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Le corbeau

(Pline l’Ancien, X, 60.)

Sous le règne de Tibère, un jeune corbeau provenant d’un nid 1 qui se trouvait sur le temple de Castor et Pollux, vint tomber en face dans une boutique de cordonnier. La piété elle-même invitait le patron de l’atelier à s’y intéresser 2 . Ce corbeau s’habitua de -bonne heure à parler; tous les matins, il allait se poser sur les rostres et tourné vers le forum, il saluait par leur nom Tibère et les Césars Germanicus et Drusus; il saluait aussi les Romains qui passaient et revenait ensuite à la boutique. Ce manège, qui continua pendant plusieurs années, faisait i’admiration de tous. Un cordonnier, qui habitait à peu de distance, tua ce corbeau, soit par jalousie contre son voisin, soit, comme il le

prétendit, dans un accès de colère, parce que l'oiseau, par ses excréments 3 , lui avait sali des chaus* sures. Le peuple en eut un tel ressentiment que ce cordonnier dut quitter le quartier et fut ensuite tué. Les funérailles de l'oiseau se célébrèrent au milieu d’une foule innombrable. Le lit funéraire fut porté par deux nègres, avec un joueur de flûte en tête du cortège et des couronnes de toute espèce, jusqu’au bûcher élevé à droite de la voie Appienne, à deux milles de Rome, dans le terrain qui porte le nom de Rédiculus. Ainsi le peuple romain jugea que l’intelligence de cet oiseau 4 le rendait digne d’être honoré de funérailles solennelles et vengé par la mort d’un citoyen romain. Et cela, dans une ville où bien des citoyens remarquables n’avaient eu personne à leurs funérailles, où personne n’avait même vengé la mort de Scipion Emilien, destructeur de Carthage et de Numance. Ce fait se passa sous le consulat de M. Servilius et de C. Cestius, le cinquième jour avant les calendes d’Avril. Aujourd’hui même, au moment où j’écris ces lignes, il y a dans Rome une corneille qui appartient a un chevalier romain. Elle est originaire de la Bétique. Outre qu’elle est d'un noir vraiment remarquable, elle prononce des phrases entières 5 et en apprend fréquemment de nouvelles.

Notes. — 1. Ex fétu genito , d’une nichée née sur, etc. — 2. Recommandé même par le sentiment religieux aü maître de la boutique. — 3. Une tache ayant été déposée par ses excréments sur des chaussures. — 4. Le talent d’un oiseau sembla au peuple romain un juste motif de funérailles et de peine de mort à l’égard d’un citoyen. — 5. Plusieurs mots assemblés (pour former un sens).

Commentaire grammatical. — 1. Tiberio principe , ablatif absolu,* fréquent avec les mots qui indiquent une fonction (G-r. § 230 et note). — 2. Omnibus matutinis à l’ablatif pour marquer la date (Gt. § 199) ; matutinum , i, n. le matin, mot non classique; mieux : quotidie mane. — 3. Officio est un ablatif de cause (Gr. § 186): étonnant à cause de ce devoir (de politesse) qui dura plusieurs années (Gr. § 114). PZmres , plus nombreux, aboutit au sens de « assez nombreux » d’apres la règle § 130 ; mais cet emploi est^ peu développé chez les classiques ; on dit aliquot. — 4. Plebei se trouve par*

fois, comme forme archaïque, pour le génitif ou le datif de plebs, plebis. C’est ici un génitif. — 5. Tanta consterna • tione est un ablatif marquant la circonstance (Gr. § 188): avec une telle émotion du peuple que = et cela provoqua une telle émotion que. — 6. Aliti est un datif d’intérêt (Gr. § 173): pour l’oiseau, en l’honneur de l’oiseau. — 7. On peut expliquer coronis comme un ablatif absolu : et coronis omnium generum (praecedentibus) . — En tête des cortèges funéraires marchaient les musiciens, puis venaient les portraits et décorations, enfin le corps porté sur un lit funéraire ( lec tus) ou civière et suivi de la famille. — 8. Lapis signifie parfois « borne milliaire » ; on finit mêur e par dire ad octavum (s.-e. lapidem), à huit milles. — 9. In campo appellato (campo) Rediculi, dans le champ appelé le champ de Rédioulus (campus, régulièrement « plaine », mais cf. campus Martius, le Champ de Mars). — 10. De cive Romano est rattaché à supplicii; l’auteur évite ainsi une génitif dépendant d’un autre génitif et la tournure est justifiée par l’expression courante sumere supplicium de aliquo : supplice tiré d’un citoyen, infligé à un citoyen. — 11. Post Carthaginem et Numantiam deletas, après la destruction de, etc. (Gr. § 225). — 12. Les abréviations doivent se compléter ainsi : Marco (Marcus); Caio (Gains); consulibus ; ante diem quintum Kalendas apriles (28 mars). — 13. Dans nunc erat , on a l’imparfait dit épistolaire (Gr. § 209). L’auteur se place au point de vue du lecteur. 14. Le verbe sum est à sous-

entendre dans pulsus (sit) ; celebratum (sit) ; constratum (sit) ; hoc gestum (est).

Commentaire littéraire. — 1. Cette anecdote dans son ensemble ne pouvait retenir l’attention d’un vrai savant. Ces funérailles d’un corbeau ne prouvent que la badauderie du peuple de Rome. C’est un simple « fait divers » qui aurait dû être oublié quelques jours après. Il y en a malheureusement un grand nombre chez Pline et beaucoup sont moins authentiques que celui-ci. Un seul détail [pouvait avoir un intérêt scientifique. Ce corbeau reconnaisteait-il réellement Tibère et les Césars quand il les saluait? Peutil y avoir quelque lueur d’intelligence dans les paroles pilononcées par un oiseau? Or, Pline parle ici par ouï-dire. Il a beau nous donner la date précise des funérailles, cela ne nous prouve nullement que l’intelligence (ingenium) de cet animal fût développée à ce point. — 2. Pline donne à cette anecdote un tour plus grave en y ajoutant une réflexion morale sur la légèreté et l’ingratitude de la foule qui oublie ses grands hommes et suit les funérailles d’un corbeau. Mais cette réflexion pessimiste est-elle bien nécessaire ici ? Cuvier n’a-t-il. pas raison de dire : « Pline est un auteur sans critique, qui, après avoir passé beaucoup de temps à faire des extraits, les. a rangés sous certains chapitres, en y ajougnant des réflexions qui ne se rapportent point à la science proprement dite, mais offrent alternativement les croyances

les plus superstitieuses ou les déclamations d’une philosophie chagrine. » — 3. Nous trouvons chez Pline, au moine en germe, un des défauts essentiels de la science du moyet âge. A cette époque, au lieu d’étudier la science pour ellemême, on l’encombre d’intentions morales et d’allégories. Les auteurs de bestiaires ou de volucraires sont moins soucieux de vérifier l’existence des sirènes que de montrer en elles le symbole des richesses qui nous attirent pour notre perte. Pline n’est-il pas un peu responsable de ces tendances? Il est au moins certain qu’il fut alors considéré comme un maître et un modèle: son autorité n’était pas discutée. Admiré encore à la Eenaissance, son étoile n’a pâli qu’à partir du moment où la science s’est armée d’une méthode plus sûre. — 4. Le style de Pline a des qualités' : d’abord, il est d’une unité étonnante d’un bout à l’autre de l’ouvrage. Tous ces extraits de tant d’auteurs différents ont été marqués d’une empreinte qui est bien celle de Pline. Malheureusement, ce style, qui se recommande par une énergique concision, est parfois un peu obscur. En outre, la phrase se découpe en membres trop brusquement heurtés. Ces membres sont souvent les propositions participiales : commendatus , assuefactus, evolans, versus , remeans, exprimens , ad discens. Or, ces participes donnent de la brièveté, mais ils sont lourds et rendent incertaine la marche de la phrase. Les bons auteurs semblent précisément éviter le participe présent actif au nominatif singulier. Enfin, la phrase de Pline ne se termine pas toujours nettement, elle rebondit parfois sur un simple complément de circonstance : examû navit : tanta plebei consternations, etc.

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