‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 1 sur 62 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Le titre de ce volume en indique nettement le caractère : ce n'est qu'un recueil de documents, juxtaposés selon l'ordre chronologique.

On ne doit donc pas chercher ici l'intérêt qui peut s'attacher à un récit composé avec art, et offirant des qualités dramatiques ou pittoresques. En revanche, on y trouvera beaucoup de faits d'une authenticité incontestable, car ils reposent sur des pièces originales signées qui ont été entre mes mains.

Ces pièces, pour la plupart, avaient été réunies avec le plus grand soin par H. Rameau, Maire de Versailles, qui m'a prié de les mettre en ordre. J'en ai tiré cette chronique, destinée principalement aux Yersaillais, mais qui, parfois, pourra n'être pas consultée sans quelque fruit par les historiens futurs de l'invasion allemande.

Le plus souvent, je me suis borné à citer des faits, comme un témoin qui dépose dans une enquête ; je n'ai donné que le commentaire strictement nécessaire pour l'intelligence des documents publiés. J'avais adopté, de parti pris, le ton et le style du procès-verbal, parce que je ne voulais pas, en écrivant, être tenté de laisser libre passage aux émotions que ces souvenirs ranimaient en moi. Cependant il est resté de place en place quelques traces de mes sentiments, car certaines personnes m'ont reproché d'avoir montré « trop d'animosité » contre nos ennemis. H est vrai que d'autres m'ont reproché au contraire d'avoir été « trop modéré. » En présence de critiques si opposées, je peux croire que j'ai gardé à peu près la mesure qui convenait

Je dois pourtant l'avouer : pendant le long travail qu'il m'a fallu &ire pour rapprocher et coudre ensemble tous ces documents, je ressentais au cœur une amertume qui a pp passer dans plus d'une page* On me pardonnera ce défaut, si c'en est un.

C'était trop déjà d'avoir assisté à nos six mois de honte, et il me fallait de nouveau les repasser en détail jour par jour. Bien souvent j*ai laissé de côté ce récit et je ne l'ai achevé que par devoir et parce qu'il est absolument nécessaire que les contemporains de la dernière guerre témoignent de ce qu'ils ont vu et souffert : il y a là, pour nos enfants, une leçon terrible qu'il nous est interdit de ne pas leur léguer.

A Versailles, plus que partout ailleurs, il était utile de ne pas garder le silence. Notre ville ayant eu le triste privilège de renfermer pendant près de six mois les chefs mêmes de l'invasion, nous étions mieux placés que personne pour apprécier dans quel esprit la campagne de France était conduite. Nous avons pu constater ainsi toute la haine méprisante de la race prussienne pour la race française, haine apprise dès l'école primaire et qui nous surprenait d'autant plus que nous étions, avant la guerre, pleins de préjugés bienveillants pour ce qui venait d'au delà du Rhin. Il y aurait tout un livre à faire sur la formation et le développement de cette haine. Déjà, au XVIII* siècle, elle éclatait chez Lessing en épigrammes insultantes ; de nos jours, léna en a fait un dogme national. C'est afin de pouvoir un jour se rassasier de vengeance que le peuple prussien a été transformé patiemment en un puissant instrument d'invasion. Nous avons donc eu bien tort de nous étonner des sentiments que montraient pour nous ces paysans si lourds conduits par ces nobles si durs. Ils obéissaient à une consigne qui leur était répétée dès leur naissance et que leurs pères avaient suivie avant eux. Cette haine maladive pour la France n'était certes pas sans quelques exceptions ; même parmi les officiers il y avait, nous aimons à le reconnaître, des âmes équitables et paisibles, mais, chose caractéristique, ces officiers étaient silencieux et suspects; ceux-là seuls, qui montraient pour nous des sentiments d'une violence aveugle, avaient droit à l'influence. Cédant à leurs conseils, la Prusse a découronné sa victoire en se laissant aller à d'audacieux outrages envers le droit des gens ; affichant la ferme volonté d'user en tout de la dernière rigueur, elle a réveillé les vieux instincts des âges de barbarie : un souffle de sauvagerie poméranienne a passé sur l'Europe, où tout aujourd'hui semble être redevenu plus implacable. Il y a là pour nous une raison de croire que la France retrouvera bientôt son jour, car ce que l'esprit prussien menace d'étouffer et de faire disparaître sur le continent, c'est justement ce goût passionné pour les idées chevaleresques et généreuses qui a toujours été la marque du génie français, et la rançon brillante de notre légèreté. Oui, hélas I nous sommes bien légers, mais nous devons préférer ce défaut aux qualités de nos voisins, s'il faut les payer au prix de tout ce qu'il y a dans le caractère d'un peuple de plus sympathique et de plus vraiment humain.

N.OUS avons pu juger aussi par expérience, à Versailles, comment la Prusse contemporaine entendait l'administration civile des pays occupés : le u préfet j> de Brauchitsch est, à ce titre, un échantillon de cupidité curieux à étudier. Ses actes et ceux des subordonnés placés sous ses ordres sont d'autant plus intéressants qu'ils s'accomplissaient sous les yeux du roi, par conséquent avec son assentiment tacite.

Bien des taits dont nous avons été les témoins nous ont de même renseigné d'une

façon très claire sur la valeur réelle de certaines de ces « vertus germaniques » qui, à entendre nos voisins, sont leur propriété exclusive et le privilège distinctif de leur nation. Ayant vécu avec eux dans l'espèce de caserne piétiste qu'ils avaient installée au grand quartier général, nous savons amplement ce que valent leur cr moralité allemande, » leur « chasteté allemande, » leur a loyauté allemande, y> etc. Ils sont venus nous en donner la mesure exacte, et notre instruction sur ce point s'est singulièrement complétée. Nous avions pris l'habitude assez naïve de ne juger l'Allemagne que sur ses grands poètes ; sans cesser d'admirer ces grands poètes, nous saurons désormais qu'il y a en Allemagne, et surtout en Prusse, une réalité très prosaïque qui n'a absolument rien de conunun avec les fictions idéales qui nous avaient charmés et dupés.

Malgré son étendue, ce volume, on doit bien le penser, ne renferme le récit que d'une très faible partie des incidents dont notre ville a été le théâtre pendant six mois. Bien des faits me sont restés inconnus; j'ai dû en laisser beaucoup d'autres de côté pour ne pas tomber dans les longueurs et les redites. Ce que Gœthe (un Allemand, pour le remarquer en passant, qui détestait cordialement les Prussiens) a dit de la littérature, est encore plus vrai de l'histoire écrite : elle n'est qu'un a fragment de fragment. » Mais quoique forcément incomplète, cette chronique suffira, je crois, à donner une idée exacte de la vie versaillaise pendant les six mois d'occupation prussienne. C'est là toute la t&che que je m'étais imposée.

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