‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 115 sur 133 · Le caractère d’Alexandre · texte numérisé non relu

Le caractère d’Alexandre

(Quinte-Curce, VI, yi, 1-12)

C’est À ce moment qu’il lâcha la bride à ses passions. Considérant désormais les coutumes de sa patrie, le pouvoir sagement tempéré des rois de Macédoine, comme inconciliables avec sa nouvelle grandeur 1 , il songeait à s’élever au niveau 2 de la puissance absolue des rois de Perse, qui étaient respectés comme des dieux. Il rêvait même de réduire les vainqueurs de tant de peuples à des fonctions d’esclaves et de les mettre au niveau des vaincus. Il se couronna d’un diadème couleur de pourpre, rehaussé de blanc, pareil à celui qu’avait porté Darius. Il s’habilla à la façon des Perses, ne se faisant pas

même scrupule du mauvais présage que constituait cet abandon du costume de vainqueur et cette adoption du vêtement des vaincus 3 . Il prétendait d'ailleurs qu’il ne faisait que se parer des dépouilles des Perses; malheureusement il en avait adopté les mœurs avec le costume et son orgueil allait de pair 4 avec la prétention de sa tenue. Ses lettres ellesmêmes, quand elles étaient destinées à ÜEurope, étaient scellées avec son ancien anneau, mais cejles qu’il écrivait pour l’Asie, portaient l’empreinte du sceau de Darius. H avait obligé ses compagnons à s’affubler du costume des Perses: c’était contraire à leurs goûts, mais ils n'osaient résister. Les vieux soldats de Philippe, gens peu habitués aux plaisirs, témoignaient publiquement leur désapprobation. Dans l’armée d’Alexandre, tous étaient d’accord pour penser et pour dire « qu’on avait plus perdu

J [ue gagné à être victorieux; qu’on était en train de aire d’eux des vaincus 5 en les forçant à adopter des coutumes étrangères, nullement faites pour eux. De quel front oseraient-ils se présenter chez eux au retour, habillés presque comme des prisonniers? Ils avaient honte d’eux-mêmes; leur roi ressemblait plus aux vaincus qu’aux vainqueurs; de souverain de la Macédoine, il était devenu un satrape de Darius. * Alexandre n’ignorait pas que ses compagnons et ses soldats étaient profondément mécontents; il essayait de reconquérir leurs bonnes grâces à force de générosité et de cadeaux. Mais, à mon sens, les hommes indépendants détestent !es présents avec lesquels on prétend les asservir. Aussi, pour ne pas voir l'émeute éclater contre lui 6 , le roi se trouvait obligé de couper court à l’oisiveté en recourant à la guerre, dont une occasion allait d’ailleurs s’offrir fort à. propos 7 .

Notes. — 1. Plus petits que sa grandeur = trop petits pour. — 2. Il voulait égaler ( aemuîari ) la hauteur. — 3. Il passait des, signes distinctifs (costume) du vainqueur an costume du vaincu. — 4. Suivait (comme conséquence). — 6. Tum maxime , « alors précisément », remarquez le pré» sent cinci, — 6. De peur que la chose ne tournât en. -*

îiiVRË DU MAITRE

7. La repos devait être interrompu par la guerre, dont l' occasion était entretenue («se maintenait prête) à propos.

Commentaire grammatical. — 1. Ducere signifie souvent « considérer comme >; habera a aussi le même sens. — 2. Quod ( transiret ) introduit une proposition complétive, qui explique appositionnellement omen : le présage, (à savoir) que, (consistant en ce fait) que. Transiret est au subjonctif, bien qu’il s’agisse d’un fait réel, parce qu’il est rapporté à la pensée d'Alexandre* : il aurait dû se dire que (Gr.

§ 341). — 3. Les subjonctifs quas mitteret , quas scriberet ne sont pas justifiés par ce fait que ces relatives seraient équivalentes & des conditionnelles (Gr. . § 328), mais ils s’expliquent plutôt par l’idée de but qu’elles suggèrent (Gr. § 329, 2 # ). — 4. Quinte-Curce développant un emploi de ad assez rare ohez les classiques (paratus ad omnia Gr. § 122), lui donne la sens de < relativement à » avec toutes sortes d’adjectifs. — 5. Les adverbes de quantité, plus, minus , tantum , eto., peuvent jouer le rôle de noms neutres et, comme tels, être sujets : plus amissum (esse) : plus avoir été perdu (on avait perdu davantage). — 6. Chez les poètes et chez les prosateurs de l’Empire, le verbe simple remplace souvent le composé, comuqe étant plus énergique : quaerere pour acquirere , vocare pour invocare , etc. — 7. A lienus, signifie étranger & l’individu ou à sa famille, donc ici : qui ne lui convient pas; il est opposé à suus % « son propre ». Mais extemus est plus fort et indique qu’il s’agit des mœurs d’une nation étrangère. — 8. Les infinitifs amissum (esse), vinci ipsos, etc., sont introduits par l’idée de penser et de dire contenue dans sensus ac sermo (Gr. § 281, 1*). — 9. Le pronom à rétablir serait se , dans (dicebant) pudere (se) sui ; on dirait dico pudere me mei (Gr. § 159, note). — 10. Satrapen est un accusatif grec (Gr. § 26, 1*). — 11. Les adjectifs qui signifient « savoir » ou « ignorer » : qnarus , ignarus , nés dus sont souvent traités comme des participes et se construisent aveo la proposition infinitive.

Commentaire littéraire. — 1. Au début de son règne, sortant des mains de son précepteur Aristote, Alexandre était bon et généreux, sa franchise était entière, il se montrait simple et affectueux avec ses amis. Ces traits ne s’effacèrent jamais entièrement. Jusqu’à la fin de sa vie, ils réapparurent en diverses occasions .Mais, après ses succès, Alexandre est atteint par une aorte de folle des grandeurs. Il devient même cruel (Cf. n* 50, Philotas à la torture ). Ses caprices de monarque oriental, les condamnations à mort trop fréquentes finissent par mécontenter tout le monda : il est obligé de prendre une garde perse; il meurt à temps pour ne pas se voir abandaaué de tous les siens. — 2. Les Macédoniens étaient une race plus rude que les autres Grecs. Ceux des montagnes, en particulier, étaient des pâtres et des chasseurs qui fournirent à leurs rois d’excellents

soldats. Philippe et Alexaodre plurent à leur» sujet» justement par leur audace et leur adresse à tous exercices physiques. On comprend que ces soldats, encore à demi-barbares, peu influencés même par la civilisation hellénique, aient vu ’ avec déplaisir leur roi prendre les allures d’un monarque asiatique. Les nobles qui, d’après les anciennes coutumes macédoniennes, vivaient dans l’intimité du roi, se montrèrent aussi, quoique avec plus de discrétion, fort mécontents de cette métamorphose. — 3. L’ensemble de l’étude du caractère d’Alexandre chez Quinte-Curce se ramène à cette idée que l’exercice de l’autorité absolue est funeste à celui qui la détient. L’auteur admire sans doute Alexandre. Il le montre volontiers orné de toutes les vertus chevaleresques qu’il tenait de la nature et de l’éducation; mais ce qui l’a perdu, ce sont ses succès inouïs : îiquet bona naturae ejus fuisse; vitia , vel fortunae vel aetatis (X, v, 26). Quinte-Curce est en cela d’accord avec Thiers, qui montre la même évolution chez Napoléon, précisément dans le même laps de temps (1800-1813), et conclut en disant : « La toute-puissance porte en soi une folie incurable : la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. »

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