‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 38 sur 62 · DÉPÊCHE OFFICIELLE · texte numérisé non relu

DÉPÊCHE OFFICIELLE

tt 9 décembre, 6 heures du malin.

« Reçue de source officielle à Chartres.

Copiée sur un original imprimé.

(( Près Paris. — Combat dure 16 heures.

Le général Trochu et Garibaldi se sont donné la main. Le fort Mont-Yalérien, Yincennes, Montrouge, Bicêtre, Issy out pris part à l'action. Français vainqueurs, tués, blessés : 4 à 5,000 Prussiens, hors de combat : 10,000 environ. Ceux-ci ont demandé 2 heures pour enterrer leurs morts ; cette demande leur a été refusée et la bataille a duré jusqu'au lendemain matin.

« Orgères. — Environ 3,000 Prussiens tués ou blessés. 3,200 prisonniers prussiens. Français vainqueurs. Combat à l'arme blanche.

(( Environs de Versailles,'^ Mardi, combat sanglant près de Bellevue. Demande d'arrangement de Bismarck. Refus du général Trochu qui dit qu'il ne traite pas avec son prisonnier.

iiVersailles. — Était cerné mercredi. Graod combat à Choisy, Longjumeau, Chaville.

140 canons capturés. Jeudi, évacuation des Prussiens. Jonction de l'armée de la Loire et du générallDucrot à Essonne etDourdan.

Prise de 600 sacs d'avoine. 1,700 Bavarois ont abandonné 40 canons.

Garibaldi et Trochu occupent Corbeil.

« Dans les environs du Mans, grande victoire : 20,000 Prussiens prisonniers.»

Si les esprits plus réfléchis échappaient en partie aux illusions que ces pièces fausses pouvaient faire naître, il y avait pour eux d'autres douleurs, parmi lesquelles il faut compter la lecture des extraits de la presse étrangère que nous donnait le « Moniteur » de M. de Bismarck. Depuis le commencement de Décembre, V Indiendance belge arrivait assez régulièrement à Versailles par la poste prussienne, et là nous trouvions l'expression de sentiments sympathiques pour lesquels, dans notre abandon, nous éprouvions une bien vive reconnaissance, mais les renseignements que nous donnait ce journal lui-même nous apprenaient que ces sentiments symphathiques étaient bien rares en Europe,

et il nous fallait reconnaître l'authenticité d'articles semblables à cet extrait du Times^ publié le 13 décembre, par le Moniteur officiel de Versailles et que nous reproduirons en entier : il montre mieux que tout autre l'esprit de la rédaction du journal de la chancellerie prussienne, et atteste en même temps quelles alliances puissantes, perfides et haineuses M. de Bismarck avait su s'attacher.

Voici cet extrait, que le rédacteur du Moniteur officiel signalaifcomme méritant (( une attention spéciale (1) : »

« La compassion gratuite et les lamentations de la presse anglaise sur les épreuves que subit la France et sur la cession de TAlsace et de la Lorraine aux Allemands viclorieux, sont moins, à ce que je crois, dictées par compassion et humanité que par un sentiment erroné qui trahit, de la part deTAngleterre, la plus profonde ignorance en ce qui concerne l'histoire de ces deux peuples et en la manière dont l'Allemagne a été inquiétée et tracassée par la France depuis des siècles.

« // ne s'agit j>our les Allemands, d<ms la crise actuelle, ni de faire de la générosité ou de la compassion, ni d'offrir un pardon magnanime à l'ennemi vaincu, mais bien plutôt d'un simple acte de prévoyance et de considération pratique sur la question de savoir ce que fera l'ennemi après la guerre, alors qu'il aura recouvré ses forces.

« L'Angleterre n'a gardé qu'un faible souvenir aes dures et nombreuses leçons que l'Allemagne a tirées pendant quatre siècles des procédés de la France à son égard. Depuis quatre cents ans, aucune nation n'a eu des voisins aussi malveillants que l'étaient pour l'Allemagne les Français, insolents, rapaces, irt^atiables, implacables el toujours prêts à prendre l'offensive. L'Allemagne a supporté pendant tout ce temps ces outrages de la France; mais aujourd'hui, vainqueur de sa voisine, elle serait, à mon avis, bien folle si elle ne profitait pas de l'occasion pour s'assurer une frontière qui soit pour elle une garantie de paix.

« A ce que je sache, il n'existe aucune loi dans le monde en vertu de laquelle la France pourrait être autorisée à garder des biens détournés par elle, une fois que les propriétaires volés ont mis la main sur le voleur. Les Français se plaignent amèrement, à ceux qui les écoutent, de pertes menaçant leur honneur, et ils prient sérieusement qu'on ne déshonore pas la pauvre France, qu'on laisse son honneur immaculé. Cependant l'honneur sera-t-il sauve -

(1) Moniteur officiel dix 13 décembre 1870.

gardé si la France refuse de payer les carreaux cassés par elle chez son voisin ? Mais c'est justement le fait d'avoir voulu briser les carreaux de son voisin qui entache son honneur, et cet honneur ne peut être rétabli que par le plus profond repentir et la sincère résolution de ne plus recommencer.

« Pour le moment, je le dis franchement, jamais la France ne m'a paru aussi insensée, aussi pitoyable, aussi digne de blâme et de mépris, en s'obstinant à ne pas voir les faits sous leur véritable jour et en refusant de ne s'en prendre qu'à elle des malheurs qu'elle s'est attirés. Une France désorganisée par une anarchie complète, sans chef généralement reconnu, des ministres qui s'envolent en ballon, emportant avec eux, comme lest, d'indignes mensonges publics et des proclamations de victoires fantastiques; un gouvernement qui ne vit que de faussetés et qui aime mieux prolonger et augmenter encore l'effusion du sang plutôt que de perdre, avec cette admirable utopie républicaine, sa propre dictature, tel est le spectacle que nous offre ce pays. En vérité, je ne sais si jamais nation s'est couverte d'un pareil déshonneur.

((Le nombre total des mensonges que depuis le mois dejuillet la France officielle et non officielle a mis sciemment au jour, est inouï et effrayant. Mais peut-être , hélas I n'est-ce rien en comparaison de l'incommensurable quantité de mensonges inconscients et d'illusions qui ont cours depuis si longtemps parmi les Français. Les hommes de génie, reconnus comme tels dans tous les domaines de la littérature, partagent évidemment l'opinion qu'une sagesse surhumaine rayonnait de la France sur les autres nations, que la France était la nouvelle Sion de l'univers, et que toutes les productions littéraires françaises depuis cinquante ans, tant malsaines, sales et souvent diaboliques qu'elles fussent, forment le véritable évangile riche en bénédiction pour tous les enfants des hommes.

« Il y a un siècle, l'Angleterre désirait très vivement voir l'Alsace et la Lorraine retranchées de la France. Pendant un moment même, elle a fait de réels efforts pour arriver à ce but. Je ne puis donc point être surpris si, dans les circonstances favorables actuelles, Bismarck, et l'Allemagne avec lui, émettent le même désir et la même prétention. Après avoir été provoqués comme ils l'ont été, et après avoir remporté de telles victoires, cette demande des Allemands me paraît raisonnable, juste et même modérée.

« Il est évident que Bismarck espère que

le siège de Paris, qui semble être la plus monstrueuse, la plus effroyable tragédie qu'on puisse jouer sous le soleil, n'ira pas jusqu'au bombardement, jusqu'à la mort de millions d'êtres par la faim, jusqu'à l'embrasement de la ville |par les bombes.

(( Je crois que Bismarck prendra l'Alsace et autant de la Lorraine qu'il lui plaira, que ce sera tant mieux pour lui, tant mieux pour nous, tant mieux pour le monde entier, et, avec le temps, poorla France ellemême.

« Par des mesures tranquilles^ grandioses^ M. de Bismarck poursuit, à mon avis, avec ses capacités éminentes, un seul but : le bieo-être de l'Allemagne et du monde entier. Que le peuple allemand, généreux^ pacifique, éclairé et sérieux s'unisse donc, que l'Allemagne devienne la reine du continent, au lieu et place de la France légère, ambitieuse, querelleuse et par trop susceptible ; tel est le plus grand événement des temps actuels, dont l*accomplissement doit être espéré par tout le monde. »

Lire de pareils articles placardés en affiches sur tous les murs de ville, et ne pouvoir en réfuter publiquement les sopbismes méprisants ; assister devant le château à des scènes comme celle que nous avons racontée, où des soldats français, désarmés, prisonniers, portant des traees de blessures, étaient grossièrement injuriés, frappés de coups par leurs vainqueurs, et ne pas pouvoir les protéger et les défendre ; — voilà quelques-unes des humiliantes douleurs qu'il fallait presque chaque jour dévorer en silence et qui misaient trop bien comprendre l'état dabaissecncnt où l'occupation étrangère réduit un peuple.

18 décembre.

Le m décembre, la veille du jour où devaient cesser ses fonctions intérimaires par le re(our de M. de Brauchitsch, M. Forster tint à donner un dernier et éclatant témoignage de sa vigilance par trois arrestations à grand effet. Des gendarmes prussiens vinrent en son nom à l'Hôlel-de-Ville et emmenèrent comme prisonnier M. Deroisin, adjoint. Son collègue, M. Laurent- Hanin, qui se trouvait Ih, voulant se rendre compte du motif de son arrestation, le suivit à la Préfecture. M. Forster avait fait saisir aussi tous les papiers de M. Deroisin et de M. Fouquet, employé de la Mairie,

chargé de la délivrance des passeports, qui avait été arrêté en même temps. M. Laurent-Hanin ayant demandé à M. Forster la cause de l'arrestation de son collègue, celui-ci, du ton brutal qu'il affectait vis*à-Tis des Français, répondit : « La cause?... c'est qu'il a signé des passeports : ce droit n'appartient qu'à l'autorité prussienne ! » M.

Laurent-Hanin déclara alors qu'il était aussi conpîible que son collègue, car lui ausbi , ;'i '>' rasion, avait donné des signatures de ce genre, et il croyait en cela n'avoir fait qu'user d'un droit incontestable, que personne d'ailleurs ne leur avait jamais retiré officiellement. Des passeports avaient été ainsi délivrés ouvertement depuis le commencement de l'occupation :

i° aux gens dangereux et aux anciens détenus qu'il y avait intérêt à éloigner de la ville; 2"" aux commerçants qui allaient acheter des marchandises ; 3"* aux habitants qui allaient chercher leur famille en province. L'autorité prussienne pouvait ne reconnaître aucune espèce de valeur aux passeports délivrés par une autorité française, mais elle ne pouvait avoir la prétention de détruire la valeur de ces passeports aux yeux de nos compatriotes, par conséquent, il y avait toujours lieu de délivrer ces pièces; destinées à servir dans les rapports entre Français. M. Forster n'admit pas ces raisons et ajourna les deux adjoints à un second interrogatoire, en les constituant prisonniers sur parole. Après un second interrogatoire et un examen des papiers saisis, ils furent enfin reconnus libres, à quatre heures du soir, non sans avoir été avertis qu'ils seraient l'objet des plus grandes rigueurs, s'ils retombaient dans u la faute )) qu'ils avaient commise. — Quant à l'employé, M. Fouquet, il avait, dès le matin, été conduit en prison, et il n en sortit que le soir. Il avait dû aussi subir un interrogatoire menaçant, dans le cours duquel il avait fait à M. Forster une réponse adroitement naïve, qui démontrait d'un mot tout ce qu'il y avait d'absurde et d'inique dans les coups d'autorité du sous-préfet prussien.

A cette question : a Qui vous a donné l'ordre de dresser les passeports? » M. Fouquet avait répondu : « Monsieur, cet ordre ma été donné il y a au moins quinze ans, le jour où j'ai pris possession démon service, et depuis ce jour-là, je n'ai pas cessé de dresser mes passeports, sans avoir besoin d'ordre nouveau pour cela. »

A cette réponse inattendue, M. Forstor n'avait rien trouvé à répliquer. En cette circonstance comme en tant d'autres, cet agent, trop ardent dans son zèle, avait fait preuve d'autant de maladresse que de Lrutalité.

Le même jour, dans la matinée, Tautorite prussienne avait ordonné une perquisilion générale dans le quartier Montreuil.

Des agents de police, des gendarmes, des pelotons de soldats d'infanterie occupèrent militairement les rues et fouillèrent les maisons, de la cave au grenier, sondant même les murailles. Ce que Ton cherchait, c'était des armes. La police prussienne savait qu'elles n'avaient pas été toutes déposées, lorsque l'ordre eu avait été donné, et deux coups de feu ayant été tirés dans les bois de Ville-d'Avray, une perquisition avait été ordonnée.

14 décembre.

Le lendemain, 14, Tordre suivant était ainché :

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