‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 100 sur 133 · Panorama du monde (Saint Cyprien, Ad Donatum · texte numérisé non relu

Panorama du monde (Saint Cyprien, Ad Donatum

Imagine-toi un moment que tu es hissé sur la cime la plus élevée d'une montagne escarpée. Embrasse d'un coup d'œil les spectacles qui se déroulent h tes pieds 1 ; promène ton regard dans toutes les directions; regarde les remous d'un monde toujours agité : tu prendras bientôt en pitié le siècle et, avec plus de reconnaissance, avec plue de joie, tu remercieras Dieu de t’y avoir soustrait. Vois les chemins barrés par les brigands, la mer infestée de pirates, les guerres répandues partout. Les hommes s'entretuent dans le monde entier* et l'homicide qui, s'il est commis individuellement 3 , est considéré comme un crime, s'appelle acte de courage s’il est commis au nom de l'Etat. Si maintenant tu tournes les yeux 4 vers les villes elles-mêmes, tu y trouveras une affluence plus attristante que n’importe quelle solitude. On prépare un combat de gladiateurs 5 , pour que les yeux de spectateurs sans pitié se rassasient de la vue du sang 6 ; on tue des hommes pour amuser d'autres hommes et le meurtre 7 devient une affaire d’adresse, d'entraînement, de métier- Non seulement on commet le crime 8 *

mais on l’enseigne. Que peut-on citer de plus in* humain, de plus douloureux? Ils vivent encore et on les orne déjà pour des funérailles volontaires. Ces malheureux tirent même vanité de leurs infortunes. Des pères regardent leurs fils combattre; le frère est dans l’assistance; la sœur est là. Tourne maintenant tes regards vers un spectacle différent, mais non moins regrettable, non moins malsain. Dans les théâtres aussi tu verras des spectacles capables de te remplir de douleur et de honte. La tragédie 10 consiste à passer en revue et à célébrer les forfaits d’autrefois. Les siècles passent, mais le souvenir de ces fautes ne meurt pas 11 ; ces crimes ne sont jamais ensevelis dans l’oubli. Quant aux acteurs comiques, ils représentent sur la scène leur fameux Jupiter, qui tient le premier rang dans le vice tout aussi bien que dans la hiérarchie. Mais peut-être qu’après avoir considéré ces spectacles sanglants ou déshonnêtes, tu. trouveras les tribunaux irréprochables. Tourne les yeux de ce côté. Tu verras là plus de choses abominables encore... Par conséquent, il n’y a qu’un moyen de s’assurer une paix sans trouble et sans déconvenues, une sécurité solide et stable, c’est de s’arracher aux orages de ce monde agité et de quitter des yeux la terre pour regarder le ciel.

Notes. -- 1. Les aspects des choses qui gisent au-dessous de toi. — 2. Le monde est mouillé de sang réciproque (réciproquement versé). — 3. Quand des individus le commettent. — 4. Tes yeux et ton visage. — 5. Gladiatorius Indus désigne quelquefois une école de gladiateurs; il nous semble que ce n’est pas le cas ici. — 6. Pour que le sang contente la passion des yeux (lumen) cruels. — 7. Pour que quelqu’un puisse tuer, il y a une adresse, un entraînement.

— 8. Geritur= peragitur. — 9. Il faut sans doute entendre ornari de l’équipement souvent luxueux des gladiateurs, qui fait penser à la. toilette des cadavres lorsqu’on les expose sur le lit funéraire : on les prépare pour leurs funérailles.

— 10. Le cothurne tragique (la tragédie) est (consiste à).

— 11. Ævi senio , par l’épuisement de l’âge =par l’effet du temps.

Commentaire grammatical. — 1. Celsiorem, au comparatif fpdique qu’on considère un sommet; « plus élevé » que tous

tes autres. Ce sens est régulièrement marqué par le superlatif. On peut d’ailleurs aussi entendre : passablement élevé (Gr. § 130). — 2. Le neutre au singulier et au pluriel marque souvent l’idée de lieu : in diversa, dans des directions opposées, différentes. — 3. Magis évoque le degré et s’emploie avec des adjectifs; plus marque la quantité et s’emploie avec les verbes; on voit ici la nuance d’ailleurs légère: davantage reconnaissant. — 4. Le nom d’être vivant avec les verbes passifs est construit sans ab quand on le considère comme un moyen, donc comme une chose : obstruée de brigands, infestée de pirates (Gr. § 184, note). — 5. Cou vertere oculos atque ora , tourner ses yeux et son visage, pléonasme qui ne doit pas passer en français. — 6. Si con verta8 y offendes. La symétrie habituelle si converteris t of fendes , n’est pas absolument obligatoire (Gr. § 309, note II). Ici la principale est plus énergiquement affirmative que la conditionnelle : s’il arrive que tu tournes tes regards, sûrement tu rencontreras. — 7. In avec l’accusatif marque le but : in voluptatem, pour le plaisir, in funus , pour les funérailles. — 8. Quis pour aliquis après ut (Gr. § 151, note). — 9. Dans la langue archaïque existait le verbe pœniteo dont l’adjectif verbal pænitendus eBt resté avec le sens de « regrettable ». — 10. Tibi dolori sit, double datif (Gr. § 174). — 11. Regno , vitiis ( principem ) sont des ablatifs de point de vue (Gr. § 189). — 12. Le subjonctif correspondant & notre conditionnel, affaiblit une affirmation : /ortaspe videatufy pourrait peut-être paraître. — 13. Quae detes teris est une relative à sens consécutif ; des choses telles que (Gr. § 329, 3*).

Commentaire littéraire. — 1. M. Pichon, dans son histoire de la littérature latine trouve que le cadre idyllique de l’entretien avec Donat est au moins inutile à ce sombre tableau des souillures de la société antique. Il oublie que ce contraste contribue à l’impression d’ensemble. Il s’agit d’opposer aux agitations du « siècle » la paix douce et souriante d’une âme chrétienne. Le livre se termine d’ailleurs aussi sur une impression de joie innocente ( ducamus hanc diem laeti) et sur l’invitation au chant des psaumes avant et après le repas du soir ( sonet psalmos convivium sobrium et ut tibi vox canora } aggredere hoc munus). Quand à l’idée de placer le lecteur sur une montagne pour lui montrer le spectacle de ce monde, idée blâmée aussi par M. Pichon, elle donne, ce semble, de la vie et de l’unité à tout ce qui suit. C’est d’ailleurs une fiction assez naturelle à laquelle recourt également saint Jérôme : si possemus talem ascen* dere speculam y de qua universam terrant sub nostris pedibus videremus , etc. Sénèque place son sage encore plus haut : terrarum orbem superne despiciens, etc. — 2. Saint Cvprien blâme d’abord le triomphe de la violence : les brigands les

Î )irates, la guerre; puis l’immoralité des spectacles, «pAcia* ement los combats de gladiateurs. Les institutions chargées do sauvegarder la justice sont elles-mêmes faussées par la

mensonge et la vénalité : calumniatot wvpugnat, tdtis . tw<» famat , judex sententiam vendit. Les prédicateurs chrétiens ont toujours élevé la voix contre les vices du « siècle » ou du « monde » ; mais ces tares, sans doute inhérentes à la société humaine, étaient infiniment plus graves dans le monde antique. Le monde sur ce point s’est considérablement amélioré sous l’influence du christianisme. — 3. Cette condamnation rigoureuse du théâtre a été longtemps une tradition dans l’Eglise. Ce sentiment était renforcé par le

Î ouvenir des chrétiens exposés aux bêtes sous les yeux de a foule. Au dix-septième siècle encore les acteurs sont excommuniés. Bossuet, dans ses Maximes et réflexions sur la comédie , où il condamne si sévèrement le théâtre de Corneille, de Quinault, de Bacine et de Molière se fonde fréquemment sur l’autorité des Pères : « Par tous les principes des Saints Pères, dit-il, on voit qu’il faut la ranger (la comédie, c’est-à-dire tout le théâtre) parmi les choses les plus dangereuses ». — 4. On a comparé saint Cyprien, évêque de Carthage, à saint François de Sales, évêque de Genève. Ce n’est pas sans raison. Voici quelques expressions avec lesquelles M. Calvet caractérise le talent de saint François de Sales; elles s’appliquent littéralement à saint Cyprien : * l’abondance joyeuse et fleurie de ses développements », « l’imagiDation créatrice vive et riche », « cette suavité devient souvent préciosité, c’est-à-dire recherche mignarde de l’élégance et de la grâce ». — 5. Peut-être la préciosité subtile est-elle plus accusée chez saint Cyprien pour plusieurs raisons. Il a enseigné la rhétorique; il appartient à une époque de décadence et on ne peut lui demander raisonnablement ide d’affranchir entièrement du goût de son temps; enfin c’était un Africain, imitateur de Tertullien. Nous avons dû supprimer dans ce passage certaines phrases. Non seulement elles auraient arrêté de jeunes traducteurs, mais il eût été difficile de les leur expliquer avec une clarté parfaite, tant la pensée est subtile et la forme compliquée. Par suite, le style de ce passage peut paraître plus simple qu’on ne s’y attendait. On ne saurait trop déplorer que la décadence du goût, en affectant inévitablement la littérature chrétienne, empêche de la présenter plus amplement à la jeunesse des écoles. En lisant cep lignes de saint Cyprien, on sent combien l’idéal moral s’était élevé avec le christianisme, et quelle distance sépare les plus beaux sentiments des païens de cette inspiration nouvelle et vivifiante.

LîVRE Dü MAITB9

Page 1