‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 121 sur 133 · Le caractère d’Epicharis · texte numérisé non relu

Le caractère d’Epicharis

(Tacite, Annales, XV, chap. Lvi-Lvn.)

En apprenant la dénonciation faite par Natalis, Scévinus, lui aussi, cédant à la même faiblesse ou croyant que tout était désormais découvert et qu’il n’y avait plus d’avantage à se taire, indiqua le nom de tous les autres. Parmi ceux-ci, Lucain, Quintianus et Sénécion nièrent longtemps; puis, se laissant séduire par la promesse de l’impunité, Lucain nomma sa propre mère Acilia, Quintianus et Sénécion leurs meilleurs amis. Cependant Néron, qui se rappelait qu’Epicharis était maintenue en prison à la suite de l’accusation portée par Volusius Proculus, ordonne qu’on la torture jusqu’à la mettre en pièces. Mais ni les coups, ni les lames dp fer rougi es au feu, ni la colère des bourreaux, d’autant plus acharnés qu’ils ne voulaient pas être joués par une femme, ne purent l’empêcher de continuer à nier ce qu’on lui reprochait. Ainsi les tourments du premier jour ne vinrent pas à bout de son obstination. Le lendemain, tandis qu’on la ramenait aux mêmes tortures portée sur une litière 1 (car ses membres affaiblis ne pouvaient la soutenir), elle fit un noeud coulant avec le cordon qu’elle retira de son corset 2 , l’attacha à une traverse du plafond cintré de la litière, y passa la tête, puis pesant de tout son corps, elle s’ôta le peu de vie qui lui restait. C’était une action d’autant plus remarquable qu’il s’agis-

sait d’une affranchie, d’une femme qui, placée dans la plus terrible situation, cherchait à sauver des étrangers et presque des inconnus, tandis que des personnes de naissance libre, des hommes, des chevaliers romains ou des sénateurs, en dehors de toute torture, trahissaient 3 les membres les plue chers de leur famille. Lucain lui-même en effet 4 , ainsi que Sénécion et Quintianus se laissaient aller à dénoncer partout des complices, ce qui effrayait de plus en plus Néron, bien qu’il eût multiplié les postes de garde autour de lui.

Notes. — 1. Gestamine sellae, litt. : avec le véhicule d’une litière = avec une litière servant de véhicule. — 2. Fascia , bande de toile qui servait de corset aux femmes romaines. Il était froncé par un cordon ( vinclum ). — 3. Non omitte bant, ne s’abstenaient pas, n’hésitaient pas. — 4. Quoque , aussi, lui aussi, parce que Lucain, comme stoïcien, aurait dû montrer plus de fermeté.

Commentaire grammatical. — 1. Tacite emploie assez souvent an au sens de aut. Pour expliquer cette construction, il faut rétablir incertum est an, construction elle-même abrégée de cette autre : incertum est utrum... an, il est incertain si... ou Bi. On aurait ici : incertum est utrum ediderit socios pari imbecilUtate an {ediderit) credens. — 2. Quo ne doit remplacer régulièrement ut que quand la proposition finale renferme un comparatif (Gr. § 299). — 3. Au lieu de eo acrius ne, on attendrait plutôt la construction régulière eo acrius quo minus eperni volebant . ou simplement quod nolebant (Gr. § 333). — 4. Lé verbe pervincere aboutit ici avec la négation au sens de « ne pas obtenir que », ne pouvoir empêcher que, de là la construction avec qutn (Gr. § 279).

— 5. Detrahere ayant pour complément un nom de chose

et marquant la séparation se construit régulièrement avec

de ou ex : detrahere anulum de digito . Tacite aime cette

construction qui n’est classique qu’avec les noms de per-

sonnes : ôter à quelqu’un quelque chose. — 6. Tacite emploie souvent les parfaits en -ere au lieu de - erunt . La première forme correspond de préférence à notre passé simple, la seconde au passé composé : nominavere, ils nommèrent.

— 7. Clariore exemplo est un ablatif de circonstance : avec un exemple, une conduite plus éclatante, c’est-à-dire : donnant là un exemple, etc. — 8. Tacite vise ici à tout autre chose qu’à la simplicité; dans cette phrase, le sens revient à ceci : exemplo eo clariore, quod protegebat alienos (Gr. § 333). — 9. Pavido Nerone est un ablatif absolu. Il ajoute d’ailleurs, comme plus haut clariore exemplo , une circone-

tance qui se greffe sur le fait principal et permet à la

Ç hrase de rebondir. Cette construction très fréquente chez ’acite est à retenir. — 10. Tacite, contrairement à l’usage classique, emploie fréquemment quanquam aveo le subjonctif, sans que rien justifie par ailleurs l’emploi de ce mode (Gr. § 297 et 341 note II).

Cohiœntai&b littéeairb. — 1. N'oublions pas que poui Tacite, comme pour les Bomains en général, l’histoire est avant tout un enseignemènt pratique : magistra vitae. L’importance qu’on doit attribuer aux faits ne se mesure donc pas nécessairement à leur retentissement politique, mais bien plutôt à leur signification morale. Voilà pourquoi Tacite consacre un chapitre de ses Annales à une simple affranchie qui, pour un Komain de la condition de Tacite, était un bien mince personnage. Aussi n’est-ce pas à la pitié qu’il faut attribuer cette insistance. Tacite est fort sensible au fond. C’est un homme qui a beaucoup souffert moralement de la tyrannie de Domitien et l’on sent souvent dans son œuvre un frémissement de secrète pitié. Mais il s’arrange d’ordinaire pour que l’effet pathétique sorte de la scène elle-même, sans qu’il ait besoin de suggérer directement au lecteur les sentiments qu’il doit éprouver. Il intervient rarement. Ici, aucun mot d’attendrissement sur la misérable victime; aucun reproche aux bourreaux. Il en est de l’admiration comme de la pitié. Le seul mot qui paraît la suggérer, c’est clariore exemplo; mais clarus évoque plutôt l’idée de quelque chose de clair, d’éclatant, qui se détache sur un fond obscur : la ténacité d’Epicharis qui contraste fortement avec la lâcheté des autres. Aussi cette scène douloureuse nous apparaît non pas du côté pathétique ou sublime, mais comme une lutte entre deux entêtements orgueilleux : - ne spernerentur , contemptu8 , pervicere. L’auteur nous donne une leçon d’énergie, cette qualité essentiellement romaine, mais surtout il donne libre cours à son pessimisme. Cette sorte d’humeur noire ne le quitte jamais. Il semble ne faire jeter à ce trait d’héroïsme tout son éclat que pour mieux éclairer les hontes d’une époque qui lui apparaît « comme un enchaînement d’ordres barbares, de continuelles accusations, d’amitiés trompeuses, de condamnations d’innocents » ( Annales , livre IV, ch. xxxm). — 2. Tacite cherche à tout prix la variété; il l'obtient d’ordinaire par la rupture de toute symétrie. Plus la pensée est régulièrement balancée, plus la marche grammaticale de la phrase est mouvementée. La longue période qui va de postero cum à proderent est bâtie sur une opposition symétrique d’idées : courage d’Epicharis, lâcheté des autres conjurés. Mais la construction grammaticale qui réunit les deux membres de cette antithèse ne semble pas les opposer, ce n’est ni une conjonction comme at, ni même une asyndète. On glisse vers le second membre à la faveur d’un simple ablatif de circonstance ou de concomitance : clariore exemplo, qui permet à la phrase, en apparence terminée à expressif, de rebondir et d’amener

le second membre. L’antithèse ne s’impose donc pas bras»

3 uement par les mots ; Tacite laisse au lecteur le plaisir e la découvrir lui-même dans les idées. Le second membre (libertina, mulier , jusqu’à la fin) montre la même préoccupation de dissimuler dans la forme la régularité foncière. Ingenui s’oppose visiblement k libertina, viri à mulier (c’est pour cela que nous ponctuons : libertinat mulier , au lieu de libertina mulier) , mais les mots équités senatoresque n’ont pas de pendant, ils subdivisent simplement l’idée de viri en deux éléments et rompent la symétrie. Une autre asymétrie ( inconcinnitas ) est fournie par l’asyndète d’une part (libertina, mulier) et d’autre part l’anaphore de et ( ingenui et viri et équités). L’autre symétrie, très nette pour la pensée, de alienos ac prope ignotos protegendo avec carissima suorum qui&que pignorum proderent est • grammaticalement rompue par la présence du gérondif d’un côté et d’un subjonctif avec cum de l’autre, au lieu de ilia enim protegebat % illi prodebant.

117/ Les captifs de Cannes

(Tite-Live, XXII, 59.)

Le dictateur accorda audience dans le sénat 1 aucr délégués des prisonniers. Le chef de la délégation parla ainsi: Pères conscrits, nous savons tous que notre pays, plus que tout autre, R toujours dédaigné les prisonniers 2 . Cependant, si l’intérêt de notre cause ne nous illusionne pas plus que de raison, nous osons dire que jamais soldats tombés au pouvoir de l’ennemi n’ont été plus dignes de votre intérêt que nous 3 . Nous n„’avons pas rendu nos armes en pleine bataille sous l’influence de la peur: debout sur des monceaux de cadavres, nous avons prolongé le combat jusqu’à la nuit pour rentrer ensuite dans notre camp. Le reste du jour et la nuit suivante, épuisés par la fatigue et les blessures, nous avons défendu nos retranchements; le lendemain, cernés par l’armée victorieuse, empêchés de nous ravitailler èn eau 4 , n’ayant plus aucun espoir de nous ouvrir un chemin à travers les rangs ennemis, considérant que ce n’était pas un crime que de laisser vivre quelques soldats romains après le désastre de Cannes où cinquante mille hommes de notre

armée* avaient péri, alors seulement nous oonvtn* mes d’une rançon pour notre libération 5 et nous rendîmes nos armes, qui ne pouvaient plus nous servir. Nous savions que nos ancêtres se sont rachetés des Gaulois à prix d’or et que vos pères, si intraitables quand il s’agissait des conditions de paix, avaient tout de même envoyé à Tarente des ambassadeurs pour racheter les prisonniers. Et pourtant la bataille 6 de l’Allia contre les Gaulois, celle d’Héraclée contre Pyrrhus sont tristement célèbres, non pas tant par le nombre des soldats tués que par la panique et la fuite de nos troupes. Au contraire, les plaines de Cannes sont couvertes de cadavres de Romains et si nous survivons 7 , nous autres, au combat, c’est uniquement parce que l’ennemi n’avait plus assez d’armes et de force pour achever de nous massacrer. *

Notes. — 1. Smatus , au sens d’audience dans le sénat.

— 2. Les captifs avoir été plus méprisables. Vilis se dit de ce à quoi on n’attribue aucune valeur. — 3. Jamais d’autres devant être moins dédaignés par vous. — 4. Nous étions écartés de l’eau (Hannibal les avait séparés du fleuve par une tranchée). — 5. Nous sommes convenus d’un prix par lequel rachetés nous serions renvoyés. — 6. Joindre utraque pugna , l’une l’autre bataille. — 7. Et nous ne survivons au combat si ce n’est (ceux) dans l’action de massacrer lesquels, c’est-à-dire : nous seuls survivons, pour le massacre desquels les armes et les forces ont manqué à l’ennemi.

Commentaire grammatical. — 1. Quorum princeps , relatif de liaison = et eorum princeps (Gr. § 144). — 2. C’est toujours nostrum qui s’emploie quand « de nous » signifie « d’entre nous ». — 3. Unquam doit s’employer au lieu de nunquam quand une négation est déjà exprimée (Gr. § 150).

— 4. Tite-Live emploie souvent ceterum t « d'ailleurs » au sens de sed, « mais, cependant ». — 5. Plus justo , plus qu’il n'est juste (Gr. § 129 , note). — 6. Dans minus neglegendi vobis, vobis est au datif (Gr. § 185 : mihi colenda est virtus). — 7. Per s’emploie pour marquer le sentiment qui pousse à agir : per timorem (poussés) par la crainte. — 8. Dans superstantes cumulis on a le datif employé avec un verbe, composé ( stantes super cumulis , Gr. § 170). — 9. L’accusatif, dans diei reliquum ac noctem marque la durée (Gr. § 198). — - 10. Exercitus peut être construit avec ab ou sans ab en pareil cas (Gr. § 184, note). — 11. Ducere a souvent, le sens, de «. considérer comme » ; de même habere. — 12. Nihil

rien en fait de secoure, génitif complément d’un

pronom neutre (Gt. § 154). — 13. Accipio , apprendre (par î 'histoire, la tradition, par ouï-dire) ; de là la proposition infinitive. — 14, Ille est souvent emphatique (Gr. § 40, note 2") : eux si connus pour leur dureté. — 15. Ad signifie souvent « à l’égard de, pour ce qui regarde ». — 16. RedimendoTum gratia ou causa, en vue de racheter (Gr. § 235) ; gratia et causa se placent toujours après. — 12. Misisse Tarentum , sans préposition (Gr. § 193) pour marquer le but avec un nom propre de ville. — 18. Ad s’emploie avec les noms propres de ville pour marquer la proximité : près de (Gr. § 197, 1° : victi sunt apud Cannas ou ad Cannas ). — 19. Vires dejecerunt hostem in trucidando , les forces manquèrent à 1’enneinî dans l’action de tuer = l’ennemi n’eut pas la force de tuer jusqu’au bout (Gr. § 240, exemple 3).

Commentaire littéraire. — 1. Ce discours du chef de la délégation des prisonniers était appuyé par les lamentations de leurs parents qui assiégeaient en grand nombre les portes de la curie. Le Sénat délibéra en séance secrète. Les avis étaient partagés, mais un discours de Manlius Torquatus ramena les esprits à la sévérité traditionnelle. La réponse transmise au peuple fut : non redimi captivos. — 2. Montesquieu dit des Romains : « Toutes les fois qu’ils se crurent en danger ou voulurent réparer quelque perte, ce fut une pratique constante chez eux d’affermir la discipline militaire. » Manlius fait mourir son fils pour avoir vaincu sans son ordre. Bossuet dit à ce propos : « Qui mettait les armes bas devant l’ennemi était jugé indigne de toute assistance. Pour l’ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi les citoyens et on les laissait aux ennemis comme des membres retranchés de la république. Après la perte de la bataille de Cannes, c’est-à-dire dans le temps où Rome, épuisée par tant de pertes, manquait le plus de soldats, le Sénat aima mieux armer huit mille esclaves que de racheter huit mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté. On établit plus que jamais comme une loi inviolable qu’un soldat romain devait ou vaincre ou mourir. » — 3. Ce discours est de l’invention de Tite-Live sans doute. Si ces libertés prises avec la scrupuleuse ^exactitude historique choquent un peu nos idées, n’oublions pas que cette habitude, due à la prépondérance de l’éloquence dans l’éducation et la politique de l’antiquité, n’est pas aussi conventionnelle qu’on pourrait le croire. Les idées exprimées ici et réfutées plus loin dans le discours de Manlius seraient aussi discutées chez un historien moderne qui voudrait apprécier cette décision du Sénat romain. La seule différence c’est qu’au lieu d’un discours, on aurait une dissertation. — A le considérer du simple point de vue des règles de l 'éloquence, ce discours est d’une habileté extrême. Les dïsrnurs sont d’ailleurs une partie essentielle de l’œuvre de Tite- Live. On rem ara liera dans celui-ci l’ordre habile des arguments et la parfaite conformité du ton et de la situation : la sévérité traditionnelle de Rome est d’abord respectueusa-

ment reconnue; puis viennent, présentées av«e beaucoup de ménagements, de timides objections fondées sur les circonstances particulières de ce combat, ensuite une énumération de précédents qui peuvent être invoqués. Le plus habile avocat ne pourrait plaider plus adroitement. On comprend que Tite-Live ait été tenu par ses contemporains pour l'homme le plus éloquent après Cicéron.

Page 1