‹ Versailles pendant l'occupation: recueil de documents pour servir à lChapitre 5 sur 62 · RÉQUISITIONS DES 9* ET 10» DIVISIONS · texte numérisé non relu

RÉQUISITIONS DES 9* ET 10» DIVISIONS

1** Cent dîners pour les hussards (à porter à la grille de l'avenue de Paris) ;

â*» Vingt à trente bœufs ou vaches sur pied;

3° Dix pièces de vin (de 228 litres) pour les troupes et 500 bouteilles de vin pour les officiers ;

4" Quatorze dîners d'officiers pour le général Von Schmidt et son état-major;

5° Vingt voitures pour le transport de fourrages pour la cavalerie ;

6** Trente terrassiers pour combler les fossés du boulevard du Roi ;

7** Cinquante lits de blessés pour le Château.

Les réquisitions de vivres étaient destinées à nourrir les troupes qui devaient rester dans Versailles et aux alentours. Les régiments désignés pour séjourner dans la ville ne se rendirent pas immédiatement dans les casernes. On sut plus tard que l'ennemi craignait qu'elles ne fussent minées, et il voulut les visiter en détail avant d'y loger. Il ne s'y installa que lentement et peu à peu. Pendant les premiers jours de l'occupation, les troupes bivouaquèrent sur les avenues. Les soldats n'avaient pas de tentes ; la nuit, ils couchaient à terre, enveloppés dans lenrs couvertures, la tête appuyée sur leur sac. lis gardaient dans leur sommeil l'ordre qu'ils occupaient en marche, et dormaient rangés les uns à côté des autres par compagnies et par bataillons ; les fusils étaient placés en minces faisceaux devant chaque file de soldats. Le matin où la nuit, dès que le régiment se levait, il se trouvait en ligne pour la marche.

Le soir du 19, les avenues de Saint- Cloud, de Paris, de Picardie furent occupées dans une grande partie de leur étendue par des régiments ainsi rangés.

Les bœufs apportés aux régiments furent tués et dépecés sur place ; les feux s'allumèrent de tous côtés; Versailles n'était qu'un immense camp regorgeant de troupes à la fois exténuées de fatigue et exaltées par le triomphe.

A la suite des troupes étaient entrées de

nombreuses voitures de transports et de grossiers chariots, d'une forme inconnue dans nos provinces, qui s'accumulèrent sur la place d'Armes et sur l'avenue de Sceaux.

Sur une partie de ces chariots boueux, couverts de bâches sordides, construits en bois mai taillé et qui rappelaient ceux des anciennes invasions germaniques ou tartares, vivaient tous les brocanteurs de bas étage que le corps d'armée traînait à sa suite. Ces chariots s'entassèrent immédiament en groupes serrés les uns contre les autres et donnèrent à certaines parties de ville la physionomie d'une halte de tribus barbares.

Dès que le défilé cessa, toutes les rues commerçantes se trouvèrent inondées de soldats allemands qui couraient lourdement de boutique en boutique pour acheter des provisions de toute espèce, dévorées aussitôt avec avidité; tous paraissaient avoir souffert de la faim pendant leurs derniers jours de marche, terminés par un combat pénible ; ils semblaient ravis de se voir enfin dans une grande ville que la plupart prenaient pour Paris. Beaucoup avaient pensé que le Château était a le palais de Napoléon. »

Ils s'entassaient de préférence chez les charcutiers, qui furent bientôt étonnés de tout ce qu'on pouvait leur faire manger.

A^défaut de charcutiers, ils entraient chez les bouchers, achetaient de la viande qu'ils avalaient immédiatement toute crue, en la coupant et en la mêlant à du poivre. D'autres étaient surtout curieux de fruits, 'ils s'étonnaient de leur bon marché, de leur abondance, et ils s'émerveillaient entre eux de la grosseur et de la beauté de nos poires et de nos pêches qui semblaient être pour ces paysans du Nord des objets de curiosité. La plupart payaient leurs achats, mais beaucoup profitaient de la foule qui se pressait dans les boutiques pour se servir eux-mêmes et disparsdtre en emportant leurs vols.

Lorsque la nuit vint, ce campement improvisé répandu dans toute la ville prit l'aspect le plus étrange.

Partout fourmillaient les soldats criant et chantant dans leur rude langage ; de tous côtés brillaient des feux où cuidait le souper des troupes, feux alimentés par du bois que les soldats allaient demander ou prendre dans les maisons les plus rapprochées. Quand il y avait dans le voisinage un treillage ou une barrière, il disparaissait en un clin d'œil jusqu'au dernier dé* bris.

Sur la place d'Armes, ou s'étaient rangés l'artillerie, le train et les équipages, des forges de campagnes étaient en pleine ac-

tivité, ietant des lueurs qui de loin faisaient croire a l'incendie. Des chevaux de cavalerie étaient sans cesse amenés à ces forges et ferrés ; des voitures étaient réparées ; chacun semblait se livrer à son travail spécial avec la plus parfaite aisance et dans la plus complète tranquilité. Toute cette installation militaire, si compliquée en apparence, s'était faite comme d'elle-même, et dans cet immense mouvement, dans cette prise de possession d'une ville inconnue par des troupes qui sortaient du combat, il n'y avait pour ainsi dire aucun trouble.

Tout, même la violence, avait sa règle tracée d'avance, de façon à laisser les passions mauvaises du soldat se satisfaire sans troubler l'ordre nécessaire à l'ensemble.

Cette violence s'exerça surtout aux extrémités de la ville, là où les propriétés sont à la fois plus vastes et plus éloignées les unes des autres. Le quartier Montreuil et le Chesnay eurent, dès cette première soirée, beaucoup à souffrir de pillages et de vols. En dépit des légendes qui avaient couru sur le respect des armées allemandes pour tout ce qui touchait à l'enseignement populaire, nos écoles communales de la rue d'Artois et de la rue de Yergennes furent saccagées; les livres et les cahiers des enfants, le mobilier des classes servirent à faire du feu pour cuire la soupe des soldats. Un grand nombre de maisons particulières furent entièrement dévastées; les soldats campés sur l'avenue de Picardie pénétrèrent, en forçant les portes, dans plusieurs habitations, les dévalisèrent en brisant les serrures et s'emparèrent du bois et du fourrage qu'elles contenaient ; le poste du fontainier de la rue de la Ceinture fut envahi ; les portes des filtres furent brisées ; aux barrières, les maisons desti* nées à servir de postes furent saccagées ; des détachements entiers s'installèrent chez des maraîchers, arrachant et pillant les légumes, brisant à plaisir toutes les cloches et jetant à la porte les maîtres du logis, qui voulaient protester contre ces dégâts inutiles; ailleurs, les coups de sabre et de baïonnette s'ajoutèrent au pillage.

Les querelles et les brutalités de ce genre, plus ou moins graves, furent sans nombre à partir du 19 septembre; les rapports de police en ont constaté chaque jour et ces rapports n'en relataient qu'une très faible, partie. Au centre de la ville, ces désordres étaient plus rares ; dans les faubourgs, ils furent quotidiens.

Toute la nuit du 19 au 20, des patrouilles

Sarcournrent la ville, qui du reste était éjà complètement aux mains de rautorité allemande; dès le premier moment^ des

détachements de soldats prussiens avaient été placés à toutes les barrières, et personne ne sortait plus.

20 lepiembre.

Le mardi 20, à 8 heures du matin, le Conseil municipal se réunit.

Le maire demanda d*abord et obtint un crédit de 100,000 francs pour payer les frais des réquisitions déià faites la veille ou annoncées pour le lendemain et les jours suivants. Les réquisitions, en effet, se continuèrent si bien quelles formèrent, au bout de six mois, un total s'élevant à plus d'un million de francs.

Le général de Kirchbach, commandant le corps d'armée qui occupait la ville, avait fait savoir par son aide-de-camp qu'il se présenterait à 10 heures et demie devant la municipalité pour lui faire une communication. Il avait annoncé en même temps que le Prince royal de Prusse établissait son quartier-général à Versailles, qu'il résiderait à l'Hôtel de la préfecture, et que la ville aurait, en dehors des troupes en garnison, à loger et à nourrir sa suite, composée de 400 personnes. Chaque grand personnage qui entra dans Versailles fit ainsi toujours savoir son arrivée par l'annonce d'une nouvelle série de réquisitions, et comme la ville devint peu à peu le grand quartier-général militaire et civil de l'occupation, on pressent à quelle masse énorme de fournitures quotidiennes Versailles dut satisfaire.

A 10 heures et demie, le général de Kirchbach fut introduit dans la Galerie municipale, où les conseillers étaient déjà réunis. Il se présenta avec une grande

Eolitesse, s'exprimant en français, et semla vouloir montrer par le ton de sa parole ferme et courtoise qu'il n'avait en rien l'intention d'abuser des droits du vainqueur, mais qu'il fallait s'incliner sans aucune espèce de résistance devant les ordres qu'il apportait. Ces ordres n'étaient rien autre chose que le refus de la convention signée la veille. Elle avait été soumise au Prince Royal qui ne l'avait pas acceptée, et le général de Kiichbach venait annoncer celte décision au Conseil municipal. Cette convention, dit le général, ne pouvait être ratiOée, parce que, d'après les lois de la guerre, « on ne conclut pas de (( capitulation avec une ville ouverte, mais tt seulement avec une forteresse ou une « place forte; » en conséquence, les articles stipulés la veille étaient nuls, et Versailles, comme toutes les autres villes de France, devait livrer ses armes et munitions.

Le maire manifesta son étonnement de

voir annuler ainsi d'un seul mot une convention débattue la veille si minutieusement par un officier supérieur allemand, qui n'avait pas paru douter de la validité de l'acte qu il avait signé. Le maire ajouta qu'il savait trop bien qu'il fallait que Versailles subit la loi du plus fort, mais qu'il devait faire remarquer au général que des fusils à ancien système de percussion (sans munitions de guerre, les cartouches ayant été renvoyées) ne pouvaient être des armes dangereuses dans les mains d'une troupe aussi peu nombreuse que la garde nationale de Versailles ; qu'on aurait donc pu sans aucun risque épargner sa dignité en lui laissant ses armes ; que d'ailleurs la garde nationale avait à remplir un service d'ordre et de police, qu'elle n avait pas d'autres armes que ces fusils et qu'elle ne pouvait faire ce service désarmée; qu'enfin, en 18i5, la garde nationale avait conservé ses armes et avait fait son service concurremment avec les armées prussiennes.

Le maire, pour mieux démontrer combien les Prussiens devaient concevoir peu de craintes sérieuses de pareilles armes, fit apporter un des fusils de la garde nationale. JjC général le regarda en souriant d'un air dédaigneux, disant qu'il connaissait fort bien cette arme, mais il n'en persista pas moins dans sa volonté. Répondant à l'argument tiré de la conduite des Prussiens en 1815, il dit que les circonstances n'étaient plus les mêmes, qu'à cette époque Paris n'était pas fortifié, tandis qu'aujourd'hui Paris était une place de guerre, sous le canon de laquelle se trouve en quelque sorte Versailles; les lois do la guerre nécessitant la reddition des armes pour toute ville occupée, il était donc indispensable que les fusils de munition, se trouvant entre les mains de la garde nationale,-fussent déposés à une heure au plus tard dans la cour de la Mairie.

Le maire fit alors observer que ce délai était insufQsant, car il fallait que les gardes nationaux fussent prévenus. Le général consentit à ce que le délai pour le dépôt des fusils de la garde nationale fut reculé et ûxé définitivement à deux heures.

Le général déclara avant de se retirer que la convention du reste n'était pas nécessaire pour protéger la ville, et qu'il était chargé par le Prince Royal d'affirmer au Conseil que « les lois de l'humanité »

seraient observées vis-à-vis des habitants de Versailles; la volonté expresse du Prince Royal était que les personnes, les propriétés et les édiQces publics fussent respectés ; il voulait notamment faire savoir au Conseil municipal que le Musée national resterait intact, et les autorités françaises

pourraient toujours, pour que ces volontés du Prince Royal fussent obéies, s'adresser aux autorités militaires allemandes.

Après ces déclarations, que le Conseil écouta en silence, le général de Kirchbach se retira.

Une demi-heure après son départ, l'avis suivant était annoncé à son de caisse dans lu ville :

Avis aux Gardes nationaux.

Les chefs de Tarmée allemande ayanl exigé que les fusils de la garde nationale et ceux des pompiers fussent rapportés à la Mairie, les gardes nîttionaux sont prévenus que ces fusils doivent être déposés aujourd'hui même à la Mairie de Versailles, avant deux heures de l'après-midi.

Cet avis fut généralement obéi, et, à partir de deux heures, les fusils furent déposés en grand nombre à la fourrière de la Mairie, où un sous-officier prussien les recevait. Ils furent de là transportés dans une salle de la caserne des Grandes-Écuries.

En 1815, à peu de différences prè», la garde nationale avait été traitée de même.

Des promesses lui avaient été faites, et quelques jours plus tard, le vainqueur, entré et installé dans la ville, avait trouvé les meilleures raisons, les raisons du plusJ fort, pour ne pas tenir sa parole.

Dèslamème heure, en même temps que le général de Kirchbach exigeait le dépôt des armes , l'intendant général du 5" corps faisait une première ronde dans les dépôts de l'Etat. Il prenait possession en particulier de tous les tabacs de l'entrepôt de Versailles, qui contenait 710,500 cigares, sans compter les autres espèces. — La poste, le télégraphe étaient visités par des employés spéciaux qui s'emparèrent des papiers, de l'argent et du matériel qu'ils trouvèrent.

Dès neuf heures, un aide de camp du Prince Royal, qui lui servait de fourrier, avait pénétré dans l'hôtel de la Préfecture. Sans faire annoncer sa présence au préfet, il avait visité les appartements et les galeries, se rendant compte de leur disposition. Peu après était arrivé un capitaine de gendarmerie qui avait fait la même inspection, donnant une attention spéciale aux diverses issues qui conduisaient à la chambre à coucher destinée au Prince. Sur les portes des chambres principales, ils firent inscrire à la craie par des sous-officiers de gendarmerie : Son Altesse Royale, — le comte de Blumenthal} — le comte d'Eulembourg (1),

■ (1) Le comte de Blumenlbal était le chef d'ëut-ma- Jor du Prince ; le comte d*Ëulembourg son grand-maréchal.

etc. Ils donnèrent des ordres pour que certaines portes fussent condamnées, que des tapis fussent posés, qu'un déjeûner fût préparé dans un des salons, et ils se retirèrent en laissant un gendarme de planton à la porte principale.

Pendant le cours de sa visite, le capitaine de gendarmerie, qui ouvrait sans façon toutes les portes, avait même ouver* celle du cabinet où le préfet travaillait encore, expédiant les derniers ordres qu'il pouvait donner. Le capitaine, à la vue du préfet, se retira sans prononcer un mot ; il pensa même à ôter de sa bouche le cigare qu'il fumait pendant sa tournée dans les salons, mais ce fut la seule politesse qu'il songea à faire au maître de l'hôtel dont il prenait possession si militairement.

Le préfet resta dans son cabinet jusqu'à ce qu'il eût achevé l'expédition des affaires qu'il avait commencées ; puis, à midi, il sortit corams d'habitude pour aller déjeuner chez lui. mais avec l'intention de ne plus passer le seuil de l'Hôtel gardé désormais par un soldat prussien.

Il avait pu, la veille, expédier toutes les pièces et circulaires nécessaires aux élections des Conseils municipaux et des députés à l'Assemblée constituante.

Ces pièces avaient été accompagnées par lui de la proclamation suivante :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Le Préfet deSeine-et Oise aux Électeurs

«Le Gouvernement de la Défense nationale vous appelle à élire, le 25, vos conseillers municipaux.

« Pas d'abstention ! Faites acte de citoyens. Votez, votez au milieu même des armes étrangères. Rien ne doit interrompre l'exercice de vos droits et de vos devoirs.

(( Votez librement. Aucune influence ne pèse plus sur vous. Aucune autorité n'a de mot d'ordre à vous insinuer. Ne prenez conseil que de votre raison et de votre con science. Personne ne vous épie; personne ne vous demandera compte de vos votes.

« Je vous recommande une seule pensée :

u Du choix de vos conseillers municipaux peut dépendre le choix de vos représentants à l'Assemblée constituante, le 2 octobre prochain. Du choix de vos représentants dépendent le salut de la France, son honneur, ses libertés et ses destinées avant et après la paix.

a Versaillesje i9 septembre iS70,

« Le Préfet de Seine-et-Oise, « Edouard Ctiartoiy. »

Retiré chez lui, le préfet envoya aa ministre de l'Intérieur la lettre suivante, qu'il avait écrite à la Préfecture, dans la matinée :

« Monsieur le Ministre ,

« Le Prince royal de Prusse prend possession de rhôtel de la Préfecture avec son état-major. Des ingénieurs allemands rétablissent le télégraphe à leur usage. La poste ne fonctionne plus qu'avec peine et par les plus longs détours.

(( Je sais réduit à l'impossibilité d'agir.

« Mon dernier acte public est un appel imprimé à tous les électeurs du département pour les inviter à voter les 25 septembre et 2 octobre.

« Je vous envoie ma démibsion à la date fixée par la loi (1), afin que, si j'étais élu, il ne s'élevât pas de contestation sur la validité de mon mandat.

(( Je vais continuer néanmoins officieusement, sinon officiellement, à exercer toute l'influence dont je pourrai user pour raffermir les esprits et les presser de ne pas s'abstenir au vote ...»

Ce même jour, il fut déclaré par l'autorité allemande que les communications du chef-lieu avec toutes les communes, même les plus voisines, devaient être soumises à l'autorisation des chefs militaires.

Cet ordre était l'annulation absolue de l'action administrative préfectorale.

M. Gharton, peu de temps après, quitta Versailles pour se rendre à Tours et se mettre à la disposition du gouvernement.

Presque aussitôt après son départ, la police prussienne descendit chez lui, sans doute pour l'arrêter, et fit une perquisition dans sa maison, sur laquelle elle continua à exercer une surveillance secrète pendant toute l'occupation. Malgré la distance elles obstacles, M. Gharton réussit à entretenir quelques relations avec le Conseil municipal de Versailles; il reçut des détails exacts sur notre situation morale et matérielle, détails qu'il put compléter en venant plusieurs fois dans les parties du département qui n'étaient pas occuj>ées. Il suivit la délégation à Bordeaux, et rendit les plus précieux services à Versailles en se faisant, auprès du gouvernement, le représentant autorisé des intérêts de la ville et l'interprète des pensées du Conseil. Dès cette époque furent étudiés des projets de réorganisation de l'institut agronomique, projets poursuivis et qui se réaliseront sans

(l)Dix Jours avant le 2 octobre. Cette démlssIoD par- Tiot entre les mains du ministre, qui la refusa, et fit savoir son refus à M. Gharton. Elle n'avait plus, d'ailleurs, de raison d*étre quelques jours plus tard, les élections à la ConsU tuante ayant été renvoyées à une époque Indéterminée. Elit ne fut acceptée définitivement que le 18 février 1871.

doute un jour. Notre ville eut aussi en lui, auprès du ministre, un défens^r bien in<»

formé qui était en état de réfuter les bruits absurdes et les calomnies ridicules qui, parfois, furent répandus en France à propos de Versailles. C'est ainsi qu'un journal de province annonça, un jour, que le Prince royal avait donné un bal à la Préfecture, et que des dames de la ville y avaient assisté. Ce bruit fut répété partout, et fit son tour de France. Le gouvernement, grâce aux renseignements authentiques que lui fournissait M. Gharton, ne fut jamais dupe de ces légendes odieuses, et il fit plusieurs fois savoir au Conseil municipal qu'il éprouvait une sympathie profonde pour les souffrances d'une ville dont il connaissait et appréciait la conduite ferme et digne.

Comme l'avait annoncé l'aide de camp, le Prince royal arriva dans l'après-midi. Il était escorté d'un piguet de uhlans.

Depuis plusieurs jours, beaucoup d'habitants avaient pris l'habitude de se masser devant la mairie et la préfecture ; c'était là qu'on se réunissait pour recueillir les nouvelles, pour lire les télégrammes qui arrivaient d'heure en heure, et qu'on affichait sur les murs de la mairie et de la préfecture. Des groupes nombreux étaient constamment réunis autour de ces placards sans cesse renouvelés et qui prêtaient à des commentaires sans fin. De plus, tout commerce, tous travaux étant suspendus, une partie de la population vivait dehors, et surtout dans les environs de l'hôtel-deville, où les nouvelles étaient connues plus tôt .qu'ailleurs. Ces diverses circontances expliquent en partie l'affluence qui se trouvait autour de la préfecture, lorsque le Prince royal de Prusse arriva. Certains correspondants de journaux allemands considérèrent, de bonne ou de mauvaise foi, cette affiuence comme une démonstration sympathique ; ils n'auraient pas pensé ainsi, s ils avaient entendu les malédictions énergiques qui, ce jour-là comme le jour de l'entrée des troupes, partaient à chaque instant des groupes dont se composait cette foule. On pouvait, certes, reprocher à ces habitants de la ville de ne pas avoir su, contrairement à leurs habitudes, rester chez eux, mais ce reproche est le seul qui puisse leur être adressé, car leur attitude n'autorisait un témoin sincère à aucune autre interprétation, et si trop de badauds manifestaient avec un sot empressement le désir de voir les traits d'un des principaux chefs de l'armée ennemie, ce désir, chez eux, restait parfaitement associé à un sentiment de haine et de colère que manifes-

talent avec assez de netteté les conversations échangées (1).

Les bureaux du rez-de-chaussée de la préfecture furent choisis pour servir de poste au bataillon qui gardait le Prince.

L'envahissement de ces bureaux par les soldats y apporta toutes les souillures et toutes les ordures. Les cartons qui garnissaient les murs furent ouverts; les papiers, jetés à terre, servirent à nettoyer les bottes des soldats. Dans les salles du Conseil de préfecture, la table du prétoire était constamment couverte de gamelles, de bouteilles et de viande. Il y avait dans ce désordre, autorisé par les officiers, une espèce de pillage ofQciel qui indiquait tout de suite Tesprit de rudesse et de brutalité avec lequel les vainqueurs voulaient agir. Ils en donnaient un témoignage immédiat dans rédifice public occupé par le chef de l'armée.

Pendant toute cette journée du 20 septembre, des habitants de Versailles affluèrent à la mairie, venant demander secours et protection contre les violences ou les vols dont ils avaient été les victimes la veille. Le maire écrivit dès le soir au général commandant de place M. de Yoigts- Rhelz pour lui mettre sous les yeux quelques-unes des plaintes qui lui avaient été présentées. Il avait été averti que c'était avec cet officier, installé avec son étatmajor à l'hôtel de France (place d'Armes), qu'il devait se mettre en relation pour tout ce qui regardait les rapports entre les habitants et les soldats. La lettre suivante fut la première qu'il lui écrivit; elle donne quelque idée d'une journée dans une ville occupée et indique l'attitude gardée par le maire de Versailles avec les vainqueurs':

« YerBailles, le 20 septembre 1870.

(( M. le Commandant de la place, « J'ai l'honneur de portera votre connais-

(1) SI flous insistons sur ce point, c'est parceque des jounialistes prussiens ont eu l'audace de faire de cette entrée du Prince Royal, couioie de rentrée des troupes la veille, une espèce d'entrée triompliale. Un d'eux a poussé le mensonge jusqu'à oser dire que le 19, des drapeaux aux couleurs allemandes avaient été suspendus aux fenêtres en signe de Joie et de bon accueil. Nous voudrions croire qu'il y a eu simplement confusion ; beaucoup d'étrangers habitant notre viiie avaient arboré leurs pavillons nationaux, et peut-être y avait-il dans le nombre quelaues pavillons hollandais que l'on peut prendre pour un pavillon allemand. Admettons cette confusion pour l'honneur des écrivains auxquels nous faisons allusion. Rleu cependant n'est moins certain : il existe en effet une écolo de patriotes tudesques qui Uennent moins encore à nous vaincre qu'à nous déslionorcr. î\a voudraient, à force de calomnies, amener l'Europe à nous mépriser autant qu'eux-mêmes nous haïssent, mais ils montrent dans leurs mensonges une trop lourde maladresse pour réussir, et ils attirent simplement sur eux-mêmes les sentiments qu'ils \oudraicnl inspirer contre nous.

sance les plaintes suivantes des habitants de Versailles, qui avaient l'intention de porter leurs réclamations au général en chef:

(( i^ Divers habitants de Versailles, venus à la mairie pour déposer leurs fusils, se sont vu refuser la sortie de la ville pour rentrer chez eux parce qu'ils habitaient hors barrière.

« 2° Un autre habitant, apportant son fîisil à la mairie, a été désarmé par les soldats d'un poste allemand placé au passage à niveau du chemin de fer.

(( 3^ Diverses personnes, venues des environs de Versailles pour leurs affaires et pour le marché, ont été repoussées en ville, lorsqu'elles ont voulu en sortir.

(f Si ce dernier fait se reproduisait, les gens de la campagne, ne pouvant plus venir en ville, la ville serait bientôt réduite à la famine.

« 4^ Des soldats allemands se sont violemment introduits, hier soir, à ii heures, chez un sieur Gennot, boulanger, rue de Montreuil, ont ouvert les armoires et bu d'autorité. Us ont fait travailler le maître et les garçons pour l'armée, de sorte que les haoitants, clients du boulanger, n'ont pu être servis.

« 5^ Les troupes allemandes, campées sur l'avenue de Samt-Cloud, près le carrefour Montreuil, ont, en quittant leur camp, abandonné de grandes quantités de viande et de riz sur la place.

« 6** Sur la résistance d'un loueur de voitures, nommé fiussière, à ce que des soldats enlevassent de la paille sans payer, la maison a été envahie; vingt-quatre soldats ont voulu le pendre, et c'est a cause de sa femme et de son enfant qu'ils ont consenti à le laisser aller.

« 7° Des soldats se sont introduits à Montreuil dans la maison d'un vieillard de 80 ans, ont pillé chez lui et lui ont pris 400 francs ;

« 8** Sur l'avenue de Picardie, n** 32 {malgré le pavillon britannique arbore')^ lady Pigett, habitant chez M"® Laugh, sa mère, a diV résister à une sorte de siège ; la maison a été forcée et pillée comme si elle avait été prise d'assaut ; il n'y avait que des femmes seules ;

« 9^ Dans un escalier de la maison rue des Fripiers, n** 5, un soldat allemand a cherché à pénétrer chez des femmes seules, et a tiré un coup de pistolet. Il a laissé son pistolet et son béret;

a 10® Douze soldats allemands ont escaladé les murs, rue de Montreuil, ont pénétré dans une maison pour piller, et les habitants, qui se sont enfuis, sont venus se

plaindre chez le général à rhôtel des Réservoirs.

(c Ces faits très regrettables motiveront sans doute, de Ja part de Tantorité militaire allemande, des mesures de précaution, telles que des patrouilles et des répressions sévères contre des actes que l'état de guerre ne permet pas dans une ville ouverte qui ne s'est pas défendue.

«]Je suis prêta conférer de tous ces faits avec vous, et à vous metfxe en rapport avec le commissaire centrd de la ville, qui pourrait vous donner de nouveaux détails sur tous les faits ci-dessus.

(( J'ai l'honneur de vous présenter mes civilités avec la plus profonde tristesse pour la situation faite à mes administrés.

(( Le Maire, (( Rameau. »

Le même jour, M. le curé de Saint-Symphorien écrivait:

« Monsieur le Maire,

<c Je viens d'inhumer un soldat mort de ses blessnres à l'ambulance de la Retraite, qui est au-delà de la grille de Montreuil.

B'abord j'ai éprouvé bien des difficultés pour aller prendre le mort à cette maison,

Euis, avant d'arriver au cimetière, il a fallu ien autre chose : ces soldats ont exigé que le mort soit découvert, pour s'assurer sans doute si je ne transportais pas des munitions. Ma paroisse s'étend au-delà des barrières, je puis être appelé partout, indépendamment des inhumations, pour mon ministère ; ne pourriez-vous pas demander et obtenir pour moi, du commandant de place, un permis général d'entrer et sortir pour moi et les personnes qui sont nécessairement obligées de m'accompagncr, et aussi pour les parents et amis du défunt quand je fais un enterrement. . . »

Pillages, vols, violations brutales de domicile chez des femmes, violences sur les personnes, outrage au culte, insultes aux morts, tels étaient quelques-uns des incidents de cette première journée passée sons l'auforîté qui, le matin même, avait promis solennellement « le respect des personnes et des propriétés. »

2t «eptembre.

Le canon gronda toute la journée dans la direction du Mont-Yalérien.

Pendant toute la nuit, avaient eu lieu des mouvements de troupes dans tous les sens ; les unes allaient du côté de Bougival, d© Ville-d'Avray, de Saint-Clond ; les au-

tres s'éloignaient par Saint-Gvr. Les habitants, en entendant pendant âes heures et des heures ce continuel passage de soldats de toutes armes, ces roulements ininterrompus d'artillerie, de pontonniers, d'équipages, avaient la sensation d'une espèce d'inondation d'hommes déversée tout à coup sur notre pays. Les Allemands semblaient avoir à cœur d'augmenter cette impression, car, pendant le jour, ils faisaient faire à leurs régiments, à travers la ville, une série de marches et de contremarches qui avaient pour but évident de multfplier en apparence aux yeux le nombre des troupes qui occupaient la ville. Ils voulaient que Versailles fût considéré comme renfermant une garnison considérable, et dépeint comme tel par les témoins qui pourraient venir y faire des observations et les reporter aux autorités militaires françaises.

Dans ces marches et contremarches de détachements, les Prussiens avaient toujours soin de faire retentir avec une insuportable persistance les notes aigres des fifres. Les sons aigus et maigres de cet instrument et la vulgarité des airs adoptés pour la marche des troupes donnaient à ces promenades militaires continuelles une physionomie plus ridicule que menaçante.

Les habitants, qui n'étaient pas dupes de la ruse, ne pouvaient s'empêcher a'y reconnaître le peu de finesse que Ton attribue aux allemands et le ridicule semblait augmenté par la raideur si exagérée avec laquelle les soldats suivaient les saccades monotones d'une musique criarde (jui rappelait involontairement à nos oreilles les orchestres forains.

L'ordre du gouvernement, d'après lequel tous les chevaux devaient être envoyés à Paris ou au loin en province, n'avait pas été suivi partout, mais il l'avait été assez pour que les chevaux fussent très rares.

Les propriétaires les cachaient autant qu*ils le pouvaient. Tous ceux que les Allemands avaient découverts avaient été mis par eux en réquisition dès leur entrée dans la ville. Une démarche du maire fut nécessaire pour protéger les chevaux des voitures de place contre les enlèvements forcés qui les menaçaient à chaque instant et auxquels certains officiers se livraient d'autorité au milieu de la ville, sur la place d'Armes même. S'ils apercevaient une voiture au moment où ils avaient le désir d'en posséder une, ils chassaient le cocher de son siège, et disparaissaient au galop. Le cocher restait à pied et dépouillé.

Une des conséquences de ces réquisitions plus ou moins violentes avait été Tinter-

ruption complète et immédiate de tous les services publics de salubrité.

La ville cependant était d'autant plus encombrée d'ordures que les Prussiens avaient campé sur toutes les avenues , laissant de tous côtés des débris et même des quartiers entiers de bestiaux, car, pendant ces premiers jours, les étables ayant été pillées de tous côtés, les troupes allemandes avaient eu une surabondance extraordinaire de viande. Les soldats la jetaient ou la vendaient à bas prix. Quelques-uns laissaient aller au hasard les vaches dont ils s'étaient emparés et dont ils ne savaient que faire.

On voyait ces vaches errer par la ville, mais elles retombaient bien vite entre les mains d'autres détachements, qui les abattaient au coin des avenues, s'en partageant les meilleurs morceaux et abandonnant le reste.

Rien n'était plus urgent que Tenlèvement de ces débris d'animaux qui, pendant tout le temps de l'occupation, s'accumulèrent tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.

Les bois de Satory en furent infectés pendant longtemps , malgré toutes les réclamations de la municipalité. Au milieu des fourrés, on découvrait de temps en temps des entassements de détritus que les soldats allemands avaient laissé pourrir. L'avidité pour la viande qui les caractérise leur faisait voler de tous côtés des vaches qu'ils allaient tuer et se partager dans les bois. L'air s'empestait, et les autorités allemandes adressaient alors de vifs reproches à la municipalité, en l'accusant de ne pas remplir ses devoirs.

Le 20 septembre, c'était dans la ville même que ces abattoirs militaires s'établissaient, et cependant le maire ne pouvait déjà plus prendre librement les mesures nécessaires à la salubrité publique. Il lui fallut écrire au commandant de place pour obtenir que les voituriers, chargés du service de la salubrité, fussent exemptés de réquisitions.

De même pour le service des eaux. Par suite d'un ordre sévèrement exécuté, personne ne pouvait sortir de la ville sans sauf-conduit prussien. Il fallut donc demander au commandant de place qu'il voulût bien accorder aux fontainiers la permission de se rendre à la machine de Marly, où leur présence était nécessaire pour que la ville ne manquât pas d'eau.

De même pour l'éclairage public. Afin de faciliter sa surveillance et la circulation de ses patrouilles , l'autorité prussienne exigea que les becs de gaz restassent allumés toute la nuit; cette exigence cul pour résultat une consommation plus grande de charbon ; or la provision de

l'usine à gaz était près d'être épuisée. Il fallut donc demander au commandant de place qu'il voulût bien autoriser des voitures et des chevaux à franchir la barrière pour aller chercher du charbon, sinon la ville risquait de manquer de gaz comme elle risquait de manquer d'eau. %

Tous les services municipaux se trouvaient ainsi entravés, paralysés, et pour le plus petit mouvement, des démarches aussi longues que pénibles étaient nécessaires.

Daûs ces négociations incessantes, on se heurtait à tout moment à des objections tirées de Tordre militaire, qui rendaient la plus petite affaire d'une incroyable difficulté. Les retards, les lenteurs qui se produisaient inévitablement et qui souvent compromettaient la bonne administration de la ville étaient aussitôt rejetés sur la mauvaise volonté de la municipalité et devenaient l'occasion de menaces ou de sévices.

Aux lettres que lui écrivait le maire, pour lui exposer ses griefs ou lui demander la solution des difficultés créées par les ordres militaires , le commandant de place s'abstenait le plus souvent de répondre, mais il envoyait, en revanche, des notes du

genre de celle-ci, remise le surlendemain e son entrée dans Versailles :

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