VÉ&SI0N8 LATINE
102, La pitié humaine
(Ju vénal, Sat. XV, 137-164.)
En nous donnant les larmes, la nature témoigne qu'elle nous a donné une sensibilité profonde; et c'est la meilleure partie de nous-mêmes 1 . Elle nous fait donc une loi de pleurer sur un ami 2 qui paraît devant les juges les vêtements en désordre, sur -un pupille qui invoque l'appui des lois contre un tuteur infidèle, orphelin tout en pleurs 3 à qui sa longue chevelure donne l’aspect d’une jeune fille. La nature encore nous ordonne de gémir, quand s'offre à nos regards le convoi d’une vierge adulte, quand la tombe se ferme sur un enfant trop jeune pour le bûcher. Quel homme de bien, digne de porter la torche aux mystères, tel que le réclame la prêtresse de Cérès 4 peut se croire étranger 5 aux maux d'autrui? C'est là ce qui nous distingue du troupeau des bêtes 6 ; c'est pour cela que, doués seuls 7 d’une noble intelligence, capables d’embrasser les vérités divines, d'inventer et de pratiquer les arts, nous avons puisé aux régions célestes le sentiment refusé à la brute courbée vers la terre. À l’origine du monde, le créateur commun des êtres ne leur a donné que la vie ; à nous, il a donné en outre une âme; il voulait qui'une affection mutuelle nous fit chercher tour à tour et prêter un appui, nous rassemblât en un peuple, nous fît abandonner les antiques forêts habitées par nos ancêtres, construire des maisons et placer nos pénates près de ceux d’autrui 8 , pour goûter, grâce à une confiance réciproque 9 , un tranquille sommeil près de nos voisins; il voulait que cette affection mutuelle nous fît protéger de nos armes un concitoyen abattu ou chancelant sous le coup d'une grave blessure, donner avec la trompette le signal commun du combat, nous défendre par les mêmes tours et nous abriter derrière les mêmes portes.
Notes. — 1. Sensus, us, m. âme. — 2. L'aspect négligé d'un ami qui plaide (dicere) sa cause et (qui est) accusé.
— 3. Dont les cheveux de jeune fille rendent difficile 4 distinguer le visage inondé de pleurs. — 4. Tel que la prêtresse de Cérès veut qu’il soit. — 6. Croit aucun malheur étranger à lui-même ? — 6 . Muta , orum , les êtres muets, les animaux. — 7. Sortiti soli, ayant obtenu seuls. — 8. Unir un autre toit à nos lares. — 9. Pour qu’une confiance réciproque nous donnât des sommeils sûrs un seuil étant voisin (grâce à la présence de voisins, plutôt que : malgré la présence de voisins).
Commentaire ‘grammatical. — 1. En fait de verbes simples employés au lieu des composés on trouve ici : fateri ( natura fatetur ), qui n’a pas tant le sens d’avouer ^que celui de déclarer bien haut ( profiteri ) ; clauditur pour încluditur {terra) ; linquere pour relinquere qu’on emploie toujours en prose. — 2. naec (est) pars optima nostri sensus est à interpréter selon la règle § 103, pour hoc est pars optima. — 3. Pour rendre compte de et il faut sentir infans comme un adjectif : (un enfant) qui ne parle pas encore et qui est trop petit pour qu’on brûle son corps. — 4. Sacerdos est un mot masculin ou féminin. On le prend d’ordinaire ici dans le sens de prêtresse (de Cérès) ; mais peut-être aussi s’agit-il de l’hiérophante qui avertissait les impies de se retirer des cérémonies d’Eleusis. — 5. Le semi-négatif ullus est employé parce que cette interrogation oratoire a le sens négatif (Or. § 150): il n’est personne... qui croie. — 6. L’ablatif d’éloignement s’emploie avec les verbes qui marquent séparation (Gr. § 176) : separare a grege. Dans a caele&ti demissum traximus arce, le complément à l’ablatif avec ab dépend aussi bien de demissum que de traximus (Gr. § 155). — 7. Egeo se trouve avec l’aolatif, mais aussi avec le génitif : ici, non pas « avoir besoin », mais « être privé de ». — 8. Princi pto est à l’ablatif de temps dans mundi principio (Gr. § 199, note). — 9. Proavis habitatas constitue une dérogation à la règle amor a Deo (Gr. § 183) ; mais il faut bien observer qu’ici proa-vis est au datif et non pas à l’ablatif (Gr. § 185, note). — 10. On a supposé que la forme archaïque defendier était née du besoin de distinguer le parfait en », de l’infinitif en i ( defendi et defendi) ; mais on trouve des cas comme laudarier , pour lesquels cette explication n’est pas valable. — 11. Le neutre singulier ou pluriel des pronoms ou des adjectifs ne signifie pas seulement « chose », mais aussi « être ». Muta, les bêtes (les êtres qui ne parlent pas) ; prona , les êtres penchés (vers le sol). Dans divinorum le neutre signifie « chose » et est employé contrairement à la règle ordinaire (Gr. § 46) au lien de divinarum rerum.
Commentaire littéraire. — 1. Le poète ne va pas bien loiD chercher son sujet. Un lieu commun lui suffit pour donner carrière à sa virtuosité ; il s’agit ici de la pitié. Il p importe que le titre de la Satire XV soit La superstition que l’idée lui en soit venue au cours d’un exil problématique en Egypte où il aurait assisté à une scène de canni-
balisme : ie neu commun auquel se rattache tout le développement est celui de la pitié humaine et le passage capital de la satire est certainement celui qui nous est proposé. Autour de cette idée générale se groupent immédiatement dans l’esprit du rhéteur, une foule de réminiscences littéraires dont nous apercevons quelques-unes. Aristote, l’un des premiers, a mis à la mode le lieu commun des aptitudes de l’homme à la vie sociale; mais depuis, Térence a écrit le vers bien connu : homo sum t humant nil a me alienum puto ; Salluste a choisi l’épithète oui caractérisera désormais les animaux par opposition à l’homme : prôna atque ventri oboedientia t et qu’Ovide a déjà reprise pour son compte; le canevas du cinquième chant de Lucrèce se retrouve dans les vers 149-159 de cette satire; ajoutez Cicéron et Horace en
S lus d’un passage et vous aurez une idée bien incomplète es souvenirs littéraires qui devaient déterminer à l’avance, pour Juvénal, la physionomie générale de ce développement. — 2. Alors seulement « l y art de Rhétorique » intervient. Il s’agit de développer, c’est-à-dire de diviser l’idée en ses éléments ou plutôt d’en distinguer les différents aspects, puis d’énumérer des exemples. En conséquence Juvénal, après avoir exprimé l’idée générale ( moüissima corda humano generi natura dédit) considère la pitié i 1* dans l’expérience personnelle de chacun de nous ; 2* dans l’homme en général étudié soit abstraitement par opposition à l’animalité entière, soit dans l’histoire des progrès de la civilisation. Cette distinction faite, il reste à énumérer des preuves de fait : A) Enumération des cas où nous nous sentons apitoyés : un ami injustement poursuivi en justice; un orphelin dépouillé par son tuteur; les funérailles d’une jeune fille ou a’un enfant; B) Enumération méthodique des progrès de la civilisation depuis les origines et la vie sauvage jusqu’à la constitution de cités- organisées. — 3. Mais cet art si sûr de lui-même se méfie de la clairvoyance du lecteur; il veut montrer ses ressources, mais cacher ses « ficelles ». Aussi cherche-t-il à dissimuler ce qu’aurait de banal et de scholastique un développement d’allure trop régulière. Il s’agit donc : a) de substituer aux idées générales, un peu vagues, des détails concrets, précis, pittoresques et réalistes au besoin : les longs cheveux de l’orphelin qui pleure, le flambeau d’Eleusis, la vaste plaie du soldat; la clef qui ferme les portes de la ville, o) Il faut aussi brusquer les transitions, se donner l’air d’improviser, de sauter d’une idée à l’autre : excellent moyen, d’ailleurs, pour tenir en éveil Inattention du lecteur. Au besoin, on dissimulera une transition sous une interrogation : quis enim bonus... t c) La variété dans les tournures grammaticales contribuera également à masquer la symétrie foncière de la pensée : natura plorare jubet... Naturae imperio gemimus.
Et ne sera-t-on pas d’avis, après cet examen, d’abord, que l’authenticité de cette satire a été contestée à tort par Ribbeck; eusuite, que Juvéual a biep, seîou Yezpvmlon d«
M. Pichon, renouvelé la satire < par sa faconde de rhéteur et sa hardiesse de réaliste > ?