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Les atomes d’E pleurs

(Cicéron, De finibus , I, 6)

Epicure, tant qu’il ne fait que répéter des théories de Démocrite, se trompe relativement peu. A vrai dire, je me sépare de tous deux sur bien des points, en particulier 1 sur celui-ci: dans la nature, deux principes sont à considérer 2 , d’une part la matière dont chaque chose est composée et, d’autre part, la force par laquelle elle est façonnée. Or, ils ont parlé de la matière sans s’occuper de la force qui agit ni du motif qui la fait agir 3 . Mais cette négligence leur est commune: voici une lourde erreur 4 qui appartient en propre à Epicure. Il est d’avis que ces particules matérielles, ces molécules indivisibles 5 , les atomes, tombent en vertu de leur poids suivant une ligne droite; que c’est là le mouvement naturel de tous les corps. Ensuite, ce philosophe subtil, voyant sur ce point même se présenter* cette difficulté: que, si tous les corps tombaient perpendiculairement et, comme je l’ai dit, selon une ligne droite, il ne serait pas possible que les atomes 7 se rencontrassent jamais, recourut à une hypothèse gratuite. Il déclara que les atomes déviaient de la ligne droite, infiniment peu ; ’ que, par suite, se produisaient des rencontres, des .assemblages, des groupements d’atomes entre eux, d’où résultait le monde avec toutes ses parties et tout ce qu’il renferme. Non seulement cette hypothèse est enfantine, mais elle ne conduit même pas 8 au résultat attendu. En effet, cette déviation est inventée à plaisir (il dit que les atomes s’écartent de la perpendiculaire sans en donner la raison et c'est tout ce qu’il y a de plus honteux pour un physicien que d’admettre un effet sans cause); d’autre part, cette chute perpendiculaire naturelle à tous les corps 9 , il la refuse aux atomes sans raison, ce qui n'empêche pas qu’il manque le but auquel tendait précisément son hypothèse. Car si tous les atomes dévient, jamais ils ne se rencontreront on, si

les uns dévient tandis que les autres tombent directement selon leur tendance naturelle, d'abord, c’est en quelque sorte charger exprès les uns de tomber perpendiculairement, les autres obliquement; en outre, cette rencontre tumultueuse des atomes ne saurait jamais réaliser cette belle ordonnance de l'univers.

Notes. — 1. In primis ou imprimiê ou inprimis , surtout. — 2. Alors que deux choses doivent être recherchées. — 3. Causant efficiendi , le motif de faire, d’agir; on a parfois traduit ces mots par « cause efficiente », mais il s’agit plutôt de la cause finale. — 4. Ruinae , erreurs (qui font écrouler un système). — 5. Ces (petits) corps indivisibles et tout d’une pièce. — 6. Occurrere, se présenter à l’esprit. — 7. Atomus est féminin. — 8. Efficere , quand il s’agit du raisonnement, signifie souvent établir, prouver. — 9. Qui gagnent perpendiculairement un lieu plus bas.

Commentaire grammatical. — 1. In quibus pour in eie in quibus, dans les choses dans lesquelles; pour le neutre à l’ablatif, Gr. § 46, note. — 2. Quanquam est parfois adverbe (Gr. § 299, note 1*) et signifie alors « et cependant, du reste ». — 3. Cum...tum, opposés signifient : d’une part; d’autre part; non seulement, mais encore; voir plus bas question 9. — 4. Quae materia sit, subjonctif de l’interrogation indirecte (Gr. § 254) ; quaeque res efficiatur , subjonctif de l’attraction modale ((Gr. § 342). — 5. E régions (Cf. regere , rectus ), en droite ligne; c’est le sens propre de regio. — 6. DanB quo nihil possit fieri minus , le relatif est complément du comparatif : en comparaiosn de quoi, etc. (Gr. § 4 134). — Ex quo, par suite de quoi; ne pas confondre ce sens avec « depuis que », sens que cette expression a parfois. — 8. Le subjonctif efficeretur est dû au style indirect (Gr. § 340) ; il en est de même pour quaeque ( = et quae) essent in eo. — 9. Avec cum...tum (Cf. plus haut, question 3), deux propositions sont parfois fortement opposéei; cum peut alors être suivi du subjonctif et se traduire par « quoique ». — 10. Quo nihil turpius, même cas que plus haut, question 6. — 11. Cujus causa , à cause de quoi ; causa , & l’ablatif, employé comme préposition et placé après son complément (Gr. § 96, 3*). — 12. Provincia, a fort souvent le sens de fonction, rôle, mission. — 13. Quae recte , quae oblique ferantur, interrogation indirecte amenée par l’idée sous-entendue : distribuer des rôles (en indiquant) quels atomes tomberont, etc. (Gr. § 281, I).

Commentaire littéraire. 1. Le raisonnement de Cicéron est probant sur les points essentiels, mais il ne laisse pas.de donner prise à quelques objections. Quand l’écrivain affirme qu’JSpicure ne se préoccupe pas de le force qui

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Agit, il oublie que ce philosophe considère cette énergie comme inhérente à la matière. D’autre part, il suppose que la déclinaison des atomes les entraîne dans des directions parallèles. Mais Lucrèce, par exemple, est d’un autre avis; il admet que ces lignes se croisent : nec regione loci certa nec tempore certo (sans direction fixe et à n’importe quel moment). Cicéron répond donc à des suppositions gratuites par d’autres également gratuites et, ce qui est aussi grave, il oublie que ces objections ont été prévues par les auteurs du système. — 2. Le grand tort de cette théorie atomistique, et Cicéron ne paraît pas assez s’en soucier, c’est de supposer la manière éternelle et incréée. Cette hypothèse fait de l’atomisme ainsi conçu une doctrine matérialiste et athée. Mais si l’on admet que la matière a été créée, la question change d’aspect. Gassendi (1592-1655), par exemple, admettait la doctrine d’Epicure, tout en niant l’éternité de la matière et en reconnaissant l’immortalité de l’âme. H prétendait être ainsi d’accord avec le christianisme. — 8. La science moderne, en mettant à part le côté métaphysique du problème, a utilisé la théorie des atomes et en a tiré des hypothèses intéressantes qui ont aidé au progrès de la chimie et ouvert des horizons nouveaux à la cosmogonie. — 4. Les Romains sont des gens trop positifs pour se plaire beaucoup dans la spéculation pure. Cela est vrai aussi de Cicéron. Le trait le plus frappant de sa philosophie, après l’éclectisme, c’est le caractère utilitaire. Il est d’ailleurs à remarquer qu’il s’éloigna toujours davantage des épicuriens pour se rapprocher des stoïciens, dont les doctrines énergiques et rudes exerçaient un ascendant sur son tempérament faible et irrésolu. — 5. Cicéron ne saurait passer pour un vrai philosophe. N’ayant pas d’idées originales, il expose celles des Grecs. Quand il veut penser par lui-même, ses idées sont confuses, ses démonstrations, comme ici, un peu superficielles ou incomplètes. Il a surtout le mérite d’avoir été un vulgarisateur intelligent et surtout intéressant. Au point de vue de la langue, son mérite est plus grand encore : il a réussi à exprimer le premier des idées qui, jusque-là, paraissaient impossibles à rendre en latin, et cela sans heurt, sans recourir aux néologismes et sans faire violence à la langue.

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