Pensées de malade
(Tibulle, I, 3.)
Vous allez donc voguer sans moi sur les eaux de la mer Egée! Oh! Messala et vous, ses compagnons, puissiez-vous 1 le faire sans perdre mon souvenir!
O sombre mort, éloigne de moi, je t’en prie, tes mains avides! Eloigne-les, sombre mort, je t’en prie! Ma mère n’es^ pas ici pour recueillir dans un • pli de sa robe mes tristes ossements, ni ma sœur, pour verser sur mes restes les parfums de l’Orient et pleurer, les cheveux épars, devant mon tombeau. Qu’on vivait heureux sous le règne de Saturne " quand la terre était encore fermée 2 aux longs voyages! Le vaisseau n’avait pas encore vogué orgueilleusement 3 sur les ondes azurées, il n’avait pas encore offert aux vents ses voiles déployées. Le navigateur, toujours errant, n’avait pas, pour aller s’enrichir dans les pays inconnus, chargé son navire de marchandises étrangères. A cette époque, le bœuf robuste ne portait pas le joug, le cheval n’avait pas dans la bouche le mors qui le fait obéir; point de portes aux maisons; dans la campagne, point de bornes de pierre pour fixer la limite des champs. Les chênes donnaient spontanément le miel 4 , les hommes, exempts de soucis 5 , voyaient les brebis leur apporter d’elles-mêmes leurs mamelles pleines de lait. Point de soldats, point de ressentiments, nulle guerre; l’art redoutable du cruel forgeron n’avait pas encore fabriqué les épées... Pourtant, si je suis arrivé dès maintenant au terme fatal de ma vie, aie soin qu’une pier^ couvre mes os, avec cette inscription: « Ci-gît Tibulle, emporté par une mort cruelle au cours d’un voyage où il accompagnait Messala sur terre et sur mer. »
Notes. — 1. Veuille le ciel (que vous le fassiez) fidèles & mon souvenir, toi-même et ta suite. — 2. Avant que la' terre fût ouverte pour ( = à) de longs voyages. — 3. Mépriser, passer orgueilleusement sur. — 4. Le cheval ne mordit pas ses freins avec sa bouche domptée. — 4. Les abeilles, en effet, font parfois leur ruche d’un tronc d’arbre creux. Les ruches elleB-mêmes étaient souvent dans l’antiquité un simple tronc creusé. — 5., Securis au datif : elles portaient spontanément ( ultro ), à la rencontre (obvia) des hommes exempts de soucis ( securis ) leurs mamelles de lait (= pleines de lait, cf. un vase de lait). t
Commentaire grammatical. — 1. Le latin, si l’on met & part sum et ses composés dont le futur est ero, n’a que deux manières de former le futur : bo, bis, aux deux premières
conjugaisons, am, es aux deux dernières. Même les verbes irréguliers ne sortent pas de la règle sur ce point : eo, ibo; volot volant; fio t fiant . — 2. A la question ubi , surtout en poésie, l’ablatif sans in peut marquer le lieu quand le nom est accompagné d’un adjectif (Gr. § 192, note). — 3. Le subjonctif à la seconde personne est employé au lieu de l’impératif non seulement dans les maximes (Gr. § 211, note), mais aussi pour adoucir l’ordre en le rapprochant d’un simple souhait (Gr. § 215). Toutefois cet emploi appartient plutôt à la poésie ou à la langue familière. — 4. Le subjonctif est employé dans mater quae légat , soror quae de dat , lapis qui regeret , pour marquer le but dans la proposition relative (Gr. § 329, 2°). — 5. Effusis comis , Saturne rege , inscriptis notis sont des ablatifs absolus, bien que ces mots soient séparés dans la construction, au lieu d’être réunis comme c’est l’ordinaire en prose. — 6. In dans in Ion gas vias est employé à l’accusatif parce qu’il y a une idée de direction vers quelque chose : ouverte pour, en vue de : c’est le mouvement figuré. — 7. Que en poésie est quelquefois placé fort librement au lieu de suivre immédiatement le premier mot du groupe qu’il réunit à un groupe précédent : effusumque ventis, etc. ; mais surtout terra dum sequiturque mari offre un curieux exemple de cette liberté : joignez terra manque (Gr. § 192, note et Riemann, 271 rem. vi). — 8. Ipse t soi-même, indique pu’on fait l’action seul ou spontanément : tpse feci, je l’ai fait moi-même, donc : seul, ou de mon propre mouvement. — 9. Aller à la rencontre de quelqu’un se dit ire obviam alicui , mais on peut dire en employant l’adjectif ire obvius alicui; obvius est rattaché ici à ubera par une sorte d'hypallage. — 10. Fac stet en conformité avec la règle oportet discas (Gr. § 276). — 11. Dum est volontiers suivi du présent de l’indicatif au lieu de l’im parfait ou du parfait (Gr. § 324). — 12. Dans le dernier vers dum n’est pas à sa place comme on le voit à l’absence de ponctuation devant ce mot, de plus quô est placé très librement (cf. plus haut 7.) : dum sequitur Messalam terra manque .
Commentaire littéraire. — 1. Sur la légende des quatre âges, voir n* 61, Les premiers hommes. — 2. Il est fait allusion ici à l’usage de brûler les morts. Après la crémation, un parent recueillait les restes : os sa tegere est l’expression ordinaire. On enveloppait ces restes, on les parfumait ( Assyrios odores ) et on les mettait dans une urne funéraire. Cette urne était déposée dans un tombeau qui s’appelle sepulcrum s’il est constitué par un caveau souterrain et tumulus s’il s’élève au-dessus du sol. — 3. a) Tout le monde s’accorde à rendre justice à la simplicité et à la clarté du style de Tibulle. On oppose ces qualités à l’obscurité fréquente de Properce. Mais ce style facile et clair est plein de répétitions (deux fois ignotis terris . deux fois effu • sus t deux foi» immitis ), b) kes idées de Tibulle ont peu
d’originalité. Le développement aur Page d’or ae retrouve chez Virgile (Bue., IV; Georg > , I, 125), chez Ovide (Mèt., I, 89; XV, 96), chez Horace (Epode XVI, 41) et lui-même l’a refait trois ou quatre fois. Même l’épitaphe qu’il propose pour son tombeau peut sembler banale, c) La composition n’est pas sans défauts. La suppression de quelques vera n’en a pas aggravé l’imperfection. Le développement sur Y âge d'or se rattache, il est vrai, assez naturellement au sujet puisque le voyage a causé la maladie du poète, mais il est trop prolongé. On y trouve des détails sur le miel, sur les brebis, des épithètes faciles et molles qui ne s’accordent guère avec la tristesse de l’ensemble. — 2. Cependant, Tibulle apporte dans la littérature latine sa note originale : une sorte d'individualisme mélancolique . Il a peu parlé de la gloire de Rome; nous avons dit qu’il garde le silence sur Auguste. Les qualités proprement romaines lui sont d’ailleurs étrangères: il manque d’énergie et maudit la guerre; il ne rêve que paix, repos et bonheur familial. Son meilleur titre littéraire est constitué par sa sensibilité mélancolique. Cette sensibilité est fort éloignée pour la profondeur de celle de Virgile, mais elle a quelque chose de tendre, de féminin, qui séduit. Il fait par là, songer à notre Lamartine. « La tristesse de Tibulle est un peu égoïste dans son principe et un peu molle dans ses expressions. Telle qu’elle est, elle ennoblit un peu son talent. Par l’idée de la mort elle lui suggère quelques pensées graves (Pichon).
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