchands d'étoffes, aux tailleurs, brodeurs, costumiers, selliers, joailliers, orfèvres, aux fournisseurs de collations, aux acteurs, musiciens, chanteurs, danseurs, etc.

Le grand ordonnateur fut Colbert, qui

se qualifiait « seul imprimeur du Roy pour la 'musique », et imprima le procèsverbal des fêtes avec ce titre :

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