Plaintes des Ghalcidlens
(Tite-Live, xliii, 7.)
Après avoir congédié les Crétois avec cette réponse, on fit entrer les Chalcidiens. Dès que leur députation se présenta, ayant à sa tête Miction, dont les jambes étaient paralysées, oh comprit qu'il s'agissait d'une nécessité bien pressante, puisque malgré cette infirmité, il n'avait pas cru lui-même 1 devoir se dérober à cette démarche, ou que ses concitoyens n’y avaient pas vu une raison suffisante de l'en dispenser. Il déclara d'abord qu’il ne lui restait de vivant que la langue pour déplorer les malheurs de sa patrie; puis il rappela les services rendus par son pays, soit antérieurement 3 , soit dans la guerre contre Persée aux généraux et aux armées romaines; il exposa ensuite la conduite provocante cupide et cruelle de C. Lucretius, préteur romain, contre ses concitoyens, puis les méfaits actuels 3 d’Hortensius, protestant néanmoins 4 qu’ils étaient prêts à souffrir tout cela et même des épreuves plus dures encore, ’ plutôt que de renoncer à leur alliance avec Rome. « Quant à Lucrétius et Hortensius, dit-il, il est certain que nous aurions plus gagné à leur fermer hos portes qu’-à les recevoir dans notre ville; les peuples qui n'ont pas voulu les recevoir, l'Emathie, Amphipolis, Maronée, Enus sont indemnes, tandis que nous autres, nous avons vu no& temples dépouillés de tous les objets qui les ornaient. Ce butin sacrilège, Lucrétius l'a fait transporter sur des navires à Antium; des personnes libres ont été emmenées en esclavage; les biens d$.
L1VRB DU MAITRE
noe concitoyens, alliés pourtant du peuple romain, ont été mis à sac et continuent à l'être tous les jours. En effet, süivant le précédent créé par Lucrétius, Hortensius lui aussi nous force à loger 6 en été comme en hiver les marins alliés; nos demeures sont remplies d’une foule de matelots; il nous faut souffrir auprès de nos femmes et de nos enfants des hommes qui ignorent toute retenue dans leurs paroles et dans leurs actes. » On décida de faire comparaître au Sénat Luorétius pour qu'il pût répondre en présence des plaignants et se défendre. Mais il s'entendit adresser directement encore plus de reproches qu'on n'en avait élevé contre lui en son absence.
Notes. — 1. Joindre affecto à tpi» : dans laquelle une excuse pour raisons de santé n’avait pas paru à lui, atteint à ce point, devoir être demandée ou n’avait pas été donnée à lui la demandant. — 2. D’une part les (services) anciens, d’autre part ceux que. — 8. Tum cum maxime , alors précisément, justement en ce moment. — 4. ( Exposait ) quemad modum , il expliqua comment, comme quoi = il expliqua que.
— 6. Habere , tenir, loger dans les maisons les marins alliés (fournis par les alliés de Rome).
Commentaire grammatical. — 1. L’ablatif de certains noms, même non accompagnés d’adjectifs peut marquer la date précise : ortu soîis , au lever du soleil, Caesaris adventu , à l’arrivée de César, ici : ipso i ntroitu, dès leur* arrivée elle- même (indépendamment de ce qu’ils vont dire). — 2. Ob id quod , à cause de ceci (à savoir) ce fait que = parce que (Gr. 280 et 281, II). — 8. Pedibus est un ablatif du point de vue ou de la partie (Gr. § 189) : pris « immobilisé au point de vue des pieds; on dit aussi captus ooulis, aveugle; auribus, sourd; mente , fou. — 4. Ultimae necessitatis , génitif d’évaluation qui se rattache au génitif descriptif (Gr. § 114). — 5. Foret pour esset (Gr, § 54) ; le subjonctif ; parce que la proposition relative a le sens causal (Gr. £ 329, 1') : puisque dans cette' affaire, etc. — 6. Nihtl vivt reUquum (esse) ; ces mots rappellent la règle nihil novi (Gr. § 154). — 7. Dans Persei beîlo , l’ablatif marque la date, comme plus haut ipso introitu.
— 8. In avec l’accusatif marque le but de l’activité : pour ou contre. — 9. Patienda ducant. Ducere, penser, estimer; les historiens, en vue de la variété, manquent parfois à la concordance des temps dans le style indirect ici on devrait avoir paterentur , ducerent , decederent (Gr. § 250 et note). — i0 ; Quod se rattache à l’antécédent id sous-entendu, qui sefait à l’accusatif de relation : quant à ce (id) qui se rap
portait à Lucrétius ; quod seul arrive donc à signifier : quant à ce qui, quant à ce que. — 11. Il faut compléter ainsi (dicebat se) scire fuisse tutius claudere , il disait qu’il savait que fermer les portes eût été plus sûr. Claudere joue donc le rôle de sujet de l’infinitif fuisse (Gr. § 104). — 12. Pour le sens du conditionnel : tutius est , il serait plus sûr : 'Or. § 219 et note. — 13. Antium , accusatif de but sans in avec les noms propres de villes (Gr. § 193). — 14. Ex signifie souvent « d’après ». — 15. Dans Hortensium habere navales socios , on ne peut grammaticalement distinguer le sujet du complément d’objet direct ; le latin ne se préoccupe pas de ces amphibologies purement grammaticales, quand le sens par ailleurs est clair (Gr. § 259, note II). — 16. Suppléez (homines) quibus ; ce mot sous-entendu sert de sujet à versari (aller et venir, se trouver). — 17. Quibus nihil pensi est, pour lesquels il n’y a aucun scrupule de (parler ou de faire). On trouve aussi nihil pensum ou pensi habere , ne se faire aucun scrupule de; pour quelques grammairiens pensi serait un génitif de prix (Gr. § 91, 3*).
Commentaire littéraire. — 1. Les Romains furent en général de sages administrateurs. La loi contre les fonctionnaires prévaricateurs étaient fort sévères. Mais dans cette circonstance surtout le Sénat avait besoin de se rendre sympathique aux alliés. Aussi fit-il répondre aux Chalcidiens qu’on allait immédiatement réparer ou faire cesser ces abus. On fit des cadeaux aux députés; Miction fut reconduit en char à Brindes avec précaution et aux frais de l’Etat. — 2. On pourrait croire que le patriotisme de Tite-Live est ici en défaut. N’énumère-t-il paB des torts précis et des injustices flagrantes commises par des fonctionnaires romains? Mais on remarquera que ces plaintes visent uniquement des individus et non pas le peuple romain; en outre cette énumération de griefs a sa contre-partie qui justifie le Sénat et prouve la générosité de Rome. En somme l’épisode tourna & la glorificatfiion de l’administration romaine. Nous sommes loin de l’appréciation haineuse que porte Mithridate dans Salluste- (Cf. n* 119) ou Galgacus dans Tacite (Agricola, ch. XXX). — 3. Ce discours est fort habilement composé; l'exorde tiré de l’état physique de l’orateur prévient en sa faveur; puis viennent le rappel des services rendus et les protestations d'attachement absolu qui mettent hors de cause le peuple romain et permettent d’accuser plus librement les fonctionnaires coupables. Tout cela est fort adroit. Ce discours plein de faits précis, où l’on ne trouve ni lieu commun oratoire, ni recherche excessive de l’effet, est sans doute le résumé d'un document authentique. — 4. Tite-Live sait admirablement condenser un discours. Il ne se contente pas d'en reproduire les idées essentielles, il conserve soigneusement le mouvement de la pensée de l’orateur. Grâce à certains mots caractéristiques, quelque chose du ton et du sentiment subsiste dans ces simples canevas. Ces brefs résumés
ne sont pas inférieurs an point de vue de l*art aux longs discours in extenso et ont peut-être plus de chances d’être authentiques.