‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 107 sur 133 · Une aventure de Massinissa · texte numérisé non relu

Une aventure de Massinissa

(Tite-Live, XXIX, 32.)

Massinissa, accompagné seulement de cinquante cavaliers, s’échappa 1 dans la montagne par des détours inconnus de ses adversaires. Néanmoins, Bucar put suivre sa piste 2 ; il le rejoignit dans une plaine assez vaste non loin de Clupéa et le cerna si bien qu’il lui tua tous ses cavaliers à l’exception de quatre. Mais dans la mêlée, Massinissa, qui était lui-même blessé, lui échappa pour ainsi dire des mains 3 en compagnie des survivants. Les cavaliers de Bucar, répandus dans toute la plaine, se mirent à la poursuite de ces cinq ennemis, certains s’élançant 4 même dans d’autres directions pour leur couper la retraite. Les fuyards, trouvant devant eux un vaste fleuve, s’y réfugièrent (en effet, menacés d’un danger plus grand encore, ils n’avaient pas hésité «à y lancer leurs chevaux). La profondeur du courant les entraîna et les fit dévier obliquement. Deux d’entre eux disparurent 5 dans les eaux impétueuses sous les yeux de leurs ennemis; aussi l’on se persuada que Massinissa lui-même avait péri. Cependant ses deux compagnons et lui sortirent du fleuve entre les arbrisseaux de l’autre rive. Bucar ne poussa pas plus loin sa poursuite, car il n’osait affronter le fleuve et, d’ailleurs, pensait n’avoir plus personne à poursuivre. Il retourna donc auprès du roi pour lui annoncer à tort® que Massinissa n’était plus. Des émissaires allèrent porter à Carthage une nouvelle si réjouissante et le bruit de cette mort, répandu dans toute l’Afrique, y provoqua les sentiments les plus opposés. Cependant Massinissa pansait sa blessure avec des plantes dans une caverne ignorée; il y vécut ainsi quelques jours, nourri par

les deux cavaliers gui allaient marauder. Dès gue

la plaie fut cicatrisée 7 et qu’elle parut en état de supporter le trot du cheval, Massinissa, avec une audace extrême, entreprit de reconquérir son royaume. Accompagné seulement de quarante cavaliers recrutés en route, il arriva chez les Massyliens, sans dissimuler désormais son identité; aussi, tant en raison de l’attachement qu’on avait pour lui autrefois, que de la joie qu’on éprouvait à le retrouver 8 sain et sauf après l’avoir cru perdu, il se fit un tel mouvement 9 en sa faveur qu’en quelques jours six mille fantassins tout armés et quatre mille cavaliers accoururent sous ses ordres.

Notes. — 1. Se déroba aux poursuivants. — 2. Conserva (ne perdit pas) ses traces. — 3. II lâcha presque de ses mains Massinissa. — 4. Quibusdam tendentibus , abl. abs. — 5. Haurire , engloutir. — 6. Il revint .comme garant inexact = il revint assurer (ce qui était faux) que etc. — 7. Ducere, tirer, ramener par dessus : dès que la cicatrice recouvrit la blessure; ducta (est), visa (est). — 8. Tantum motum fecit , il provoqua une telle agitation. — 9. Quod, parce que ils voyaient sain et sauf celui que.

Commentaire grammatical. — 1. Les mots haud amplius, haud plus , « pas plus de », avec ou sans quam , sont sans influence sur le nom de nombre qu’ils accompagnent (Gr. § 35 note 3). — 2. Patentibus campis, ablatif marquant le lieu à la question ubi, sans in (Gr. § 192, note I), quand le nom est accompagné d’un adjectif; mais l’emploi de in est pluB régulier. — 3. Omnes ad unum , latinisme : tous jusqu’au dernier. — 4. En latin, surtout après l’époque classique, le neutre particulièrement au pluriel, marque souvent le lieu; ici, il marque plus spécialement la direction : per obliqua , in obliquum , obliquement. — 5. Les propositions relatives causales veulent le verbe au subjonctif (Gr. § 329, 1 # ). Ce sens causal est souvent indiqué en outre par quippe ut, utpote : ut quos urgeret, comme (il est naturel à) des gens que pressait. — 6. Periisse creditus (est), tournure personnelle (Gr. § 260). — 7. Is finis fuit pour hoc fuit finis (Gr. § 103). — 8. Habere (ahquem) quem sequeretur , avoir quelqu'un qu’il poursuivît (quelqu'un à poursuivre) ; la proposition relative marque le but (Gr. § 329, 2°) et veiit par conséquent le subjonctif. — 9. Auctor absumpti Massinissae , garant de la mort de Massinissa ; c’est remploi du

P articipe au lieu d’un nom (Gr. § 225 : Sicilia amissa). — 0. Mfosi ( sunt ) qui nuntiarent , relative finale (Gr. § 329, 2 # ). — 11. Tota Africa repleta , toute l’Afrique remplie, pour « le fait que l’Afrique fut remplie etc. » (Gr. § 225). — 12. Primum se joint aux conjonctions de temps pour les renforcer : ût primum, ubi primum, ûum primum, aussitôt que. —

LIVRA DU HAÏTES

13. Audacia ingenti, ablatif de manière (Gr. 9 188). — 14. Ad regnum repetendum , pour regagner son royaume; pour le sens de l'adjectif verbal en pareil cas, voir Gt. § 241, note. — 15. Ferre ou ferre prae se , porter devant soi, montrer, ne pas cacher; de là l’interrogation indirecte et le subjonctif (Gt. § 254). — 16. Intra , à l’intérieur des limites de, sans dépasser : intra paucos < dies , en moins de quelques jours, en quelques jours a peine.

Commentaire littéraire. — 1. Les Romains débarqués en Afrique avec Scipion battirent Syphax et le firent prisonnier. Sophonisbe tomba au pouvoir de Massinissa qui l'épousa. Mais Scipion, qui craignait que la Carthaginoise ne détachât son nouveau mari de l’alliance romaine, exigea qu’elle lui fût livrée et la fit périr. Quant à Massinissa, il mourut roi de Numidie dans un âge fort avancé, vers 148 avant J.-C. La situation tragique souvent mise au théâtre est celle de Massinissa obligé de livrer Sophonisbe qu’il aime ou de renoncer à l’amitié des Romains. On admet avec Tite-Live que Massinissa, pour lui épargner la captivité, lui envoie du poison qu’elle boit courageusement. — 2. Les aventures de Massinissa, plusieurs fois vaincu, s’échappant toujours ét revenant à la charge avec une audace et une opiniâtreté que rien ne lasse, font penser à Jugurtha d’abord, puis aux chefs algériens ou marocains des guerres de l’Afrique moderne. Tel fut Abd-el-Kader dans sa lutte contre la domr nation française en Algérie. — 3. Tite-Live cherche à intéresser et à édifier son lecteur : de là une certaine prédilection pour le romanesque, surtout quand l’aventure qu’il raconte révèle des qualités de courage et d’énergique persévérance. Le roman est un genre peu cultivé dans l’antiquité; on comprend que les lecteurs aient cherché dans l’histoire un plaisir analogue à Gelui que nos contemporains cherchent dans le récit d'aventures fictives et que les auteurs aient voulu satisfaire ce goût. — 4. Tite-Live, comme d’ailleurs les autres historiens anciens, ne peut répondre entièrement à nos exigences actuelles en fait de couleur locale. . Les progrès de l’histoire au xix« siècle, qui poussent à insister sur les différences qui séparent les siècles et les races, l’influence du romantisme, l’invention de la photographie qui place aujourd’hui si aisément et si exactement sous nos yeux les monuments et les paysages, les costumes et les portraits, tout nous invite à nous représenter par l’imagination les scènes qui nous sont racontées. Les historiens anciens, mal informés euxmêmes sur ce point et peu curieux de ce décor extérieur, ne sauraient nous donner complètement satisfaction. Le fleuve que traverse Massinissa n’est pas plus un fleuve d’Afrique que d’Italie ou de Gaule. Nous ne devinons rien de la silhouette de Massinissa et de ses compagnons. Pourtant Tite-Live est encore beaucoup plus pittoresque que Salluste et que César-, qui avaient visité les lieux ou assisté aux scènes dont ils parlaient.

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