L’existence du vide
(Lucrèce, I, 346-869)
Autre preuve: les choses ont beau paraître compactes, voici qui démontre qu’elles sont composées d’une matière 1 qui n’exclut pas le vide. A travers les parois de rocher des cavernes, on voit suinter une eau limpide; partout, comme des larmes, pieuvent des gouttes abondantes. La nourriture se distribue à travers le corps des êtres vivants; les arbres grandissent et, la saison venue, donnent leurs fruits, parce que la sève monte depuis l’extrémité des racines dans l’arbre entier par le tronc et les branches 2 . La voix traverse les cloisons et s’entend dans les lieux fermés. Le froid glacial pénètre jusqu’aux os; autant de phénomènes qui seraient impossibles 3 s’il n’y avait pas de vide pour fournir un passage à tous les atomes. Enfin pourquoi certaines substances pèsent-elles plus que d’autres alors qu’elles ne les dépassent pas en volume? Car s’il y a autant de matière dans une pelote de laine que dans le plomb 4 , il est naturel qu’elle ait le même poids. N'est-ce pas en effet la propriété essentielle
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dè la matière d'être attirée vers le sol, tandis que le vide 5 reete impondérable ? Par conséquent, le corps qui, à volume égal, paraît plus léger qu'un autre, prouve jusqu’à l'évidence qu'il renferme plus de vide ; au contraire, le corps qui a un poids spécifique plus considérable atteste qu'il renferme plus de matière et moins de vide. Par conséquent, de toute évidence, comme notre raisonnement rigoureux le démontre, ce que nous appelons le vide se rencontre même à l’intérieur deô corps.
Notes. — 1. Esse cum corpore , être avec une matière = être composés d*nne matière. — 2. Usque ab, depuis; joindre ramos omnes. — 3. Tu ne verrais cela se faire en aucune manière. — 4. Joindre tantumdem corporis, exactement autant de matière. — 5. Naturel inanis , la nature du vide = le vide.
Commentaire grammatical. — 1. Quamvis signifie étymologiquement : autant que tu veux; sa traduction exacte est donc quelque.. .que (Gt. § 298). — 2. Licet cernas est conforme a la règle § 270, oportet discas . — 3. On attendrait ànirrtantium, forme régulière, mais chez Lucrère, le génitif en ium est souvent contracté en um. La plupart des poètes admettent cette contraction. — 4. Diffunaitur doit être traduit par un verbe pronominal (Gt. § 202). — 6. Le neutre pluriel désigne ici le lieu ; cet emploi avec un génitif forme un latinisme fréquent chez les poètes et que les prosateurs de l’Empire admettent à leur tour. L’expression revient à peu près & clauses domos ; cf. strata viarum — stratas vias. — 6. On attendrait en effet nisi inania essent , vider es, ce qui donnerait une période conditionnelle à l’irréel; mais la concordance n’est pas toujours strictement observée. — 7. Nilo pour nihilo est à l’ablatif de différence (Gr. § 137); les ablatifs majore figura sont & expliquer de préférence par l’ablatif descriptif : ( quanquam sint ) figura nihilo majore , bien qu’elles soient d’un volume en rien plus considérable. — 8. Les conjonctions de subordination sont souvent rejetées après un ou plusieurs mots, mais il est assez rare qu’elles soient comme~ici rejetées même après le verbe; on s’aperçoit que quoniam n’est pas à sa place en observant l’absence de ponctuation devant ce mot. — 9. Nimirum est étymologiquement l’équivalent de ne mirum (sit) : que cela ne soit pas étonnant» sans doute, certainement. — 10. Ce vers doit se scander ainsi î corporis offici | um est quoni | am prems ! re omnie | deorsum. On remarquera l’élision de la svllabe terminée par m; en pareil cas d’ailleurs, c’était plutôt la première lettre do est qui disparaissait ; officiumst. Deorsum ne compte que pour deux syllabes par synérèse (Gr. t 371, note)«