‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 103 sur 133 · Portrait et destinée d’ Agricole · texte numérisé non relu

Portrait et destinée d’ Agricole

(Tacite, Agricola , ch. xliv.)

Àgricola était né sous le troisième consulat de Caligula, aux ides de juin, il mourut 1 à cinquantetrois ans le dixième jour avant les calendes de septembre, sous le consulat de Collega et de Priscus. Si la postérité désire connaître aussi son aspect physique, je dirai qu'on y voyait plus de dignité que de majesté. Il n'avait rien de très animé dans l'expression du visage, mais beaucoup d'agrément dans les traits*. Aisément on le devinait honnête, volontiers on le supposait grand. Quant à lui 3 , bien qu'emporté par la mort dans la pleine vigueur 4 de sa maturité, il a achevé, si l’on considère sa gloire, une longue carrière. En effet, il avait joui complètement des vrais biens, qui consistent dans la vertu ; d'autre part, ayant été consul, ayant obtenu les ornements du triomphe, que pouvait-il attendre encore de la fortune? Il ne tenait pas à d’excessives richesses: il avait d'ailleurs une aisance honorable. Puisqu'il n'a vu ni la mort de sa fille ni celle de sa femme, puisqu’il a pard * 5 jusqu'au bout son rang et sa belle renommée, puisqu’il a laissé

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sains et Saufs ses amis et ses proches, on peut le considérer comme heureux 5 d’avoir échappé aux malheurs qui ont suivi sa mort. S’il ne lui fut pas donné de prolonger sa vie jusqu’à l'aurore de notre heureuse époque et de voir Trajan empereur, bien qu’il eût pressenti et souhaité 6 cet événement dans ses conversations intimes avec nous, c’est néanmoins une grande compensation que de n’avoir pas connu cette dernière période du règne de Domitien, époque où cet empereur acheva d’épuiser 7 l’Etat en frappant non plus par intervalles, avec des moments de relâche, mais sans trêve et comme d’un seul coup. Agricola n’a pas vu la curie assiégée, l'entrée du sénat fermée par les soldats, le meurtre coup sur coup 8 de tant d’anciens consuls, l’exil et le départ 9 de tant de femmes des plus nobles familles. 1

Notes. — 1. Excessit pour excessit e cita. — 2. Superesse , être en surabondance, être plus qu’abondant. — 3. Ipse pour en venir de ces détails extérieurs, à la personnalité complète d’ Agricola — 4. Au milieu de la carrière d’une vie non entamée (par la vieillesse). — 5. Joindre potest videri effugisse , et expliquer beatus comme un adverbe : heureux, c’està-dire heureusement, pour son bonheur. — 6. Ominari au -

?urio votisque , deviner par le pressentiment et le souhait. — . Epuiser, o’est ici vider de son sang en supprimant les meilleurs citoyens. — 8. Les meurtres (commis) et un même (= seul) carnage. — 9. Fuga, d’ordinaire synonyme d'exiîium , lui est opposé ici et semble désigner un exil volontaire par opposition au bannissement.

Commentaire grammatical. — 1. Tertium , à l'accusatif adverbial (Gr. § 164), signifie « pour la troisième fois » (Gr. § 33). — 2. Idibus Juniis , c’est le 13 juin (de l’an 40 après J.-C.) ; Decimo Kalendas septembris , c’est le 23 août (93 ap. J.-C.). — 8. Idibus est à l’ablatif de date (Gr. § 99); decimo également. L’expression complète, abrégée ensuite dans l’usage, serait decimo die ante Kalendas (Gr. § 362). — 4. Dans des phrases de ce genre le latin sous-entend facilement des mots comme « je dirai que », « sachez que ». — 5. De centior quarp sublimior , plus digne que majestueux; magie decens quam sublimis, plutôt digne que majestueux (Gt § 128 et note). — 6. Un classique, au lieu de quantum ad gloriam , dirait quod attinet (pour ce qui regarde) ad glo* riam; cette expression quantum ad est l’ongine de notre « quant » et en explique l’orthographe. — 7. Les propo •itions à l’ablatif absolu, comme les propositions participiales

VERSIONS LÀTINËË

■ont équivalentes à des propositions circonst anci^ll©# (Gr. § 226 ). Ici la proposition serait causale : puisque, etc. — S. Ut (ou sicut)... ita, au lieu de marquer une simple comparaison marquent souvent une opposition et peuvent se traduire par « s’il est vrai que... il n’en est pas moins vrai que ». Cette construction, qui est déjà dans Cicéron, se rencontre surtout chez Tite-Live. — 9. Evasissc foue le rôle d’un nom et sert de complément direct à tuîit , solatium étant un attribut : il a obtenu comme grande consolation « le fait d’avoir échappé ». — 10. L’asyndète (Gr. § 349) consiste en l’omission voulue d’une conjonction de coordina tion, d’ordinaire en vue de marquer une opposition assez forte : Nihü impetus in vuïtu , (at) gratia , etc. ; opïbus ni • mtis non gaudebat : (at) speciosœ contigerant.

Commentaire littéraire. — 1. On peut trouver que Tacite, après s’être offert spontanément à contenter notre curiosité, tourne un peu court et nous dit vraiment trop peu de chose du portrait physique d’Agricola : il ne donne aucun trait précis, mais seulement une appréciation générale de l’effet produit par son aspect extérieur. Cela s’aggrave d’une certaine préciosité dans l’expression comme dans la pensée : decentior quam sublimior ; nihü impetus in vultu , gratia oris supererat. Les mots sont habilement choisis, savamment opposés : Tacite nous montre plus distinctement sa virtuosité de styliste que la figure de son beau-père. C’est qu’en effet Taçite est peintre, mais non pas peintre d’après

nature, ni peintre de petits sujets. Il n’est pas attiré par

la forme extérieure et la couleur vraie des ob jetai ni par conséquent tenté de les rendre vigoureusement, comme le fera Saint-Simon, par exemple. C’est plutôt un peintre séduit par lejs vastes tableaux violemment dramatiques et

pathétiques qu’il peut organiser un peu à son gré. L’hon-

nête et calme physionomie d’Agricola n’avait sans doute rien qui pût frapper fortement une telle imagination. Un

peu plus loin Tacite . parle, il est vrai, du teint naturellement rouge de Domitien, mais c’est pour faire une antithèse et mettre en relief # un trait de caractère. Si Tacite est peintre de portraits, il ne s’agit pas de portraits physiques, mais de psychologie. Pourtant, le portrait moral d’Àgricola, même à le considérer dans l’ensemble de l’ouvrage, reste un peu terne. Celui de Domitien, personnage plus digne du pinceau de Tacite, est beaucoup plus vigoureusement tracé. — 2. Tacite a écrit ce passage sous Trafan au moment où se produisait une réaction violente

contre les suppôts du régime tyrannique. Il a fort bien senti ce qu’on pouvait reprocher à son beau-père. Agricola avait accepté des fonctions officielles, il avait en somme servi Donntien au lieu de lui faire une opposition irréductible comme tant d’honnêtes gens qui furent d'ailleurs / victimes de leur courage. Aussi, dans ce passage, Tacite a

som de nous rappeler que son beau-père souhaitait vivement un changement de régV me - Il n’en parlait toutefois

qu’à des gens sûrs, à son gendre par exemple, et comme à voix basse ( apud nostras aures ), par crainte des délateurs. Deux chapitres plus haut, Tacite prend plus directement la défense d’Agricola : « Que ceux qui n’admirent que la résistance illégale sachent donc que. même sous de mauvais princes, il peut y avoir de grands hommes et que la soumission et la modestie, pourvu qu’elles ne soient pas dépourvues de talent ni d’énergie, peuvent surpasser la gloire de tant d'hommes qui se sont illustrés par une mort prétentieuse, sans profit pour leur pays. — • 3. Tacite a des tendances très marquées au pessimisme et au Btoïcisme. Si l’on ajoute qu’il conçoit l’histoire comme un enseignement moral, qu'il dédaigne le menu détail pour s’élever d’instinct à quelque haute leçon de vertu, on n’est pas étonné de lé voir moins préoccupé ici de résumer brièvement et clairement la carrière de son beau-père que de nous indiquer à cette occasion son idéal d’une vie à la fois belle et heureuse. Cet idéal est tout romain, car le pessimisme et

le stoïcisme sont assez d’accord avec la pure vertu romaine. Une belle et heureuse vie n’a pas besoin d’être longue, elle n'a pas besoin de luxe. La vertu et la gloire, avec une aisance « honorable » qui assure l’indépendance,

lui suffisent. En dehors de ces nobles satisfactions : vertu, gloire, indépendance, point d’égoïsme. On se console de mourir en pensant qu’on laisse vivants les membres de sa famille et en bon état les intérêts de ses proches et de ses amis. On remarque que la religion ne tient ici aucune place,

car augurio et votis ne sont què des formules tombées dans

l’usage courant; il n’est pas question de vie future. Si Tacite en parle plus loin, c’est sous forme dubitative : si quis ptOTum manibus locus , si non cum corpore extinguntur .magnae animae, etc., à ce point de vue l’âme -romaine est alors dans un grand désarroi, partagée entre l'impossibihîié de se contenter du paganisme traditionnel et le besoin intime de croire qui la pousse au fatalisme et à la superstition. — 4. Tacite ne ménage pas les louanges à son beau-père. Pour la gloire, pour la vertu, il en fait l’égal des plus authentiques héros de l’histoire romaine. Mais en général, le ton révèle plus de chaleur oratoire un peu factice que de véritable attendrissement. Ici même, où le style est plus calme, comme il convient dans un résumé biographique, nous rencontrons l’hyperbole, aggravée d’interrogation oratoire : quid aliud adstruere fortuna poterat ? La mort prématurée devient pôur Agricofa une sorte de chance. Nous avons signalé

S lus haut des as^ndètes, qui soulignent des oppositions 'idées subtiles, brillantes et mêxne un peu précieuses. En somme nous trouvons ici plus de savante rhétorique que de sincère émotion.

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