Comment on doit lire
(Quintilien, X, 1, § 20-24.)
Pendant longtemps il faut avoir soin de ne lire que les meilleurs auteurs et ceux-là seulement qm risquent le moins de nous égarer 1 . Mais il faut lire attentivement, presque comme si on rédigeait soi-
même 3 . Il ne suffit pas de tout examiner dans le détail, mais il importe particulièrement que le livre, une fois Iuj d’un bout à l’autre, soit repris de nouveau; surtout les discours, dont les qualités sont souvent masquées, et même à dessein, par l’auteur. Souvent l’orateur prépare d’avance un effet, dissimule son intention, tend un piège, place dans l’exorde de sa plaidoirie des traits qui n’atteindront lei ? •but qu’à la fin. Aussi, à les voir à leur place, nous pouvons les blâmer, parce que nous ne devinons pas encore l’intention de l’auteur 3 ; il faudra donc y revenir quand nous connaîtrons l’ensemble. Il ne faut pas non plus que le lecteur aille d’emblée se persuader que tout est absolument parfait dans les meilleurs écrivains : parfois ils bronchent, plient sous le poids des difficultés, s’abandonnent à leur faible 4 ; ils ne sont pas toujours sur leurs gardes 5 et cèdent parfois à la fatigue. C’est ainsi que Cicéron accuse Démosthène de sommeiller de temps en temps et Horace en dit autant d’Homère luimême. Ce sont des hommes de génie, mais des hommes pourtant. Aussi, il arrive à ceux qui prennent pour modèle infaillible 6 tout ce qu’ils y découvrent, d’imiter le moins bon (c’est en effet plus facile) et de s’imaginer ressembler beaucoup à ces grands hommes, alors qu’ils n’ont copié que leurs défauts. Cependant, il faut juger de tels génies avec réserve çt circonspection; autrement on risque, comme le font bien des gens, de condamner ce qu’on n’entend pas. S’il faut exagérer en un sens 7 , j’aimerais mieux voir les lecteurs approuver tout chez eux, que de les voir y trouver beaucoup à reprendre.
Notes. — 1. Celui qui trompe le moins celui qui se fie & lui. — 2. Presque conformément au souci qu’on prend en écrivant. On entend aussi : en prenant même la peine de transcrire des extraits — 3. Nobis iqnor antibus , ablatif ab lolu. — 4. A ce qui fait plaisir à (à la tendance de) leurs •sprits. — 6. Intendere, tenir attentif, appliquer. . — 6. Qui prennent pour une loi du style tout ce qu’ils ont trouvé chez eux. — 7. S’égarer dans une des deux directions.
0* ment aies grammatical* — 1. Nonnisi en un seul mot, signifiant « seulement » est particulier à l’époque de l’Empire Uiemann, Synt. § 209, rem. III, note 3). — 2. Optimus quisque, tous leB meilleurs (Gr. § 136). — 3. On a le subjonctif dans qui minime fallut , parce que cette relative a le sens consécutif : tel qu’il trompe le moins (Gr. § 329, 3 # ). — 4. Ex integro , de nouveau; ex industria , à dessein, sont des expressions adverbiales. Les classiques disent plutôt de integro , de industria. — 5. Nous avons déjà observé que quoque t à l’époque de l’Empire, remplace souvent etiam. — 6. Dans in summa on n’a pas affaire à la locution signifiant « en somme » ; summa est ici un pluriel neutre : être utile pour les dernières choses. Pour ce sens de « dernier » comparez ce passage du même auteur : argumenta potentissima prima et summa ponantur , plaçons au début et à la fin les arguments les plus forts. — 7. Neque est régulièrement pour et non; au lieu de et ne on dit neve ; mais on trouve cependant assez souvent neque pour et ne. Ici : ne persuasum sit (Gr. § 213). — 8. Dans quae optimi auctores dixerint , le verbe est au subjonctif par attraction modale (Gr. § 341). — 9. Cum est construit avec le subjonctif quand il a le sens causal : puisque (Gr. § 286) : cum Ciceroni videatur. — 10. Quidquid, quelle que soit la chose qui ou que, se traduit commodément par « tout ce qui ou que ». L’indicatif est réclamé par la règle des propositions relatives indéfinies (Gr. § 327). — 11. Pronuntiandum est , il faut prononcer, on doit décider, est un passif impersonnel (Gr. § 147, ex. 4). — 12. Plerique signifie souvent « un grand nombre de gens » ( multi ), à l’époque de l’Empire; son sens normal est « la
plupart ». — 13. Les sujets de damnent et de intellegunt
ne sont pas exprimés ; on peut les rendre par « on » ; mais
ce qui rend ici cette tournure possible (Gr. § 149), c’est
que plerisque suggère ce sujet pluriel. — 14. Il faut joindre omnia eorum : toutes les parties d’eux, tout ce qu’ils ont écrit. — 15. Le subjonctif dans maluerim rend l'affirmation plus discrète (Gr. § 220).
Commentaire littéraire. — 1. Ce qui est dit ici d’Horace est une allusion au vers 359 de Y Art poétique : Indignor quandoque (si quando , si parfois) bonus dormitat Homerus. Quant à l’opinion prêtée ici à Cicéron elle se réfère sans doute à un passage de l’Orator (XIX, 104) iDemosthenes non semper implet aures meas , Démosthène. ne me donne pas toujours entière satisfaction. — 2. Quintilien, en conseillant de se borner pendant longtemps à lire les meilleurs auteurs, nous laisse supposer qu’une fois notre goût formé nous pourrons en lire de moins bons pour exercer notre jugement. C’est d’ailleurs ce qu’il dit formellement à la fin de ce chapitre à propos de Sénèque : « A cause de ses défauts même, j’en conseillerai la lecture à ceux qui ont le goût déjà solidement formé par des règles plus sévères ». — 3. Quintilien, en parlant de la lecture, ne perd pas de vue le but qu’il se propose dans toute V Institution oratoire. Sans doute l’ora-
teur idéal a besoin d’une culture aussi étendue que podsible (Gf. n’ 57, Eloge de la musique), mais la lecture doit viser spécialement à lui donner la facilité d’élocution et à lui former le goût. On le devine ici. Les exemples et les arguments sont pris dans les œuvres oratoires {praecipue oratio, saepe enim orator). Il parle de Démosthène en même temps que d’Homère. Ce point de vue un peu spécial influence ses idées, spécialement en critique littéraire. Il ne s’agit pas tant pour lui d’apprécier la valeur générale d’un écrivain que de le signaler comme plus ou moins utile à la formation d’un candidat à l’éloquence. — 4. Les Alexandrins et les rhéteurs grecs en général, comme Deny3 d’Halicarnasse (1 er siècle avant J.-C.) s’étaient de bonne heure intéressés à des questions de critique littéraire ; mais le véritable fondateur de ce genre à Rome est Cicéron, qui trace dans le Brutus d’histoire des progrès de l’éloquence. Un nouvel essor lui fut donné lorsque, sous Auguste, la querelle des anciens et des modernes obligea les modernes, Horace par exemple, & se défendre. Quant à Quintilien, il fait faire à la critique quelques progrès en s’efforçant de tracer un plan et d’être complet. Mais son point de vue est trop étroit. D’ailleurs l’histoire littéraire telle que nou3 la comprenons, c’est-à-dire embrassant le développement intellectuel et artistique d’un peuple dans le domaine des lettres n’a jamais été connue ni en Grèce ni à Rome.