Une femme héroïque
(Pline le Jeuhe, Lettres , UE, 16.)
Cécina Pétus, son mari, était malade, ainsi que son fils. Tous deux paraissaient en danger de mort, le fils mourut. C’était un fort bel enfant, d’une vertu égale à sa beauté et ses parents l’aimaient autant pour ses qualités 1 que parce qu’il était leur fils. Arria prépara les funérailles et accompagna le cortège de telle manière que son mari n’en sut rien. Bien plus, chaque fois qu’elle pénétrait dans sa chambre, elle lui faisait croire que leur fils vivait et même qu’il allait mieux 2 Et très souvent, quand Pétus demandait comment allait leur fils, elle répondait: « Il a bien dormi; il a mangé avec appétit. » Puis, quand les larmes, longtemps retenues, jaillissaient en dépit de sa volonté, elle sortait. Alors elle s’abandonnait à sa douleur. Une fois rassasiée de pleurs, les yeux séchés, elle rentrait avec un visage calme, comme si elle eût laissé à la porte le souvenir de son enfant mort 3 ... Cette même Arria, en présence de Claude, dit à la femme de Scribonianus qui, consentait à se faire dénonciatrice 4 : « Puis- je t’écouter, toi qui a pu survivre à ton mari, tué dans tes bras. y> Cette parole montre bien que sa résolution de mourir glorieusement était dès
longtemps prise. Bien plus, comme Thraséa, son gendre, la suppliait de renoncer à mourir et lui disait entre autres choses : « Veux-tu donc que ta fille, au cas où je serais contraint de mourir, meure avec moi? » elle répondit: « Si, à ce moment, elle a passé autant d'années et dans une union aussi complète que moi avec Pétus, j'y consens. » Cette réponse avait augmenté les craintes de sa famille; on la surveillait plus étroitement. Elle s'en aperçut et dit: « Vous perdez votre temps; car vous pouvez bien m'obliger à choisir une mort cruelle, mais m'empêcher de mourir, non pas. » En prononçant ces mots, elle s'élança de son siège et donna de la tête si violemment en plein mur 5 , qu'elle tomba inanimée. Quand les soins l'eurent fait revenir à elle, elle dit aux siens : « Je vous avais prévenus que je trouverais un moyen de mourir, quelque cruel qu'il fût, si vous m'empêchiez de recourir à un plus doux. » *
Notes. — 1. Non moins à cause d’autres choses, que parce que. — 2. Commodus , « en bon état » s’est dit d’abord de la santé, puis par une sorte d* hypallage, de la personne ellemême : bien portant. — 3. Orbitas , privation d’enfant, perte d’un enfant. — 4. Profiteri indicium : déclarer la dénonciation, c’est-à-dire, se déclarer prêt à dénoncer ses complices. — 5. Adverso parieti , contre le mur (placé) en face, en plein mur; adverso pectore , en pleine poitrine.
Commentaire grammatical. — 1. L’ablatif eximia yulchritudine se rattache à filius ; c’est un ablatif descriptif (Gr. § 114) complément de nom. — 2. Dans quoties intraret on devrait avoir l’indicatif puisqu’il y a répétition de l’action; mais les dérogations à cette règle sont nombreuses à l’époque impériale (Gr. § 315 et note). — 3. Simulare appelle régulièrement la proposition infinitive en raison de son sens de « faire croire », qui le rapproche des verbes d’opinion (Gr. § 264). — 4. Interroganti quod agebat ne serait même pas intelligible en latin. L’interrogation indirecte est ici obligatoire (Gr. § 255). — 5. Tanquam , au sens de comme si, a pour synonymes quasi, ut si, velut ou velut si, perinde ou proinde ac (si) Gr. g 312 et note. — 6. Audiam doit être considéré de préférence comme un subjonctif délibératif (Gr. § 214, 1*). — 7. D faut bien observer que quand le génitif du relatif dépend d’un complément d’objet indirect on circonstanciel il reste à sa place en latin, tandis qu’en français nous donnons alors an relatif une forme particulière et nous
le rejet ods à la suite : dans le giron de laquelle. 8. Ùê •' precari se construit avec ne parce qu’il signifie empêcher (par des prières) Gr. § 278. — 9. Mihi pereundum est , il faut que Je périsse; mihi pereundum erit , il faudra que je périsse. — ■ 10. Impegit vient de impingo (i impegi , impactum ), composé de pango (pepigi, pactum). — 11. Au style direct on aurait : inveniam (futur) quamlihet duram ad mortem viam 9 si vos facilem negaveritis (fut. antér.). On voit que l’idée du futur est négligée au style indirect dans la proposition avec si (Gr. § 842, note) et c’est le subjonctif pluB que parfait qui remplace le futur antérieur.
Commentaire littéraire. — 1. Chez les Romains le corps» avant les funérailles (funus) était parfumé et exposé pendant huit jours dans l’atrium sur un lit de parade, les pieds tournés vers la porte. Le cortège ( exsequiae ) constituait un véritable spectacle en vue d’attirer la foule à la cérémonie. Non seulement on y voyait des pleureuses à gages, des hommes qui, à l’aide de masques et de costumes représentaient les ancêtres illustres du mort, mais des histrions y figuraient même des scènes comiques. La famille fermait la marche. A l’époque classique, les riches faisaient brûler ( urere ) leurs morts, mais les pauvres continuaient comme autrefois à les enterrer ( sepelire ). Le tombeau élevé au-dessus du sol est le tumulus ou monumentum , s’il est souterrain, c’est le se pulchrum. — 2. Il faut se garder de juger la vertu antique avec une trop grande étroitesse de vues. On estimait alors,* plus que la délicatesse exquise de conscience et de sentiments, l’énergie et le désintéressement, poussés jusqu’au sacrifice de la vie. Pour ce qui regarde la conduite d’Arria, il faut se rappeler que, même dans la morale chrétienne, le mensonge est défini : negatio veritatis debitae : c’est, en somme, le refus de dire la vérité quand on n’a pas de raison légitime de la cacher. Quant au suicide, inexcusable au point de vue chrétien, il était autorisé par la morale antique. La doctrine stoïcienne, qui était alors embrassée par bien des gens comme une sorte de religion, spécialement dans la famille d’Arria, . considérait même le suicide comme un devoir dans certains cas. — - 3. Pline, en célébrant la vertu des victimes de la tyrannie obéit en partie à une rancune. Il avait souffert sous Domitien d’être obligé de dissimuler ses vrais sentiments et de se faire par son silence complice du tyran. S es amis . avaient été persécutés. Il en compte ( Lettres , 111, 11) trois mis à mort et quatre exilés ; sur ces sept personnes, trois appartenaient à la famille d’Arria. Il a parlé lui-même des foudres qui tombaient autour de lui et dont il sentait la brûlure (tôt circa me jadis fulminibus quasi ambustus). Il ne fut point alors un héros et refuse modestement sur ce point la louange, mais il espère avoir évité la honte. Du . moins, devenu libre de parler, il vent qu’on rende, aux victimes courageuses le tribut de gloire qu’elles méritent. Cependant il célèbre aussi Arria par simple admiration pour l’héroïsme. Pline est une âme honnête
LTVBS DU 1CA1TBS
•t douce qui sa tourne facilement vere les spectacles consolants de la vertu. Aussi nous donne-t-il de son époque unv idée, en somme, favorable, tandis ^ue Tacite, i>his pessimiste, insiste davantage sur les traits de corruption ou de cruauté. — 5. Il se fait d’autant plus volontiers auprès de nous le héraut de ces gloires vertueuses, que, pour sa part, le souci de la postérité ne le quitte jamais. Pour lui, la seule récompense certaine que puisse attendre le mérite après cette vie consiste dans l’immortalité de la gloire. Il cherche pour lui-même tous les moyens d’échapper à l'oubli et, comme c’est une ftme noble, il s’efforce aussi très loyalement de perpétuer le souvenir des belles actions et des belles paroles d’autrui. H prêche et moralise à tout propos, comme la plupart de ses contemporains, mais en s’adressant surtout aux siècles à venir. Il est regrettable que cette soif d’immortalité terrestre, au lieu de réclairer, l’ait empêché de porter ses regards plus haut.