La déclamation dans las écoles
(Pétrone, Satiricon , I.)
Ne sont-ils pas agités par une frénésie du même genre 1 les déciamateurs qui s’écrient: « Ces blessures, c’est pour la liberté de tous que je les ai reçues! Cet œil, je l’ai sacrifié pour vous! Donnez-moi un guide qui me ramène à mes enfants, car mes jarrets mutilés ne peuvent plus soutenir mon corps! » Ces bizarreries elles-mêmes seraient supportables si au moins elles ouvraient la voie à ceux qui aspirent à l’éloquence. Mais ces sujets prétentieux, ces phrases vides et tapageuses les conduisent simplement à ce résultat: une fois sur le forum, ils ont l’impression d’être égarés dans un autre monde. Et je crois que si les jeunes gens deviennent si sots dans les écoles, c'est qu’ils n’y entendent et n’y voient rien de notre vie réelle. Il n'y est question que de pirates embusqués avec des chaînés sur le rivage, de tyrans dont les édits obligent des fils à trancher la tête de leur père, d'oracles qui prescrivent, comme remède à la peste, l’immolation de trois jeunes filles ou davantage; bref, des mots arrangés en boulettes de pâtisserie au miel 2 , le tout, paroles et faits, saupoudré de sésame et de pavot. Avec une formation pareille, il est aussi impossible d’acquérir du goût que de sentir bon quand on habite une cuisine. Laissez-moi vous le dire, c’est vous les premiers qui avez tué l’éloquence. On n’astreignait pas encore la jeunesse aux déclamations 3 , h l’époque où Sophocle et Euripide surent trouver les mots qu’il leur fallait. Mais je n’ai pas même besoin du témoignage des poètes. Je constate que ni Platon, ni Demosthène n’ont abordé ce genre d’exercice. C'est depuis peu que ce bavardage ampoulé et hyperbolique a passé d’Asie à Athènes pour empoisonner, comme par une sorte d’influence venue d’un astre malfaisant, les jeunes esprits ambitieux de succès. Qui donc depuis a pu atteindre à la hauteur de Thucydide, à la renommée d’Hypéride?
Nons. — 1. C’est-à-dire : les déclam ateurs ne sontils pas aussi fous que ceux dont je viens de parler? (Mais les lignes précédentes sont perdues). — 2. Des boulettes de mots au miel. — 3. Maintenus (tenus longtemps) dans les exercices de déclamation.
Commentaire grammatical. — 1. Num signifie c est-ce que par hasard? »; on attend alors une réponse négative. Ici : non, ce n'est pas une espèce de furies différente, c'est là même. — 2. Pro signifie fort régulièrement « pour la défense de ». — 3. Dans qui me aucat , le subjonctif indique une idée de but : pour me conduire (Gr. § 329, 2 # ). — 4.
Iturus {de eo), sur le point d’aller, destiné à aller, dans
l'intention d’aller (Gr. § 233) ; ici : ceux qui sont dans
l’intention d’aller, qui se destinent à l’éloquence. — 5.
Nunc t nunc vero, après l’irréel signifie : mais en réalité (Gr. §jS09, note). — 6. Proficere peut être intransitif et signifier « réussir, progresser »; mais avec un pronom neutre, il peut être transitif et signifier « gagner quelque chose, faire quelque progrès ». C’est d’ailleurs un cas particulier de la règle eadem student (Gr. § 160). Ut putent est une proposition complétive qui sert d’apposition à hoc (Gr. § 281, II) : ils gagnent simplement ceci : à savoir que. — 7. Venerint est au subjonctif par attraction modale (Gr. § 341, 2*). — 8. Imperent est au subjonctif parce que la relative a le sens consécutif (Gr. § 829, 8*) : des édits tels que. — 9. Responsum signifie souvent réponse donnée par un oracle, d’où simplement : oracle. — 10. In avec l’accusatif marque le but : en vue de, pour ou contre : des oracles obtenus contre la peste. — 11. La proposition ut virgmes immoîentur est une complétive dépendant de l’idée de dire : oracles disant que (Gr. § 281, I). Ici « dire » a le sens de « ^commander », de là remploi de ut et non pas de la proposition infinitive (Gr. § 275). — 12. Face vestra est un ablatif de circonstance (Gr. § 188) : avec votre paix, c'est-à-dire sans vous blesser; cum est parfois exprimé. -— 13. Il y a une nuance entre liceat dixisse et
liceat dicere :• le premier signifie « qu’il me soit permis de 1* avoir dit, ne vous fâchez pas quand je l'aurai dit », il
indique qu’on est décidé à passer outre sans attendre la
permission et peut paraître plus impertinent. — 14. Dans quïbus deberent loqui , le subjonctif est dû à l’idée de conséquence : des mots tels que. Mais on remarquera que l’interrogation indirecte donnerait aussi : quibue verbis deberent loqui. — ^ 15. Ne poetas quidem c\tem> je ne citerais pas (bien que je le puisse), je n'ai pas même besoin de
citer (Gr. § 216). 16. L'accusatif dans Athenas marqrl
le but, sans préposition, comme il convient avec les non* propres de villes (Gr. § 193). — 17. Quidam , surtout ave* quasi, tanquam , velut ( veluti [), sert à faire accepter une expression figurée ,qui pourrait paraître un peu hardie; il peut alors se rendre par f en quelque sorte une sorte de ».
LTVBS DU MAtTRl
ComfBNTAiRB littêbairb. — 1. Thucydide eut un historien grec (460-895 av. J.-C.) qui a raconté la^ guerre du Péloponnèse à laquelle il avait pris part lui-même. Il est célèbre par sa concision qui va jusqu’à l’obscurité. Hypéridô est un homme d’Etat et un orateur athénien (389-322 av. J.-C. Il s’opposa avec Lémosthène à la politique macédonienne. Au cours du xix? siècle, on a retrouvé six de ses discours sur des papyrus égyptien*. — 2. Sénèque le père, connu aussi sous le nom ae Sénèque le Bhéteur, rédigea, vers la fin de sa vie, un recueil des déclamation» les plu» intéressantes qu’il avait entendues dans les écoles. Ce sont des compositions fort artificielles, qui peuvent servir de commentaire à ce que dit ici Pétrone. On y voit Agamemnon délibérer s’il sacrifiera sa fille; un esclave ayant refusé de donner à son maître le poison qu’il réclamait, se trouve condamné à mort par disposition testamentaire : il plaide sa cause devant les tribuns, etc. Ce. recueil est le seul document qui nous montre en quoi consistait pratiquement l’éducation oratoire chez les "Bomains. Nous la connaissons au point de vue théorique par V Institution oratoire de Quintilien. Nous voyons ici ce qu’en pensaient un certain nombre de bon» esprits. — 3. Ces exercices étaient de nature à nuire profondément à l’éloquence pour deux raisons qui sont indiquées ici par Pétrone : d’abord le caractère artificiel des sujets (nihil ex iis quae in usu habemus) ôtait le sens et le goût des réalités quotidiennes; ensuite ces parades oratoires destinées, non pas à gagner une cause, mais à plaire simplement, développaient la tendance au style ampoulé ou précieux ( rerum tumore et sententiarum vdnissirrw stre'pitu; melîitos verborum qlobulos). — 4. Mais les déclamations, tout comme les lectures publiques en vogue alors, ne sont que des causes particulières. Il y avait à la décadence littéraire des raisons plus profondes et plus générales : le cosmopolitisme introduit dans la «littérature latine des écrivains de races différentes et supprime l’originalité du vieil esprit romain ; le gouvernement impérial, souvent représenté d’ailleurs par des monstres ou des sots, gêne le développement de l’éloquence qui vit de liberté politique et d’indépendance. Enfin la décadence des mœurs .n’est pas non plus un facteur négligeable. — 5. Le style de Pétrone est animé d’une vie extraordinaire : les métaphores et com-
S araisons familières y abondent, on a l’illusion d’entenre le ton de voix de celui qui parle, on devine son geste. Cette langue savoureuse rappelle parfois Babelais, aveo plus de goût pourtant. L’œuvre, plus immorale incomparablement, est. plus décente dans les termes que celle de notre Babelais. Ici, on croirait entendre, toutes proportions gardées, une tirade de Panurge contre l’enseignement des dooteurs de Sorbonne. Les élèves s’abêtissent dans les écoles des rhéteurs, tout comme Gargantua, entre les mains de Thubal Holofeme et de Jobelin Bridé, devient < niais, tout jresveqx et rassotl a»