Il y a une Providence
(Claudien, In Rufinunt, 1, 1-24.)
Je me suis souvent demandé avec anxiété 1 si les dieux s'intéressaient au monde ou si, faute d'une Providence, la destinée des mortels n’était soumise qu'au hasard capricieux 2 . En effet, quand j’examinais les lois qui gouvernent avec tant d'ordre 3 le monde physique, les bornes imposées à la mer 4 , le cours des saisons, la succession du jour et de la nuit, alors je me convainquais que tout était établi par la sagesse divine qui faisait mouvoir les astres régulièrement, faisait naître les productions du sol chacune en son temps, faisait briller la lune changeante d'une lumière 3 empruntée et le soleil de la sienne propre, qui avait fixé les rivages comme limite à la mer et placé en équilibre la terre au milieu de l'axe du monde. Mais quand je voyais la destinée humaine se dérouler dans une obscurité si complète, les méchants jouir d'une heureuse prospérité et les gens de bien persécutés, mes croyances ébranlées 6 m'abandonnaient et malgré moi je m'attachais aux théories du système opposé, qui prétend que les atomes 6 'agitent dans le vide, que les formes qui se renouvellent dans l'espace immense obéissent au hasard et non point à une volonté intelligente, et qui, sans se décider entre les deux opinions 7 , pense que la divinité n'existe pas ou qü'elle ne s'occupe pas de nous. Le châtiment de Bufin est venu faire cesser cette crise de ma pensée en justifiant les dieux; maintenant je ne me plains plus de voir les méchants monter au faîte du pouvoir: il ne sont élevés si haut que pour tomber plus lourdement. Quant à vous, ô Muses, apprenez à votre poète quelle a été l'origine 8 de ce redoutable fléau.
Notes. — 1. Une opinion a tiraillé souvent mon esprit incertain. On peut considérer dubiam comme faisant hypallage (Gr. § 350) et entendre dubia sententia, une opinion douteuse* sa doute ® tiraillé spc» esprit, & S'u n'y
avait aucun dirigeant et si les choses humaines coulaient (se déroulaient) par l’effet d’un hasard capricieux. — 3. Dispositus, bien ordonné. — 4. Les limites prescrites à la mer et les routes (révolutions) prescrites aux années. — 6. Igni ou igné à l’ablatif (Gr. § 20). — 6. Par contre ( tutsus ) ma croyance ébranlée tombait. — 7. Qui par une opinion indécise (entre deux affirmations). — 8. De quelle origine est sorti.
Comment ai rb grammatical. — 1. Au premier membre d'une interrogation on emploie utrum ou ne, au second an ; on peut aussi sous-entendre utrum comme ici et mettre ne ou an au second membre (Gr. § 257, note). L’interrogation est amenée ici par l’idée de doute (se demander si, Gr. § 281, I). — 2. Curarent, inesset , fluerent sont au subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254). — 3. Cum quaessissem , cum adspicerem devraient être à l’indicatif, mais sous l’empire le subjonctif remplace de plus en plus l’indicatif pour marquer la répétition (Gr. § 315, note). — 4. L’ablatif lege marque la manière : avec une règle, selon une règle; en prose : ordine (Gr. § 188 et note). — 5. Jusserit et porrexe rit sont au subjonctif comme faisant partie du style indirect. Ce parfait du subjonctif est contraire à la concordance des temps; il faudrait jussisset, porrexisset , mais des exceptions se rencontrent au style indirect (Gr. § 250, I). — 6. L’ablatif marque le lieu dans medio axe. Pour les anciens le monde tourne auteur de la terre. Sur l’absence de in avec médius , voir Gr. § 192, note. — 7. Tanta caligine est un ablatif de circonstance (Gr. § 188): dans une si grande obscurité. — 8. Relligio au lieu de religio pour allonger la première syllabe (Gr. § 4) ; on trouve de même reppuïi , rettuli , repperi. — 9. On a alter ( causae àlterius) parce que le poète oppose seulement deux systèmes (Gr. § 44, H). — 10. Vacuus , dans vacuo motu est employé très hardiment pour mouvement « fait dans le vide ». Ce qui permet cette hardiesse c’est que vacuus peut signifier « libre de toute gêne » et que d’ailleurs ces théories atomistiques étaient familières aux lecteurs. — 11. L’absence de virgule devant quae indique qu’il faut placer ce mot dans la construction avant vacuo. — 12. Esse est sous-entendu dans firmata (esse) ; nulla (esse). — 13. Les verbes de sentiment comme queror , gaudeo etc. se construisent avec la proposition infinitive injustos crevisse queror (Gr. § 266) ou la proposition causale avec quod (Gr. § 287). — 14. Eruperit est au subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254).
Commentaire littéraire. — 1. Claudien oppose ici deux conceptions absolument contraires : d’une part le spiritualisme qui affirme que le monde a été créé et continue à être dirigé par la Providence; d’autre part, le matérialisme, représenté ici sous la forme rigoureuse et sommaire que lui ont donnée Démocrite, Epicure et Lucrèce. La conclusion de Claudien est conforme aux idées chrétiennes. Ce Rufin fait peossr m ÇrçmweU Boisuet ; % Vm détamiaç jusqu’*
quand doit durer l’assoupissement et quand aussi doit se réveiller le monde » (Or. fun. de la reine d'Angleterre). Cependant Claudien parle des dieux ( superi , deos). Il est obstinément païen et attaohé aux anciennes traditions de Rome. S'il ne parle nulle part du christianisme, c’est peut-être parce qu’il n’ose en dire du mal, les gouvernants d’alors, qui sont aussi ses protecteurs, étant chrétiens. — 2. Claudien est. un vrai poète. Son seul tort est d’être né à une époque de décadence. Il est étonnant de constater combien son goût, à travers la rhétorique qui s’impose alors, le ramène vers les grands classiques. Ses vers ont une beauté marmoréenne qui fait songer non seulement à Lucain et à Juvénal, mais aussi à Virgile. On l’a rapproché de notre Corneille. Il se plaît, en effet, comme notre grand poète, à discourir en vers sur un beau lieu commun de morale. Ses vers prennent alors une ampleur superbe, sa phrase a un élan à la fois puissant et solennel qui rappelle les plus belles tirades de Corneille. Nous voyons ici l’abondance des développements et des énumérations portée sans défaillance par la trame d’un solide raisonnement. Ce passage est un de ceux dont a pu dire : « Quelques-uns des développements de Claudien, à la fois oratoires et lvriques, sont parmi les pluB vastes et les plus majestueux de la poésie latine » (Pichon). — 3. Ce morceau, comme d’ailleurs les deux livres des Invectives contre Rufin, appartient au genre qu’on appelle la satire lyrique. Juvénal en avait donné quelques exemples, mais la violence est chez lui parfois un peu artificielle. Au contraire la haine politique de Claudien est profonde, sincère, fondée sur un ardent patriotisme. Elle rappelle l’acharnement de V. Hugo contre Napoléon III dans les Châtiments. II est curieux de voir V. Hugo terminer son œuvre comme Claudien commence la sienne, par un acte de foi dans la Providence qui renverse les tyrans ; il écrit en 1853 :
Ne doutons pas, croyons ! La fin c’est le mystère.
Attendons I Des Néron s comme de la panthère Dieu sait briser la dent.
Dieu nous y essaie, amis. Ayons foi, soyons calmes...
Parce qu’il ne fait pas son œuvre tout de suite,
N ous désespérerion s !
L’auteur des Châtiments parle souvent de Juvénal, mais il fait songer aussi à Claudien.