Antigone
(Sénèque, Phéniciennes , Acte I.)
Aucune violence, ô mon père, ne pourra séparer ma main de la vôtre. Personne ne pourra jamais 1 m’empêcher de vous accompagner. Que mes frères se disputent, le fer à la main 2 , le palais splendide de Labdacus et son riche royaume; je possè* de la part la plus importante 3 de l'héritage d'un père puissant, c'est mon père lui-même. Aucun de mes frères ne pourra me l'enlever, ni celui qui retient injustement le sceptre de Thèbes, ni celui qui s'est mis à la tête des bataillons argiens. Non, quand Jupiter tonnerait sur le monde arraché de
ses bases 4 , quand la foudre tomberait entre noua sur nos mains unies, je ne desserrerais pas la mienne. En vain, vous voudriez m'en empêcher, mon père, je vous guiderai en dépit de vous-même, je conduirai vos pas malgré voue. Voulez-v^us aller dans la plaine? J’y vais; désirez-vous gravir une pente abrupte? Je ne m’y oppose pas, bien au contraire, je vous y précède. Prenez-moi comme guide pour aller où vous voudrez. Le chemin que vous choisirez sera choisi pour tous deux. Sans moi, vous ne pouvez trouver la mort; avec moi, vous le pouvez. Là se dresse le sommet abrupt 5 d'un rocher élevé, qui domine au loin la mer 6 , voulez-vous le gravir? Ici, la pierre nue pend en précipice; voici un ravin à pic qui s’ouvre en crevasse dans la terre 7 , voulez-vous que nous y portions nos pas? Ailleurs un torrent impétueux se précipite et roule, en les rongeant, les débris d’une montagne écroulée. Faut-il nous y jeter? Pourvu que je marche la première, je vais où vous voulez. Je ne vous retiens ni ne vous excite. Etes-vous las de vivre, et la mort, ô mon père, est-elle le plus cher de vos vœux? -Si vous mourez, je vous précède; si vous vivez, je vous suis. Mais changez de résolution; rappelez votre ancien courage; à force d’énergie 8 , venez à bout de vos misères. Tenez bon : dans de si grands malheurs, se laisser vaincre, c’est un malheur de plus.
Notes. — 1. Ne m’ôtera à toi comme compagne. — 2. Cherchent à acquérir avec le fer. — 3. La part la pins importante (provenant) du royaume d’un père puissant est mienne; c’est mon père lui-même. — 4. Mundo revulso , ablatif absolu. — 5. Arduo jugo , en un sommet abrupt. — 6. Ici la terre fendue s’ouvre en une gorge abrupte. — 7. Regarde au loin les espaces de la mer placée au bas. — 8. Magno robore (animi ) .
Commentaire grammatical. — 1. Nos et noster sont parfois employés pour ego et meus ; jamais vos et vester pour tu et tuus. — 2. Ferro petere , chercher à obtenir par le fer (ablatif de moyen, Gr. § 187). — 3. Il y a anaphore dans non hune , non hune , non (Gr. § 351). — 4. Alter s’emploie en parlant de deux; il s’agit ici d’Etéocle et de Polynice. — o. En prose, l’ablatif absolu forme d’ordinaire un groupe
isolé qu’on peut limiter par des virgules ; mais il peut aussi en poésie surtout être intimement mêlé à une autre proposition rapto sceptra qui regno tenet, revulso Jupiter mundo tonet . — 6. On a le premier cas du mode potentiel (Gr. § 216) dans si fulmen cadat t non remittam. Il s’agit d’une possibilité que l’on considère, par la pensée comme pouvant se réaliser (Gr. § 217). — 7. Gadere medium ( am , um ), c’est tomber au milieu (Gr. § 117). — 6. Licet prohibeas pour licet ut prohibeas (Gr. § 276 et note). On voit ici comment le verbe Ucet , il est permis, a fini par être considéré dans Certains cas comme une conjonction signifiant « quoique » (Gr. § 298). — 9. Le pronom est sous-entendu souvent près du participe ou d’un adjectif : regam (te) abnuentem; airigam ( tui inviti , pour tuum inviti ou te invito) gradum (Gr. § 189). — 10. Duce est un attribut devant lequel il faut rétablir en français les mots pour, comme, en qualité le : serstoi de moi comme guide (Gr. § 101, note 4°). — 11. Duobus est au datif d’intérêt : pour nous deux (Gr. § 139 et 173). — 12. Il y a asyndète entre sine me non potes et mecum potes ; cette asyndète marque une opposition (Gr. § 349) : (mais au contraire) avec moi tu le peux. — 13. Dans arduo surgit jugo l’ablatif pourrait être expliqué comme un ablatif descriptif rattaché à rupes ; mais il vaut mieux y voir un ablatif de manière précisant le sens de surfit (Gr. § 188) : il se dresse avec un sommet abrupt. — 14. Fis petamus comme phis haut licet prohibeas (Gr. § 276). — 16. Dans m hune ruamus on a un subjonctif délibératif (Gr. § 214, I 8 ).
Commentaire littéraire* — 1. Le poète se propose de peim dre l’idéal du dévouement et de l’abnégation. Antigone désire que son père vive; elle l’y exhorte, mais elle est prête 4 mourir avec lui. Elle ne cherche nullement à lui imposer ses préférences, Bon rôle est d’obéir et, de peur que le com seil qu’elle donne ne semble intéressé, elle ne fera que suivre son père dans la vie, elle le précédera dans la mort : si morerisy antecedo; si vivis , sequor. — 2. On a reproché à Sénèque de montrer des volontés tellement inflexibles, des énergies si violemment tendues vers un but, que les nuances disparaissent, au point que les caractères de femmes ne se distinguent même plus des caractères d’hommes. Antigone montre, jusque dans l’abnégation même de sa volonté, une obstination, une sorte d’entêtement farouche peu naturel chez une jeune fille. C’est la personnification du dévouement abstrait, sans mélange de douceur ni d’émotion vraiment humaine, encore moins féminine. — 3. Sénèque, comme son neveu Lucain, est d’origine espagnole. Il y a des traits communs entre eux et Lope de Véga, par exemple. Une certaine prédilection pour les passions extrêmes, pour la violence déchaînée, pour la fierté sauvage, pour la jactance grandiloquente et l’emphase provocante caractérise le théâtre espagnol. Corneille, qui sentait en lui des goûts analogues, aimait Sénèque. Nous trouvons cette raideur et cette exaltation dans ce passage, 14 même où elle .est le moins &
ta place, dans le dévouement d'une jeune fille. — 4. Quel* ques paysages sont esquissés ici : un rocher qui domine la mer, un précipice, un torrent impétueux. Ce procédé d’amplification est trop « littéraire » ; cependant ces détails, considérés à part, sollicitent agréablement l’imagination. — 5. L'ensemble de la tirade ne nous donne nullement l’impression de la vie. Tout y est excessif, absolu, et par conséquent artificiel et froid. En revanche, le détail du style révèle une concision savante et un art Bubtil. Chacune de ces phrases menues renferme une pensée vigoureuse, un trait frappant et inattendu. C’est du style de lecture publique, calcule pour piquer la curiosité et solliciter les applaudissements. — 6. Sénèque a influencé notre théâtre du XVI 0 siècle surtout; mais au XVTI 0 encore il communique à nos auteurs dramatiques une certaine raideur solennelle qui rappelle le stoïcisme, le goût de la grandiloquence, et surtout une prédilection pour ces « sentences » et ces « maximes » qui se rencontrent si fréquemment, chez Corneille, par exemple. /