‹ Versification et métrique de Ch. BaudelaireChapitre 19 sur 47 · DE CH. BAL'DELMBE · texte numérisé non relu

DE CH. BAL'DELMBE

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Du resle il faut remarquer qu'un vers composé de longs mots renferme généralement moins de sens, toutes choses fales d'ailleurs, qu'un vers dTiin même nombre de syllabes compose de mots courts, d'où il suit, que l'effort intellectuel exigé du lecteur est moindre. Cela contribue à produire l'impression d'aisance.

On pourra comparer à ce point de vue les deux vers suivants, très comparables, puisqu'ils sont tous les deux composés exclusivement d epitliètes :

Décrépit, poudreux, sul<', abject, visqueux, fôU..-, 49

Immense, piiffumé, sublime, radieux.... S5

Le premier, de tJ mots, coupé, heurté, saccade, surchargé de si'ii^: |i' second, de 4 mots, d'une aisance parfaite.

C'est sans doute cette aisance qui explique l'impression de rapidité qu'ont cru sentir certains métriciens en présence des vers où figurent des mots longs. En effet ce qui est aisé peut facilement sembler rapide. Pourtant l'aisance et la rapidité sont deux choses distinctes, nue allure lente peut être aisée, et une allure rapide peut être heurtée et pénible.

En fait, dans Baudelaire, on remarquera que les mots longs sont le plus souvent associés à ridée détenteur, ou à des idées connexes (langueur, nonchalance, mélancolie, calme, sérénité, indifférence, insensibilité) :

Suspi -nihiii ton allure harmonirusi- H lente,... 122

"iivniirs Lointains lentement s'élevei , '*'>

S'avançait lentement sur lu. Soins déserte.... 1*27

Et lentement montait La divine fumae....

-Xipiis ac< ompagnoient lentement (octosyllabe).... M

Dormir non&h&iawm&iU a l'ombre de ses geins;.*. *20

Mon Lan 1 paisiblement dans le matin vermeil, ... B5

pieds, calme et pleine de joie .

Superbe, elle humait voluptueusement m de son triomphe...}.

Femme* damnées^ Épaves,)

Tu passes ton chemin, majestueuse eofanU PugeL, mélancolique empereur des forçats.

Elle se développe ave*: indifférence..., Jalouse du néant Vin$cn$iliUU.„.

Dans ces vers, outre l'impression d'aisance et de continuité notée plus haut, la lenteur du rythme confirme et souligne le sens ; reflet est dû à ce que dans les mots longs les accents, plus éloignés, s noins vite, au lieu de se

précipiter coup sur coup, rive dans une succession

de mots courts-

L'ASSONANCE ET L'ALLITERATION-

iftuençG lutine (Sainte-Heine) et anglaise (Edgar Poe). Les assonances de Baudelaire: ges alKléialiouy ; divers effets produits par l'assonance et ^allitération combinées. — Dh la mesure de L'harmonie*

Baudelaire est un des poètes modernes qui présentent relativement le plus de vers assonances ou allitérés, et, pour le dire sans plus tarder, c'est là sans doute un*.- source importante du charme original et pénétranl que dégage sa poésie.

Si, nous plaçant à ce point de vue, nous eherchora d où dérive ce caractère poétique, et si nous voulons en constituer î;i filiation, nous rencontrons tout aussitôt Sainte-Beuve, dont l'influence sur Baudelaire a déjà été établie.

Dans les Poésies de Joseph Déforme, il y a une pièce intitulée ; En s*en revenant un soir de Novembre, oh figurent ces deux vers :

Pourtant je n'ai souri ni de In brise ambre,

Ni des lampes d'argent dans le blanc firmament,

tEt Saint-Beuve de mettre en note ; « C'est sans doute à dessein que le poète a redoublé les sons en an, pour rendre J 'effet du scintillement; les Anciens sont pleins décos effets dans L-urs peintures. Nos critiques prosaïques les réputent pour fautes en français. » Jusqu'à quel point le scintillement est-il rendu par les sons en an, c est une question que la

58 YKHSIKEilATlMN RT MÉTIUuLi;

suite élucidera peut-être, mais retenons toujours la note, comme indication expresse d'une intention intéressante.

Plus tard, dans te&PenséôA d l toût } à la suite du prosaïque Monsieur' /eott, autre noie analogue el plus détaillée : - Je reviens sur une de im^ remarques pr< - /Rentes, et je prie une dernière fois 1rs personnes qui liront sérieusement ces études et qui s'occupent encore de la forme, de voir si, dans quelque vers qui, au premier abord, leur semblerait un peu dur ou négligé, il D) aurait pas précisément une tentative, une intention d'harmonie particulière, par allitération, assonance, etc. ; ressources que notre poésie classique < trop ignorées; dont la poésie classique des anciens abonde, et qui peuvent dans certains cas rendre à notre prosodie une sorte d'accent. Ainsi Ovide dans ses lt> amour .

rince cupiiiioeas pariter Parthasqufl sniiùtas.

Ainsi moi-même dans un des sonnets qui suivent :

J'ai raâé ces rochers ijue ta grâce domine..*. Sorrente m'a rendu mou doux rfite infini....

« Mais c'est assez dire pour ceux qui doivent entendre, et beaucoup trop pour les autres, »

Il est probable que Baudelaire, d'ailleurs bon latiniste, fut de ceux qui devaient entendre et qu'il trouva dans ers indications du maître au moins un encouragement à développer des tendances qui étaient en lui. Théophile Gautier le constate quand il dit de lui dans sa Notice* : « H emploie parfois l'allitération, c'est-à-dire le retour déterminé d'une certaine consonne* pour produire à l'intérieur du vers un ctïel d'harmonie. Sainte-Beuve, à qui aucune de ces délicatesses n'est in< inniue, et oui les nrutioue avec un art exaois, avait dit

pratique

exqi

2, Nous allons voir qnr W* voyellos sont ici Wï JftU Unt\ autant que les consonnes.

UE CH. UAl'IiELMIlK,

autrefois dans un sonnet d'une douceur fondue et toute italienne :

Sorrente m'a rendu mon doux rfive infini.

« Toute oreille sensible comprend Je charme de cette liquide ramenée quatre fois et qui sembk vous entraîner sur son flot dans l'infini du rêve comme une plume de mouelte sur la houle bleue de la mer Napolitaine. »

Mais linOuence de Sainte-Beuve, influence d'origine latine, 11 est pas ici la seul*' qu'ait, subie Baudelaire : Celle de la poésie anplai-Ho et dTM^ar Pue m parlieulier în\ peut-être plus importante encore. On sait quelle influence considérable exerça sur lui l'auteur américain dès qu'il le connut, à partir île [Hii\ ou [Hil '. Pour la qualité et le développement îles sentiments, pour la tournure d'esprit, pour la méthode, la recherche à tout prix de l'originalité et de l'étran^eté, il lui ilut infiniment. H lui dut beaucoup (Je même pour ta forme poétique, surtout, comme noiis le verrons plus loin, en m qui concerne les effets de répétition, niais aussi en ce qui concerne les effets d'assonance et d'allitération.

Ces sortes d'effets smil en quelque manière naturels dans la poésie anglaise, en raison de ses origines aûglû-ôaxoûûôfi. Tandis qu'en français, où les mots maA accentués sur la dernière syllabe, on cherchait à déterminer le vers par lassonauee finale ou la rime, les mois anglo-saxons étant ralemenf accentués sur la première syllabe, il était logique, dans les poésies an^lo-saxonues, que le vers reposât sur la similitude ou l'allitération initiale. L'allitération est il'iiif restée fréquente chez les poètes anglais; et elle l< s! surtout chez Poe.

1. - En Î84S ou 1847, j'eus connaissance de quelques fragments d'Edgar Poe : j'éprouvai une commotion aingotti L-rt .... * {lettre à Armand Fraisse, dans Cfèpet, p. lvi .) Le |jrçruk:i' iuihnïmii .h- |\.,- i|n'j| traduisit ■ Révélation magnétique^ y»-mil dans la Liberté de penser en juillet 1848, '.'Lia publication de ses diverses traductions de Poe ne s'arrêta qu'en 1*65, après dix-sept ans.

VERSIFICATION ET MËTRIQrE

Donc de cette double influence, de l'influence latine reprégeotée par Sainte-Beuve, et de rinlluenco anglaise représentée par Poe, résulta chez Baudelaire un effort pour introduire dans la poésie essentiellement plastique de son temps un élément d'expression musical par l'assonance et l'allitération, effort parfaitement réfléchi et conscient, comme en témoigne le passage suivant des Notes qu'il avait rédigées pour une Préface des Fleurs dto Mal qui n'aboutit pas : * Comment la poésie louche à la musique par une prosodie dont tes racines plongent plus avant dans l'Ame humaine que ne l'indique aucune théorie classique; — que la poésie française possède une prosodie mystérieuse, comme les langues latine et anglaise p t .

Aujourd'hui cette « prosodie mystérieuse » n'est plus aussi mystérieuse qu'elle pouvait le paraître à l'époque où Baudelaire rédigeait ces lignes. On a beaucoup écrit sur le rôle de l'allitération et de l'assonance depuis vingt ou vingt-cinq ans. C'est Decq de Fouquières qui a ouverl la voie [Kir les deux chapitres qu'il leur a consacrés dans son Traité générai de Versification fraiïçuùû, en 1S7** ( On l'a vivement critiqué d'avoir eu l'air de dire que toute la poésie reposait sur l'allitération et sur l'assonance* PèuWtre n'a-t-il pas assez nettement fait la part de l'élément intellectuel, idées et images, qui demeure principale. Mais, celle réserve très importante une fois faite, il reste que l'allitération et l'assonance pourraient bien constituer pour une forte part, et au même titre que le rythme (qu'elles contribuent d'ailleurs souvent à marquer), le charme musical de la poésie.

Outre le plaisir purement sensoriel qu'elles procurent, elles ont, toujours comme le rythme, wn rôle expressif d'autant plus considérable qu'elles agissent toujours un peu mystérieusement, comme disait Baudelaire, par l'intermé-

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