‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 4 sur 62 · SOCIÉTÉ INTERNATIONALE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ INTERNATIONALE

de secours aux blessés militaires.

(( Le comité versaillais de la Société de secours aux blessés militaires, et le comité départemental de So'ne-et-Oise, qui ont toujours poursuivi le même but, mais qui aujourd'hui sont complètement unis de fait comme d'intention, adressent un dernier appel à l'humanité et au dévouement des populations de notre département. En ne tenant compte que des ofTres les plus complètes, la Société dispose, à Versailles seulement, de plus de quatre cents lits offerts par les particuliers, avec soins et nourriture pour les blessés qu'ils s'engagent à recueillir. Les communautés,, les établissements public*^, le château, offrent un nombre de lits au moins égal, et le total approche de i,500, si l'on y fait entrer des demandes d'inscription qui nous parviennent de beaucoup de communes du département.

((Enfin nous pouvons annoncer l'installation, au château, d'une ambulance hollandaise, munie de ressources considérables et dirigée par Tun des fondateurs de la Société internationale de secours aux blessés militaires, M. le capitaine de marine Yandevelt, qui veut nien nous apporter le concours de son dévouement et de sa Ion* gue expérience.

(( La Société pourrait disposer, en outre, d'un certain nombre de locaux importants, mais entièrement dégarnis. Aussi toutes les offices de matériel, tel que lits, matelas, draps, couvertures, mobilier de toute sorte à l'usage des ambulances, seront-elles accueillies avec la plus vive reconnaissance.

(( Les deux comités rappellent en même temps que les insignes de la Société, quels

qu'ils soient, croix, brassards, drapeaux, etc., ne constituent une sauvegarde que s'ils portent son estampille et s'ils sonf, en outre, l'indique d'un service actif et sérieux, ou d'une hospitalité effective et présente accordée à un blessé.

(( Dans tout autre circonstance, ces insignes exposeraient, au contraire, les personnes qui les porteraient, ou les maisons qui les arboreraient sans motif légitime, à toutes les rigueurs des.lois militaires.»

Dès que la guerre avait été déclarée, la Société internationale de secours aux blessés avait adressé un appel au pays, pour que partout des ambulances fussent organisées et des souscriptions recueillies. De son côté, le gouvernement avait provoqué la création de Comités départementaux, formés sous ses auspices, et chargés également de recueillir des cotisations en argent et en nature. La population de Versailles, fidèle & son esprit de charité, avait répondu avec le plus généreux empressement à ces divers appels. Les habitants avaient tenu à honneur d'inscrire leur nom sur les registres de souscription. En même temps s'était formé, à la mairie même, un atelier de dames, où le linge était transformé rapidement en bandages et en charpie. Madame Gornuau avait pris la direction de ces travaux avec le dévouement sincère dont elle avait déjà fait preuve lors de l'invasion d'un autre fléau. Dans la plupart des familles, les femmes, les enfants mêmes travaillaient pour les blessés, et les ballots envoyés à la mairie remplissaient des salles entières. Des troncs placés chez les commerçants et autour du marché se remplissaient chaque jour d'offrandes abondantes.

Dans le premier moment, ces cotisations et ces dons, destinés par les habitants tantôt à la Société internationale, tantôt au Comité départemental, avaient presque tous été reçus et centralisés à la mairie : vers le milieu du mois d'août, le comité sectionnaire versaillais de la Société internationale,pour ne pas prolonger cette confusion, qui pouvait lui être préjudiciable, s'installa à rhôtel des Réservoirs. — Le comité avait alors pour président M. Rameau. Elu maire le 5 septembre, M. Rameau transmit ses pouvoirs à M. Horace Delaroche. A ce même moment, l'atelier de dames installé à la mairie se trouva à peu près complètement dispersé par l'émigration. Il se reforma à l hôtel des Réservoirs, sous la présidence de M*"* Horace Delaroche , qui le maintint en activité pendant toute la durée de l'occupation. — Le comité départemental et le comité de la Société in-

ternationale, qui d'abord s'étaient trouvés | en concurrence et même un peu en rivalité pour le bien à faire, se mirent tout à fait d'accord, afin qu'il n'y eut aucun double emploi dans Taction également utile qu'ils exerçaient. Le comité départemental se chargea exclusivement des secours aux familles des militaires blessés ou tués ; le comité de la Société Internationale se chargea de Torganisation des ambulances et des soins à donner aux blessés sur le champ de bataille, dans les combats qui devaient inévitablement avoir lieu autour de Versailles.

La première mesure prise par le comité de la Société Internationale pour organiser ce service avait été de convoquer les médecins à l'hôtel des Réservoirs, afin de s'assurer de leur concours. Les médecins, réunis le 20 août, se mirent avec un entier désintéressement au service du comité. Les pharmaciens, réunis le 24, déclarèrent qu'ils livreraient les médicaments au prix coûtant ; les négociants en vins prirent un engagement analogue. En dehors des préparatifs faits dans les deux hôpitaux civil et militaire, des lits furent disposés pour les blessés au Gbâteau, au Lycée, et dans un très grand nombre d'habitations ; on dressa des listes d'ambulanciers, de brancardiers, de voituriers, qui devaient toujours se tenir prêts à marcher au premier signal. En un mot toutes les précautions furent prises pour que les secours fussent donnés avec promptitude et régularité dès qu'ils seraient demandés. Au commencement de septembre, on avait annoncé que le nombre des blessés était déjà immense ; cependant Versailles, malgré tontes les démarches pour en recevoir, n'en voyait arriver aucun ; l'intendance avait préféré les diriger sur les villes du centre. On gardait Versailles, disait-on, pour les blessés de Metz et de la grande bataille qui devait se livrer devant Paris.

Cette grande bataille ne se livra pas, et Versailles fut occupée par les Prussiens avant d'avoir reçu les blessés auxquels tant d'habitants de notre ville avaient demandé instamment de consacrer leurs soins. Notre ville, occupée par l'ennemi, n'eut pas même la triste consolation, quelle avait pourtant implorée de tous côtés, de pouvoir distraire un peu sa pensée de la présence du vainqueur en soulageant et en soignant les vaincus.

Le 13, l'ennemi était déjà assez près pour que le préfet adressât au maire la lettre suivante :

« Monsieur le Maire,

« L'ennemi se rapprochant de notre département, il est urgent de mettre en lieu de sûreté les archives des communes et notamment les registres de l'état civil.

« Je vous invite, monsieur le Maire, à prendre immédiatement les mesures nécessaires pour assurer la conservation et l'intégrité de ces documents importants.

« Je vous laisse le soin d'apprécier, en raison des circonstances locales, les dispositions particulières qui peuvent être le plus utilement adoptées à cet effet.. »

Los prescriptions du préfet furent immédiatement mises à exécution.

14 septembre.

Le 14, un ordre de l'autorité militaire supérieure enjoignit d'évacuer sur Paris la poudrière de Versailles.

Le maire, après avoir reçu cet ordre, fit dresser le procès-verbal suivant :

« Nous, Maire de Versailles, considérant que le dépôt des poudres et cartouches est placé sous les ordres de l'administration de la guerre;

« Que le général commandant la subdivision, excipant d'ordres venus de Paris de la part du gouvernement de la Défense, et ayant pour but de faire le vide en matière de munitions et fourrages dans le rayon où l'action de l'ennemi peut s'exercer, la ville de Versailles ne pouvait ni ne voulait contrecarrer ces ordres.

« Que cependant, en admettant comme très vraisemblable l'opinion généralement admise que Versailles ne pourrait ni soutenir un siège, ni résister à une force importante de l'ennemi, la ville a toujours manifesté la volonté de ne pas se laisser insulter et rançonner par des éclaireurs ou maraudeurs de l'ennemi.

« Qu'à ce point de vue elle refusera l'entrée de ses murs auxdits éclaireurset peutêtre dans la nécessité soit pour les repousser, s'ils attaquent, soit dans tous les cas pour maintenir l'ordre public, de faire un service de police dans la ville, même après l'occupation par l'ennemi.

« Invitons M. le lieutenant-colonel commandant de place à exprimer à M.. le général commandant la subdivision le vif désir au nom de la garde nationale de la viHe, de conserver une réserve dans la poudrière de Versailles, d'au moins 25,000 cartouches.

(( De tout quoi, nous avons dressé le présent procès-verbal, en double exemplaire^ dont un sera adressé à M. le préfet

da département de Seine-et-Oise, et nous avons signé avec le lieutenant-colonel commandant de place.

(( Rameau, Bourgeois. »

Ce même jour, à 2 heures, une première compagnie de gardes nationaux volontaires, composée de 100 hommes, partit pour Paris, pleine du meilleur esprit, et aux cris de : Vive la Ri^publique I Cette compagnie fut bientôt suivie de deux autres^ qui formèrent un bataillon complet.

Pendant tout le siège de Paris, cette troupe, que le maire avait baptisée du nom de Bataillon d'honneur de Versailles, devait justifier son titre en se faisant remarquer par le zèle et la persévérance patriotiques avec lesquels elle s'acquitta de son service.

Le siège de Paris devenait imminent, et cependant les travaux nécessaires à la défense étaient bien loin d'être complets; c'est dans ces derniers jours seulement qu'on s'en occupa avec énergie, mais trop tordivement, car tout devait rester inachevé. Le maire mit à exécution, en ce qui le concernait, les mesures ordonnées par la dépêche suivante, adressée par le ministre des travaux au ministre de Tintérieur et transmise aux maires et aux préfets :

« Vous êtes prié de vous mettre en rapport avec les ingénieurs des ponts-et-chaussées, les maires et les inspecteurs des forêts, pour requérir le plus grand nombre possible de terrassiers destinés aux forts de Chàtillon, des Bruyères de Sèvres, de Montretont, et le plus grand nombre possible de bûcherons pour faire les abattis, d'accord avec les officiers du génie et d'état-major. Les terrassiers seront divisés en trois brigades. Le nombre de chacune sera communiqué : 1® à M. le commandant de Bovet, au fort de Ghâtiîlon ; 2° à M. le capitaine Dumont, à Montretout; 3^ à M. Fauvel, au fort des Bruyères. Les hommes requis devront être prêts à partir au premier ordre qui leur sera donné par l'administration de la guerre. »

Tout indiquait qu'il ne s'écoulerait pas beaucoup de journées sans que l'ennemi ne parut; l'anxiété était grande; dans ces circonstances, la proclamation suivante du préfet fut accueillie par la population avec une vive émotion et contribua à donner aux âmes la force et le calme qui leur étaient si nécessaires :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

VILLE DE VERSAILLES

(( Chers concitoyens, « Voici les grands jours d'épreuve.

(( Nous soiîfTrons tous cruellement. Mais ne sentons-nous pas nos cœurs s'élever dans la souffrance?

« Avons-nous jamais aimé plus qu'en ce moment notre chère Patrie?

(( Prouvons le donc cet amour!

« Debout, jeunes gens généreux, hommes énergiques de notre garde nationale!

« Serrez-vous sous les ordres de vos chefs, obéissez, soit qu'ils vous conduisent à Paris, soit qu'ils fassent appel sur d'autres points à votre courage.

« N'interdisez à votre patriotique ardeur que les actes isolés au milieu de populations sans défense : ils ne pourraient qu'attirer des représailles terribles.

(( Devant l'ennemi, l'indiscipline et la discorde ne sont que les prétextes de la lâcheté.

(( Mes concitoyens, mes amis, mes frères, dans cette crise suprême, étouffons tout sentiment vulgaire et égoïste! N'ayons devant les yeux qu'une image, notre Patrie outragée, frémissante! An nom de tout ce que vous avez de plus sacré, qu'elle n'ait pas à rougir de ses enfants!

« Nous tous, armés ou non, soyons hommes, montrons-nous dignes de nos pères, relevons les timides, soutenons les faibles, faisons honte aux défaillances; pensons aux autres plus qu'à nous-mêmes. Ouvrons nos cœurs, entr'aidons-nous, ne nous divisons pas 1

« Vive la Patrie !

tt Le préfet, Ë. Charton. »

Les conseils donnés par cette proclamation indiquent quelques-unes des difficultés morales qui s'ajoutaient aux périls de la situation militaire. Nous ne devons pas hésiter à le dire : s'il y avait alors dans bien des cœurs le désir de l'action, l'élan vers le sacrifice, dans bien d'autres on ne trouvait que l'indifTérence et l'inerte résignation. Il semblait que le mot de Patrie n'éveillât plus qu'une idée confuse, incapable de secouer la torpeur égoïste dans laquelle trop d'intelligences s'étaient habituées à vivre depuis vingt ans.

Un ordre que le maire avait été obligé de»

donner quelc[ues jours auparavant atteste combien la situation si désastreuse du pays préoccupait peu certains esprits, atteints d'une incurable frivolité. Au moment même où la présence de l'ennemi était signalée dans les départements voisins, où chaque jour des combats sanglants avaient heu pour la défense du sol, des habitants de Versailles et des environs s'étaient répandus dans les parcs autrefois réservés, et se livraient joyeusement à la chasse. Pour mettre enfin un terme à ces parties de

plaisir, il fallut que rautorité municipale rappelât sévèrement les lois sur la chasse et fît saisir, aux barrières, le gibier tué. Un grand nombre de pièces furent ainsi enlevées aux chasseurs et distribuées aux hôpitaux.

La faute, du reste, devait retomber en partie sur 1 administration nouvelle de la Liste civile ; au lieu de s'opposer tout de suite à ce scandale traditionnel, elle avait donné trop légèrement les premières autorisations à quelques chasseurs de Paris, qui semblaient avoir vu avant tout, dans la chute d'une monarchie, Toccasion pour eux-mêmes d'une chasse princiëre.

19 septembre.

Le 17, conformément à des ordres supérieurs, avis fut donné dans la ville, à son de tambour, d'envoyer à Paris ou au loin tous les chevaux çue la ville renfermait, afîn de les soustraire à Tenneml, qui pourrait les utiliser pour sa cavalerie et ses transports.

Dans la séance de ce jour, le Conseil municipal décida que des conseillers visiteraient toutes les barrières de la ville, afin de constater par eux-mêmes si les mesures prescrites pour la garde des entrées étaient observées. Cette visite fut ré- Bartie entre MM. Denis, de Montfleury, [ainguet, Jeandel, Rémont, Fontaine, de Pavant, Pigeon, Postel-Grusse, Housay et Barbu.

Depuis le 5 septembre, le Conseil s'était déclaré en permanence^ et depuis plusieurs nuits, à tour de rôle, deux membres du Conseil couchaient à THôtel-de-YiHe pour qu'il y eut toujoui*s présent un membre de la municipalité autorisé à donner des ordres, en cas d'alerte aux barrières.

Le côté le moins protégé était le parc et le Château ; le maire écrivit au régisseur aiin que toutes les issues du parc fussent surveillées avec le plus grand soin.

La ville cependant s'était peu à peu dégarnie de toute les troupes régulières. Le général de Lonçuerue , commandant la •subdivision, partit le 17 avec les derniers escadrons de cuirassiers qui fussent restés à Versailles.

Le trésorier général, le directeur des postes, l'ingénieur en chef avaient également obéi aux ordres ministériels et avaient quitté la ville.

Des agents envoyés dans les environs de la ville par le commissaire central de police pour recueillir des renseignements, constatèrent que l'ennemi occupait déjà Jouy, et que le gros de l'armée était sur les hauteurs de l'Hôtel-Dicu. Ces rensei-

gnements furent immédiatement transmis au commandant des troupes françaises postées au château de Meudon, afin qu'il en tirât parti.

Toutes les nouvelles qui parvenaient à Versailles étaient d'accord pour annoncer qu'un corps d'armée comprenant des forces extrêmement considérables était à quelques heures de marche.

Le maire eut alors une conférence approfondie avec le colonel de la garde nationale, devenu le commandant de place depuis le départ du général de Longuerue. Dans cette conférence, les forces réelles dont la ville disposait furent étudiées dans le plus grand détail, et ce qui était évident par soi-même fut bien vite reconnu, c'est que ïa, résistance & un de ces corps d'armée considérables qui s'approchaient ne présentait absolument aucune chance de succès. La garde nationale, telle qu'on avait pu l'organiser en quelques jours, pouvait et devait protéger l'honneur de la ville en s'opposant à tout envahissement subit et à toute insulte tentée par un détachement isolé, mais il lui était tout à fait impossible d'assurer la défense contre une attaque faite par des troupes régulières pourvues d'artillerie. Non-seulement, en effet, Versailles est une ville absolument ouverte, mais elle est entourée de plusieurs côtés par des hauteurs boisées qui la dominent; rien n'est plus facile a un ennemi venant du dehors quo d'occuper ces hauteurs, et ce simple mouvement rend vaine toute tentative de résistance. Que fallait-il donc faire lorsque l'ennemi approcherait? Ce que M. de Jouvencel avait fait dans des circonstances presque identiques et ce que le jugement de la postérité avait approuvé : lutter contre les excès de la force militaire en lui opposant la seule force dont on disposât véritablement, c'est-à-dire le courage civil.

La nuit du 17 au 18 fut calme. Le 18, la gare du chemin de fer de la rive gauche avait été fermée et tout le matériel ramené à Paris. La rive droite continuait son service de deux en deux heures. Les trains de la ligne du Mans passaient encore.

18 septtsmbre

Pendant toute cette journée, des éclaiclcurs français parcoururent les environs de Versailles. Vers 3 heures, quatre de ces cavaliers, des guides, parurent à la grille de Satory, ne sachant quel chemin prendre pour se diriger sur Paris. Trois d'entre eux restèrent à la grille, pendant que le quatrième, traversant la ville ventreà terre, venait demander des renseignements à la

Mairie. Puis il retourna au galop chercher ses camarades, et tous les quatre disparurent rapidement par Tavenue de Paris.

A 4 heures du soir, le Conseil municipal était en séance, lorsqu'un employé vint prévenir le maire que trois hussards de la Mort, gui s'étaient présentés comme parlementaires à la barrière de la porte de Bue, venaient d'arriver à rHôtel-de-Ville, conduits par deux des gardes nationaux placés au poste de cette barrière.

Ces trois hussards faisaient partie d'un détachement composé de 12 hommes, qui s'était approché lentement par la route de Bue ; à peu de dislance de Versailles, neuf de ces cavaliers étaient restés en arrière par groupes de trois hommes, espacés à des intervalles à peu près égaux. Trois cavaliers seulement s'étaient avancés jusqu'à ta barrière de la porte de Bue, et après plusieurs questions sur les forces militaires qui occupaient Versailles, avaient demandé à entrer. Les gardes nationaux de service avaient répondu que la ville ne contenait aucune troupe régulière, mais qu'ils ne pouvaient cependant ouvrir qu'à des parlementaires et pour les conduire devant le maire. Les trois hussards avaient accepté et s'étaient rendus paisiblement à la mairie, conduits par deux gardes nationaux. La grille de la mairie fut ouverte pour l'un de ces cavaliers, qui était sous-officier, et qui pénétra seul, à cheval, dans la cour. Les deux soldats d'escorte, qui étaient armés de longs pistolets-carabines, furent maintenus en dehors do la grille. Ils ne descendirent pas de cheval, et parurent veiller attentivement sur leur chef, séparé d'eux par la grille fermée. Autour de ces cavaliei'S s'amassa bien vite une foule considérable agitée à la fois par des sentiments d'étonnement, de curiosité ou de sourde colère.

Le maire, ceint de son écharpe, se rendit, suivi des conseillers, dans la cour de l'Hôtel- de- Ville. Le sous-officier ne parlait et ne comprenait que l'allemand. MM.

Franchet d'Esperay. adjudant de place, et Hermann Dietz fils, professeur à l'école de Saint-Cyr, servirent d'interprètes dans la conversation qui s*engagea. Le sous-officier, sans descendre de cheval, annonça qu'il précédait cinq régiments de cavalerie, campés dans une plaine voisine, et qui avaient le projet d'entrer prochainement dans la ville. Le maire répondit qu'il ne pouvait parlementer sur celte question qu'avec nn officier supérieur de ces corps.

A cette observation, le sous-officier répondit tranquillement qu'il allait en référer à son général, et, tournant bride avec ses

deux cavaliers, il quitta immédiatement la cour de l'Hôtel-de-Ville.

Le second passage à travers la ville ne fut pas aussi calme que le premier, et présenta quelques incidents qui auraient pu facilement amener des coups de feu.

SurTavenue de Paris, un individu donna une poignée de main à l'un des hussards.

Presoue aussitôt il fut maltraité par un grand nombre de spectateurs; il alléçua pour excuse que pendant quatre ou cinq ans, il avait travaillé avec cet allemand dans le même atelier, à Versailles (1).

Un peu plus loin, dans la rue des Chantiers, un zouave sans armes, qui n'avait pas encore rejoint son régiment, et qui pa* raissait très échauffé par le vin, se jeta à la tête des chevaux des hussards, saisit les trois brides dans ses mains, en gesticulant et en proférant des menaces. Les deux cavaliers porteurs de pistolets-carabines les dirigèrent sur la poitrine du zouave, mais sans tirer. Les gardes nationaux qui accompagnaient les hussards parvinrent à écarter ce zouave et à faire respecter le caractère des parlementaires. D'autres habitants montrèrent au passage de ces cavaliers ennemis des dispositions très hostiles et quelques-uns, armés de fusils, les menacèrent. Les cavaliers gardèrent constamment leur sang-froid et continuèrent leur route. Ils s'arrêtèrent un seul instant, pour acheter un numéro du Petit Journal, qu'un vendeur criait dans la rue. Dès qu'ils furent arrivés à la barrière, ils quittèrent tout de suite le pas, qu'ils avaient gardé depuis leur entrée dans la ville, et rejoignirent au grand galop les autres cavaliers restés en vedette à les attendre.

Après une courte reprise de la séance du Conseil, le maire monta en voiture, accompagné de MM. Deroisin, adjoint, Delaroche et Remont, conseillera municipaux, et se rendit à la barrière de la porte de Bue. — Après avoir attendu environ trois quarts d'heure, et constaté qu'aucun ennemi ne paraissait devoir s'approcher, le maire revint à l'Hôtel-de-Ville, et reprit séance au Conseil municipal.

19 septembre.

Aucun incident ne survint pendant la nuit du 18 au 19, mais dès que le jour parut, on entendit le bruit d'une violente canonnade. Il était facile de reconnaître qu'un combat important se livrait aux portes de Paris. C'était le combat de Chàtillon.

Le matin, à 6 heures et demie, en arri-

(1) Journal de VersailUs, n<> du 22 septembre 1870*

vant à rHôtel-de-Ville, le maire fut prévenu qu'à la grille de la rue des Chantiers, un détachement assez considérable s'était présenté. Le maire se rendit aussitôt en voiture à cette barrière, accompagné de MM. Deroisin, adjoint, Barbu, conseiller municipal, et Hermann Dietz, interprète.

L'officier ([ui commandait le détachement demanda à entrer dans la ville, simplement, disait-il, pour faire des fourrages.

Le maire se refusa absolument à toute entrée d'un soldat allemand dans la ville, tant que les conditions d'une capitulation n'auraient pas été discutées avec un officier supérieur. L'officier demanda alors que l'on fournît des vivres, en dehors de la barrière, à ses hommes, au nombre de 200 environ. Le maire opposa un nouveau et énergique refus à cette seconde demande, et déclara qu'il ne « consentirait pas à faire porter des vivres à un ennemi qui combattait en ce moment même contre ses compatriotes. » On entendait, en effet, à ce moment dans la direction de Paris un bruit continu de canons et de mitrailleuses.

Pendant que ces pourparlers avaient lieu à la grille de la rue des Chantiers, un autre détachement de cavalerie se présentait à la grille de l'avenue de Paris, un autre à la grille du Petit-Montreuil ; un peu plus tard, un troisième se présenta à la grille de la rue Satory; en même temps que se rassemblaient aux issues de la ville ces détachements de plus en plus nombreux, demandant tous l'entrée avec plus ou moins d'énergie, et parfois tirant des coups de fusil sur les grilles, on voyait dans les bois de Viroflay et des Deux-Moulins briller au soleil des baïonnettes et des casques qui trahissaient la présence de troupes nombreuses. Il devenait certain que la ville, des côtés est et sud, était 1 objet d'un investissement complet. Ces détachements, envoyés du côté de Versailles depuis la veille, étaient les éclaireurs des masses considérables de troupes qui se battaient à Chàtillon. Les parlementaires, du reste, Tavaient annoncé formellement. En face d'un pareil déploiement de forces, auxquelles on ne pouvait opposer qu'une garde nationale armée de fusils à piston en médiocre état, encore incomplètement organisée, sans cadres complets, engager la lutte, ce n'était pas protéger la ville, mais simplement fournir un prétexte à l'ennemi pour autoriser toutes les violences, après une victoire qui ne pouvait être douteuse.

La municipalité de 1870 se trouvait exactement dans la même situation que celle de 1814 et de 1815; elle suivit la même ligne de conduite : elle mit tous ses efforts et toute

son énergie là où il était possible et utile de les mettre, c'est-à-dire dans la discussioa des articles d'une capitulation que son de* voir lui imposait de n'accepter qu'honorable et protectrice des intérêts de la ville.

M. Horace Delarochc, conseiller municipal, qui vint rejoindre le maire à la grille de la rue des Chantiers, lui offrit de se rendre auprès du général qui commandait les troupes pour conférer avec lui (en allemand, si besoin était), sur les obligations qui devaient être consenties de part et d'autre avant que les grilles de la ville ne fussent ouvertes. Le maire accepta.

M. Delaroche fut conduit alors au général de Stolberg, qui était sur l'estrade du champ de courses de Porchefontaine. Ce général donna sa parole à M. Delaroche que la ville serait respectée, si ses troupes entraient.

Le maire, à qui M. Delaroche rapporta cette promesse, pensa qu'un pareil engagement, d'où dépendait le sort de la ville, devait être fuit d'une façon plus authentique et sur une pièce signée. M. Delaroche repartit pour obtenir cette pièce, et négocier les conditions de la capitulation, dans les termes indiqués par le maire^ et empruntés par lui aux actes conclus en 1814 par M. de Jouvencel. Mais le général de Stolberg répondit qu'il n'avait pas qualité pour donner la signature qui lui était demandée. Il ajouta que du reste la ville serait occupée le jour même par un corps d'armée, et que c'était avec le chef de ce corps d'armée qu'il convenait de traiter.

Aussitôt après le départ de M. Delaroche, le maire, averti de la présence do hussards à la grille de l'avenue de Paris, s'y rendit; là, il refusa encore avec énergie les fournitures de vivres que l'officier du détachement lui demandait, et il enjoignit aux gardes nationaux de maintenir les grilles fermées.

De retour à l'Hôtel-de- Ville, le maire y trouva un nouveau parlementaire. C'était cette fois un officier supérieur : le commandant en chef du génie du cinquième corps. Cet officier demanda pour le 5° corps la faculté de traverser la ville où, disait-il, aucune troupe ne devait pour le moment séjourner. Il se déclarait d'ailleurs prêt à signer toutes les promesses propres à garantir la sûreté de la ville. Des condicions lui furent soumises; il les discuta article par article, tantôt en allemand, tantôt en essayant de parler français. MM. Franchet d'Esperay, Délerot, et Hermann Dietz servaient d'interprètes. Après une longue et minutieuse discussion, qui eut lieu dans le cabinet du maire, en présence de plusieurs membres du Conseil municipal, l'entrée des troupes fut autorisée aux conditions

suivantes, acceptées de part et d'autre :

Art. 1"*'. Respect des personnes et des propriétés, des monuments publics et objets d*art.

Art. 2. Conservation, par les seuls gardes nationaux, de leurs armes (sans munitions), uniformes, postes, pour le service de police dans la ville et à la prison.

Art. 3. Les troupes allemandes seront logées dans les casernes et établissements publics convertis en casernes. Les officiers seront logés chez les habitants, s'il est nécessaire ^t même les soldats, si les casernes ne sumsent pas) (1).

Art. 4. Les hôpitaux civils et militaires seront respectés et les blessés non prisonniers, conformément à la Convention de Genève.

Art. 5. Les vivres de marche et les fourrages seront livrés aux troupes allemandes, sans aucune contribution de guerre.

Fait à THÔtel-de-Ville, le 49 septembre 1871.

Approuvé la Convention ci-dessus, sauf ratification du général de Kirchbach.

Le maire.

Rameau.

PiRSCHER, (?) Commandant en chef du génie du 5* corps.

Cette Convention fut rédigée en trois exemplaires, deux en français et un en allemand; un exemplaire français resta entre les mains du maire ; les deux autres furent remis au commandant du génie, qui affirma ne pas douter de la ratification du général de Kirchbach.

Pour éviter tout malentendu dans la population lors de l'entrée des troupes allemandes, le maire se rendit à la grille de la cour de THÔtel-de-YiHe, et donna lecture aux habitants qui y étaient rassemblés des articles de la capitulation.

A 10 heures, le Conseil se réunit; le maire communiqua les articles de la convention signée le matin. Le Conseil les approuva, et désigna trois conseillers pour veiller à l'entrée régulière des forces ennemies.

La Convention fut de plus adressée au Préfet avec la lettre suivante :

« Versailles, le 19 septembre 1870.

a Monsieur le Préfet, « J'ai conféré avec %ous des événements d'hier, relatifs à l'invasion de la ville de Versailles, et j'ai conféré avec votre secré-

(1) Des membres de phrase furent tour à tour, pendant la discussion, i^outés et retranchés h ces articles, co qui explique les Irrégularités de la rédaction.

taire particulier (1) de ceux de ce jour.

« Je crois être certain de votre approbation, mais le Conseil municipal m'ayant manifesté aujourd'hui le désir qu'une lettre de vous consolidât les pourparlers de capitulation que nous avons ouverts et conclus, sauf ratification du général en chef, je viens vous prier de vouloir bien me répondre un mot à ce sujet. »

Le Préfet répondit ;

Versailles, le 19 septembre 1870.

(( M. le Maire et MM. les Conseillers.

c( Vous voulez bien me donner communication des pourparlers de capitulation que vous avez ouverts et conclus, dans l'intérêt de la ville de Versailles, sauf la ratification du général en chef de l'armée ennemie.

(( Les conditions que vous avez proposées me paraissent être, dans les malheureuses circonstances où se trouve Versailles, aussi favorables qu'il était permis de l'espérer, et je ne doute pas que ce sentiment que j'éprouve ne soit aussi celui du gouvernement lorsqu'il les connaîtra.

(( Agréez, Messieurs, l'assurance de ma parfaite considération.

« Le Préfet, «Ed. Cdarton* »

Quelques jours plus tard, dans une lettre qui fut une des dernières que le Préfet put recevoir de Paris par messager, le ministre de l'Intérieur, M. Gambetta, fit en efl*et parvenir son approbation des conditions conclues.

A midi, l'aide-de-camp du général commandant en chef le 5° corps d'armée se présenta à l'Hôtel-de-Ville et demanda à voir le mairq. Conduit dans son cabinet, il lui annonça, en français, et en présence d'un grand nombre de conseillers municipaux, que le 5® corps était aux portes de la ville, qu'il allait la traverser pour se rendre à son campement, entre Versailles et Saint-Germain, et que son général s'installerait à Versailles avec un bataillon qui logerait dans les casernes.

Le maire fit observer que si les portes de la ville, d'après la convention signée le matin, devaient être ouvertes aux troupes allemandes, il fallait, d'autre part, que la ratification de cette convention, promise au nom du général par un ofQcier supérieur, f&t donnée expressément.

L'aide-de-camp répondit que les conventions stipulées le matin regardaient seulement les troupes qui devaient rester dans la ville, et non celles qui devaient

(1) M. Délerot, qui remplissait ces fonctions conjointement avec MM. Jules Gharton et Edmond Saglio.

seulement passer. II ajouta que, d'ailleurs, « si on voulait s'opposer au passage des troupes, elles passeraient de force. »

Le maire constata alors que ce mot de force établissait exactement les relations qui existaient entre lui et le général qui demandait à occuper la ville. « Vous Tavez dit vous-même, monsieur, ajouta le maire, et je tiens à vous le dire aussi de mon côté : en vous laissant entrer, c'est à la force que je cède, et si j'étais assez heureux pour avoir un moyeu quelconque de vous empêcher d'être ici, vous n'entreriez certes pas : c'est en ennemi et comme ennemi que je vous reçois, je tiens à co que vous le sachiez bien, et j'ai besoin de vous le dire en ce moment, u

Les paroles du maire étaient prononcées avec une émotion et une vigueur d'accent qui en augmentaient encore l'énergie ; elles parurent inspirera l'aide-de-camp quelque respect pour le magistrat qui savait conserver tant de ferme dignité devant un ennemi victorieux et toujours si aisément disposé à l'emploi de la violence. Il écouta en silence, s'inclina, et sortit.

Peu de temps après son départ, une ambulance prussienne, composée d'un grand nombre de voitures conduites au grand trot, déboucha par la rue des Chantiers, et sans s'arrêter, sans demander aucun renseignement, se dirigea tout droit vers le Château, dont elle prit immédiatement possession, au nom du 5' corps. Elle y installa les blessés allemands qu'elle ramenait du combat de Châtillon.

De son côté, le comité vei^saillais de la Société iutenmtionale^ dès que le canon avait retenti, avait envoyé de nombreuses voitures sur le champ de bataille, surtout du côté de Villacoublay. Ces voitures rentrèrent à Versailles à partir de 10 heures du matin et distribuèrent des blessés dans les principales ambulances de la ville.

A 2 heures, le cinquième corps d'armée commença à entrer dans la ville par la grille de la rue des Chantiers. Infanterie, cavalerie et artillerie défilèrent, musique en tête, jusqu'à 6 heures, en masses serrées, sans interruption. Près de quarante mille hommes traversèrent ainsi Versailles, entrant par la rue des Chantiers pour sorlir par la grille du boulevard du Roi, et se diriger du côté de Saint-Germain, où ils donnèrent la main à d'autres troupes qui venaient par Saint-Denis.

Le 19 septembre 1870 était le jour fixé par les Prussiens pour achever Tinvestisscment de Paris, et l'investissement fut en effet compléta partir de ce jour. Il n'y eut plus pour les Parisiens de relations avec lo

dehors, et, par conséquent, avec les Verpaillais, qui eux-mêmes se trouvèrent, à partir de ce jour, emprisonnés dans leur ville. Des laisser-passer, délivrés par l'autorité prussienne, furent nécessaires pour sortir. Le service de la poste, déjà bien irrégulier depuis plusieurs jours, fut officiellement suspendu.

Parmi les régiments qui défilèrent ainsi pendant quatre heures, il en est un dont le chef de musioue eut l'âme assez basse pour faire jouer la Marseillaise pendant son passage devant la Mairie. Celte infâme ironie devait se répéter plusieurs fois pendant la durée de l'occupation.

De temps en temps, au milieu d'un de ces bataillons allemands, on apercevait des groupes de soldats français, faits prisonniers le matin même au combat de Châtillon. La foule les acclamait au passage. Ils jetaient de côté un regard triste et reconnaissant vers ceuxqui leur rendaient encore hommage malgré leur défaite.

Cette entrée subite de quarante mille hommes dans la ville paraissait inspirer à la foule assez nombreuse, qui s'était rassemblée devant la Mairie et la Préfecture, un sentiment de stupour profonde. Pour la population de Versailles, d'habitudes et de caractère fort paisibles, les émotions se succédaient depuis quelques heures avec une rapidité et une violence qui semblaient avoir jeté les âmes dans une espèce d'étourdissement. Les plus craintifs se sentaient cependant presque rassurés en voyant de leurs yeux ces allemands qui semblaient en somme des soldats, sinon vêtus comme les nôtres, du moins aussi soumis et aussi disciplinés. Leur manière d'entrer dans la ville, en ordre si parfait, calmait un certain nombre d'inquiétudes; le matin, au bruit du canon, beaucoup d'habitants et surtout d'habitantes avaient cru que la journée ne s'écoulerait pas sans un pillage ou un incendie.

Tout semblant au contraire devoir se passer sans danger réel, une espèce de détente s'était produite, et même, le péril ayant disparu, la curiosité, pour quelques esprits frivoles ou vulgaires, l'emportait sur tous les autres sentiments. Disons vite que cette curiosité puérile ne se manifestait que dans une bien petite partie des spectateurs ou dans une partie méprisable. Pour tous les autres témoins de cette scène, c'était la tristesse profonde, la honte, la colère que les traits et les regards trahissaient ; bien des paroles de menace furent mêmes dites plus ou moins haut par des ouvriers, anciens soldats, qui assistaient en frémissant à cette humiliation ; bien des larmes silencieuses coulèrent et les conversations qu'on

échangeait étaient toutes l'expression émue de cette pensée : Nous apprenons aujourd'hui à connaître une douleur nouvelle dont nous ne soupçonnions pas la cruelle amertume.

Dès que les troupes allemandes avaient commencé à pénétrer dans Versailles, les intendants de tout grade avaient pullulé à la mairie avec des demandes énormes de réquisitions de toute nature; leur ridicule exagération s'explique peut-être en partie par une erreur de certaines cartes prussiennes mises entre les mains des officiers.

Sur ces cartes, à côté du nom de chaque ville, était inscrit le chiffre de sa population. Or, à côté du nom deVersailles était inscrit le chiffre de 48,500 habitants. Les intendants avaient calculé leurs exigences sur ce chiffre, trop élevé de plus de 10,000, et faux surtout dans ua moment où une grande partie de la population avait déserté.

Ces intendants pénétraient et s'installaient dans tous les bureaux de l'Hôtel-de- Vîlie, s'asseyaient à leur aise, et dressaient à loisir leurs listes do denrées à fournir; d'autres apportaient ces listes écrites au crayon sur des chiffons de papier déchirés de leur carnet. Les moins élevés en grade étaient les pins grossiers. Un d'eux, qui avait montré une insolence par trop brutale en présence d'un officier supérieur, reçut de lui, comme avertissement, un violent soufflet, au grand étonnement des Français présents. Nous ne savions pas encore comment les nobles prussiens avaient le droit et l'habitude de châtier les roturiers placés sous leurs ordres.

Un officier s'était spécialement chargé de distribuer les logements militaires qui, dès ce soir-là, commencèrent à peser sur la ville de ce poids sous lequel elle resta écrasée jusqu'au dernier jour.

En même temps q>ie les intendants arrivaient rapidement par groupes à la Mairie, des aides de camp venaient y demander, d'un air joyeux, des dîners et de vastes et beaux logements pour leurs généraux et pour les états-majors. Ils indiquaient en détail le menu de tous ces dîners, en insistant sur la fourniture de nombreuses bouteilles de vin de Champagne et de vins fins. Aux objections qui leur étaient faites sur rimpossii)ilité de fournir ces vins et sur le peu d opportunité de célébrer ces festins, quand des blessés allemands et français arrivaient à chaque instant dans la ville, la plupart de ces officiers répondaient par des menaces et quelques-uns commencèrent à dégainer.

En même temps qu'ils enjoignaient de

fournir aux troupes et aux officiers des vivres en abondance, les intendants réclamaient les clefs des casernes, des établissements et dépôts de l'Etat, qu'ils semblaient du reste connaître aussi bien et même mieux que les habitants de la ville.

La liste suivante, qui fut soumise tout d'abord à la municipalité, ne donne qu'une faible idée de celles qui se succédaient constamment :

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