LE SOIR
La source coule plus sonore.
L'ombre grandit. — Voici la nuit.
Un pas de plus, un jour encore Comme tant d'autres qui s'enfuit.
A JOSEPH CUVIGNY
Le poète allait par la plaine, Sans souci de son avenir; L'argent ne valait pas la peine Qu'il renonçât à son loisir.
Escaladant les hautes cimes
De la pensée, on le voyait
Par les sentiers cherchant des rimes
Pour le poème qu'il rêvait.
Il était grand de caractère
Et jetait son or à tout vent.
Un vieillard, qu'il nommait son père,
Pour cela le grondait souvent :
« C'est bien de vivre à ton caprice Tant que pour toi je veillerai; Mais, pauvre enfant, c'est mon supplice, Que feras-tu quand je mourrai ?
Abandonné sur celte terre, Tu seras sans pain, ni maison !...
Et craindre pour toi la misère Me ferait perdre la raison.
Je ne comprends rien à la chose Que tu poursuis... — J'ignore l'Art...
Mais si ton œuvre était éclose, Elle enchanterait mon départ.
Toi, pour faire cesser ma plainte Et me consoler de ton mieux, Tu me dis de vivre sans crainte.
Qu'un poète est aimé des dieux.
Mais atteindras-tu la couronne Qui devant toi toujours a fui?
Si le ciel un jour t'abandonne !
Si tu n'es pas digne de lui !...
C'est ce doute qui me torture ; Car, par les larmes de mes yeux, J'aimerais mieux, je te le jure.
Te savoir mort que malheureux ! »