A un ami
(Catulle, LXVm)
Accablé d'une cruelle épreuve par la fortune 1 , tu m'envoies ce billet mouillé 2 de tes larmes pour me demander de te secourir comme un naufragé rejeté par les ondes écumantes de la mer et de te ramener des portes de la mort. Je te suis reconnaissant de m'appeler ton ami et de me demander des vers, présents des Muses et de Vénus. Mais pour que tu n'ignores pas mes propres ennuis, ô Manlius, et que tu ne t'imagines pas que je me dérobe à mon devoir d'ami, apprends de quels orages la fortune m'enveloppe moi-même et tu n'attendras plus d'un malheureux des présents capables de rendre le bonheur. Dans les premières années où je portai la robe virile, quand ma vie radieuse était dans son aimable printemps, j’ai fait beaucoup de vers frivoles... Mais le deuil de la mort d’un frère m’en a ôté complètement le goût. « O frère, dont la disparition fait mon désespoir, en mourant tu as détruit tout ce qui donnait pour moi du prix à l'existence ; c'est notre famille entière qui, avec toi, est descendue au tombeau 3 ; avec toi s'est évanouie toute ma joie, que ta douce affection entretenait tant que tu vécus. Depuis ta mort, j'ai chassé entièrement de mon esprit le goût des vers et tout ce qui me charmait. » Tu me pardonneras donc, si, ces présents que la douleur supprime pour moi-même, je me trouve dans l'impossibilité de te les accorder.
Notes. — 1. Par la fortune et par nn malheur. — 2. Proprement : écrit. — 8. Una tecum , ensemble avec toi.
Commentaire grammatical. — 1. Quoi ( mittis ) signifie < ce fait que » ; il introduit une proposition complétive sujet,
2 ui est ensuite rappelée par td, cela (Gr. § 280) ; ut (sulevem ) pourrait signifier simplement c que » et être . introduit par l’idée de « demander » que suggèrent les mots mittis epistolium : tu m’envoies ce billet (demandant) que (Gr. § 275 et 281), mais il est plus simple de lui donner le sens de « afin que ». — 2. Assez souvent, en poésie surtout, 1» conjonction de subordination eft rejeté# après un ou plu-
L IviftÊ t)ü MAiïËîfi
Biéürs inotè. ôn le voit d’ordinaire à l’absence de ponctuation devant cette conjonction. — 3. H inc ne signifie pas seulement « d’ici », mais « de moi ». Ainsi unde peut être l’équivalent de ex quo. Ces adverbes de lieu remplacent parfois un pronom personnel accompagné d’une préposition. — 4. On trouve même en prose, chez Tite-Live, par exemple, les datifs-ablatifs pluriels quis pour quibus, aliquis pour aliquibus ; ces formes paraissent avoir appartenu à la langue familière. — 5. Ludere , jouer, devient transitif dans un certain nombre de sens ; ici, il signifie chanter ou composer sur un ton léger. — 6. Fraterna mors, la mort d*un frère; fratris mors , la mort du frère (Gr. § 115). Mais en poésie la nuance qui sépare ces deux constructions peut être fort légère. — 7. Interitu est à l’ablatif de cause, « à cause de la mort duquel = à cause de ta mort ». — 8. La concordance ordinaire du futur (Gr. § 303, 2*) dans une période conditionnelle peut manquer si * le sens l’exige ou le permet. Ici : tu pardonneras (quand tu recevras ma lettre), si je ne t’accorde pas (en ce moment même où je t’écris). — 9. Cum causal veut régulièrement le subjonctif; mais parfois l’écrivain ne met pas lui-même en relief ce sens au moyen du Bubionctif ; il laisse au leot^nr le soin de le deviner. C’était d’ailleurs le cas ordinal*» 4fâis l’ancienne langue (Eiemann, § 194). — 10. Haec nuui | a atque nés | delici | as ani mi. On remarquera la double élision dans le même pied.
Commentaire littéraire. — 1. Dans le vers tempore quo primum vestis mihi tradita pur a est , il est fait allusion à la solemnitas togae purae. Ce jour-là, le jeune homme, parvenu à l’âge de dix-sept ans, quittait la toge bordée de pourpre (praetexta ) que portaient les enfants de naissance libre et revêtait la toge virile ( toga virilis ) appelée aussi toge unie, toge sans ornement (toga pura). A partir de cette date, il était considéré comme citoyen. — 2. Catulle a composé des fragments épiques à la manière des Alexandrins; cette poésie impersonnelle est la partie la moins appréciée de son œuvre. Les noces de Pélée par 1 exemple, qui en sont le morceau le plus important, renferment, avec de jolis détails, de la mièvrerie, de la fadeur, de l’érudition déplacée. Sa renommée de grand poète lui vient de sa poésie personnelle, dont nous avons un exemple ici. Catulle y parle de Lesbie, de son frère, de ses amis et de ses ennemis, de luimême surtout, avec une sincérité parfaite. — 3. Dans les pièces de cette dernière catégorie, les défauts qui lui venaient <de l’imitation des Alexandrins, le pédantisme et la mièvrerie, ont disparu. On peut en juger par ce passage. C’est le ton naturel d’une lettre où l’âme s’épanche. Les images n'ont rien d’artificiel : rien de plus naturel que de comparer à une tempête, à un naufrage, une douleur violente qui bouleverse l’âme. A peine un vers comme jucundum cum aetas florida ver ageret peut paraître un peu chargé 4’épithètes molles; maU l’ensemble est d'une beauté sim-
pie et touchante. — 4. Tout, dans cette pièce, révèle un coeur sensible, une Ame délicate et vibrante. C'est le cri spontané d’une douleur sincère. L’apostrophe directe à son frère apparaît comme la réouverture soudaine d’une plaie mal cicatrisée; c'est une crise subite de douleur qui le 3 aisit au moment même où il vient de rappeler son deuil avec les mots fraternel, mors . Quant au refus qu'il adresse à son ami, il est présenté affectueusement et justifié avec beaucoup de délicatesse. — 5. On a parfois comparé Catulle à Alfred de Musset. Tous deux ont mené une vie tour à tour studieuse e^ dissipée ; leur carrière poétique, commencée tôt, s’est terminée rapidement; mais il y a d’autres raisons. « A cause de ce mélange de galanterie et d’esprit, de simplicité et d’enjouement, on a souvent comparé Catulle à Musset. La comparaison est surtout exacte si l’on ajoute que Catulle, comme Musset, s'est surpassé sous l’influence d’une grande passion. De lui aussi on peut dire : rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur (Pichon). » — 6. La versification de Catulle, quoique très travaillée, n*a pas encore l'aisance, la souplesse de celle de Virgile ou d’Ovide. Les périodes qui se rencontrent^ dans ses vers sont d’un dessin solide mais un peu lourd. Telle est celle que forment les six premiers vers de ce morceau. Les élisions sont trop multipliées, surtout les élisions de syllabes terminées par m ( conscriptum hoc , natif ragum ut , mus arum hinc , etc.) ou de monosyllalbes ( neu me odisse putes , jucundum cum aetas). Les allitérations (répétition du même son dans un vers : muneraque et mus arum , fortu nae fluctibus , interitu tota de mente) font paraître parfois sa poésie . un peu archaïque et dure. C’est pourtant lui qui a assoupli la langue poétique et préparé le terrain aux poètes de l’époque d'AuguBte.