‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 123 sur 133 · Les Romains jugés par Mithrldate · texte numérisé non relu

Les Romains jugés par Mithrldate

(Salluste, Histoires, fragments.)

Maintenant, je te prie, demande-toi si, quand, nous autres, nous aurons été écrasés, tu seras plus fort pour résister ou si la guerre prendra fin 1 . Je sais que tu possèdes de grandes ressources en hommes, en armes et en argent et c’est précisément pour cela que nous, nous recherchons ton alliance et que les Romains, eux, visent à te dépouiller. Ne sais-tu pas qu'arrêtés par l’océan 2 dans leurs conquêtes du côté de l’occident, ils ont tourné leurs armes dans notre direction? Que depuis leurs plus lointaines origines, ils n'ont jamais rien possédé qui ne fût le produit d’un vol, qu’il s’agisse de leur domicile, de leurs épouses 3 , de leurs champs ou de leur empire? Qu’ils n’étaient primitivement que des aventuriers sans patrie, sans famille, qui se sont organisés en Etat, pour être le fléau de l’univers? Qu’ils ne se font aucun scrupule 4 , ni au point de vue humain, ni au point de vue religieux de réduire en esclavage 5 et de détruire leurs alliés, leurs amis, les plus éloignés comme les plus rapprochés, pauvres ou riches, et de regarder comme des ennemis tous ceux qui ne reconnaissent pas leur autorité, et particulièrement les rois? Nous autres, nous leur sommes suspects comme étant des rivaux et comme capables, le jour venu, de les punir. Quant à toi qui possèdes Séleucie, la plus vaste cité du monde, et le royaume des Perses, fameux par ses richesses, que peux-tu attendre d’eux sinon quelque fourberie pour le moment présent et la guerre pour plus tard? Les Romains sont prêts à tourner leurs armes 6 contre n’importe qui, mais surtout contre ceux dont la défaite leur assure le plus riche butin. Ils ont grandi par l’audace, par la fraude,

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par des guerres continuelles 7 . Avec cette métEode, ils détruiront tout ou périront eux-mêmes. Cette dernière alternative peut se réaliser aisément, si toi du côté de la Mésopotamie, nous autres du côté de l'Arménie, nous cernons leur armée qui n'a plus de blé, plus de secours et ne reste intacte que par •notre faute. Tu recueilleras la gloire d’avoir secouru de grands rois et d'avoir du même coup écrasé des brigands qui pillent les nations. C'est ce que je t'engage à faire, en t'exhortant à ne pas aimer mieux retarder ta ruine en permettant la nôtre, que d'obtenir la victoire en t'alliant avec nous

Notes. — 1. Si tu penses la fin de la guerre t être destinée à arriver ». — 2. L’océan a mis un terme (imposé une limite) à . eux se dirigeant. — 3. C’est une allusion au rapt des Sabines. — 4. Aucune « loi » humaine, aucune < loi » divine ne les empêche. — 5. Traîner (en esclavage). — 6. Les Romains ont des armes contre tous, mais (asyndète) les plus violentes contre ceux, lesquels étant vaincus, les dépouilles sont les plus considérables. — 7. De Sero, terni, eertum, rattacher les guerres aux guerres.

Commentaire grammatical. — 1. An se trouve fréquemment dans l’interrogation directe simple si elle est oratoire (G-r. § 92, note). — 2. Neque quicquam équivaut à et nihÜ (Gr. § 150). — 3. Peste ( orbis terrarum) est à l’ablatif de circonstance; il est l’équivalent de cum marquant l’accompagnement (Gr. § 188 et note). — 4. Non ulla = nulîa; mais dans non nulla ou nonnuîla , il y a deux négations, donc le sens est affirmatif : « quelque » (Gr. § 94, 2°). — 5. Ducere et habere signifient parfois « regarder comme ». — 6. Devant l’attribut le français met souvent « pour, comme, en qualité de » (Gr. § 101; 4*). — 7. Inclutis divitns est un ablatif descriptif : royaume aux richesses fameuses (Gr. § 114). — 8 .Magni facti (sunt). — 9. La proposition infini tive pro fectum (esse) auxïlio dépend de l’idée de dire contenue dans jama : cette renommée t’accompagnera, à savoir (on dira

S ue). Ilia annonce cette proposition complétive (Gr. § 281, et H). — 10. Auxilio magnis regibus : double datif (Gr. § 174). — 11 Uti est ici pour ut; il faut se garder de confondre cette forme de ut avec l’infinitif de utor • — 12. N eu est l’équivalent de neve. Quoique composés de ne et de ne ils sont tous deux pour et ne et se distinguent ainsi de neque qui est régulièrement pour et non.

Commentaire littéraire. — 1. Selon Mithridate, les Romains sont des brigands organisés en nation; ce sont les i larrons de l’univers » (Cf. Racine, Mithridate , JH, i ; Des

bieni des nations ravisseurs altérés, le bruit de nos trésors les a tous attirés.) Leur but est de s’emparer des richesses du monde et de faire de tous les peuples leurs esclaves. Ni morale humaine, ni crainte des dieux ne les arrête. Leurs moyens d’action sont la fourberie et la violence. Le résultat de leur victoire finale serait l’anéantissement du monde. Ce tableau demande des retouches. Les légendes qui représentent les Bomains primitifs comme une réunion de brigands autour de Eomulus, le rapt des Sabines, n'ont aucun fondement historique. Les Romains ont été, il est vrai, des conquérants, mais ils respectaient les traités. Ils exploitèrent parfois les peuples conquis, mais, en retour, ils leur apportèrent la paix et parfois la civilisation. La période durant laquelle ils eurent l’hégémonie est une des plus paisibles qu^ait connues l’humanité. — 2. Les écrivains anciens refont à leur manière les discours et les lettres des personnages historiques. Mithridate a sans doute écrit au roi de Perse, mais Salluste invente de toutes pièces sa lettre. Il en aurait fait autant au cas, fort improbable, où il aurait eu le texte sous les yeux. — 3. Salluste n’invente pourtant pas cette lettre pour mystifier ses lecteurs. Il veut d’abord mettre de l’unité dans son œuvre au point de vue du style. Un document auhtentique en briserait runitè artistique. Il veut aussi faire montre de son talent oratoire, car cette lettrç est un vrai discours. Mais (et c’est sa vraie justification) c’est avant tout le procédé dont se servent les anciens pour exposer une idée générale (voir Tacite, n* 106). Salluste nous explique ici l’idée que pouvaient se faire des Romains les adversaires de leurs conquêtes. — 4. Salluste est, pour le style, un imitateur de Thucydide. Surtout dans les Histoires qui sont le dernier de ses ouvrages, il vise à reproduire la concision et la rapidité de l’auteur grec. Ces qualités peuvent le rendre difficile à traduire en français, mais il n’est pas pour cela obscur. Par exemple, l’expression peste conditos orbts terrarum est d’une concision extrême, mais elle ne laisse aucun doute sur son sens. — r 5. Salluste, par un dégoût affecté de son temps, veut donner & son style une gravité antique. Pour cela, il recherche les archaïsmes. Nous trouvons ici des gérondifs en - undum , pour - endum ; des terminaisons en -w pour -es (Gr. § 21, note ITT), o pour ê dans convertisse; u pour i dans acerruma , maxuma , etc.

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