Le parricide
(Cicéron, Pro Roscio Amerino, 24-26.)
Le parricide est un crime 1 si énorme qu'on ne peut l'admettre que s'il est pour ainsi dire prouvé jusqu'à l'évidence. Je serais tenté de dire que pour croire à un forfait si révoltant, il faudrait que les juges vissent eux-mêmes les mains du coupable encore teintes du sang de son père. Mais plus ce crime est incroyable, plus la punition doit être terrible, s’il est prouvé. Aussi, quoique bien des raisons démontrent la supériorité 2 de nos ancêtres sur les autres peuples, non seulement dans l'art militaire, mais aussi en prudence et en sagesse, cette supériorité se marque surtout par ce fait qu'ils ont imaginé de faire subir aux parricides un supplice extraordinaire: ils ont voulu qu'ils fussent cousus vivants dans un sac de cuir et jetés ainsi dans le Tibre. Sagesse merveilleuse, ô juges I N'est-il pas vrai qu'ils semblent avoir repoussé, re- v jeté hors de la nature elle-même cet homme auquel ils ont ravi à la fois l'air et la lumière, l'eau et la terre. Ils voulaient que celui qui aurait tué l'homme auquel il devait la naissance fût privé de tous les éléments qui ont, dit-on, donné naissance à toutes choses. Ile n'ont pas voulu jeter son corps aux bêtes sauvages, comme s'ils craignaient que ces
animaux ne devinssent plus féroces pour nous après avoir goûté cette chair’ criminelle : ni qu 'ils fussent jetés simplement 3 nus dans le Tibre, de peur que parvenus dans la mer, ils ne souillassent cet élément qui passe pour purifier tout ce qui a été profané. Enfin il n'y a rien de si commun, de si ordinaire dont ils leur aient laissé la moindre jouissance. En effet, qu'y a-t-il qui appartienne plus indistinctement à tous que l'atmosphère pour ceux qui respirent, la terre pour les morts, la mer pour les corps qui flottent, le rivage pour ceux que la mer y rejette? Ces misérables vivent donc, tant qu'ils peuvent vivre encore sans pouvoir respirer l'air du ciel 4 , ils meurent sans que la terre touche leurs ossements, ils flottent sans être baignés par les flots, ils sont enfin rejetés par la mer sans que leur cadavre puisse même reposer sur les rochers.
Notes. — 1. Cette grandeur de ce crime fait que, si le parricide n’est pas montré presque évident, etc. — 2. Posse plus , pouvoir plus, l’emporter. — 3. Sic, ainsi, comme cela, sans autre précaution. — 4. Ducere animam de caelo , tirer son souffle de (---aspirer) l’air du ciel.
Commentaire grammatical. — 1. F acere ut, faire en sorte que, ou mieux simplement « faire que » est une expression à rattacher à la règle suadeo tibi ut legas (Gr. § 273 et note) ; on dit toujours faciam ut fleas, je te ferai pleurer, et non pas faciam te flere. — 2. Oportet videant, d’après la règle oportet discas (Gr. § 276). — 3. Si credituri sint, s’ils sont destinés à croire; cette périphrase sert à rendre l’idée du futur ou conditionnel au subjonctif (Gr. § 342). — 4. Quo... eo , devant les comparatifs, signifie « d’autant... d’autant » : d’autant moins ce crime est croyable, d’autant plus il doit être puni = il doit être d’autant plus puni qu’il est moins croyable (Gr. § 333). — 6. Cum...tum signifie d’une part... d’autre part, non seulement... mais encore ; à la vérité... maU de plus; ces mots s’emploient comme et... et. — 6. Les ablatifs armis , consilio savientiaque marquent le point de vue : au point de vue des armes, etc. (Gr. § 182 : praestare ingenio). — 7. Quod , ce fait que, et non pas « parce que » ; il est annoncé par ex hac re : par cette chose ,(à savoir) ce fait que (Gr. § 280 et 281, II) ; la proposition complétive avec quod sert ici d’apposition à hac re. — 8. O éingularem sapientiam , accusatif exclamatif (Gr. § 100, note 2*). — 9. Dans cui ademerint , le subjonctif est dû à l’idée causale (Gr. § 329, 1*) : puisque il lui ont enlevé — 10. Eum unde, celui de qui; souvent, en
latin, nn adverbe de lieu remplace un relatif précédé d'une préposition : unde = ex quo; ubi= in quo. Nos classiques, Bossuet surtout, en font autant par imitation du latin un dessein où (= auquel) les vieillards ne purent atteindre (Or. fun. de Condé). — 11. Utor forme un latinisme fré que’nt : uti aliquo amico, se servir de quelqu’un comme d’un ami, avoir quelqu’un pour ami; ici : trouver les animaux plus féroces. — 12. Reliquerint , parce que la proposition relative a le sens d’une proposition consécutive (Gr. § 329, 3°) : tam . vulgare cujus ( = wt ejus) ; cette consécutive (tara, ut) est suivie d’une comparative (tam, quam): Gr. § 332, note 4*. — 13. Queo> quis, pouvoir; nequeo , », ne pas pouvoir; ces verbes se conjuguent sur eo et sont défectifs (Gr. § 85, 3*)* — 14* Ne... quidem , pas même (quelquefois : non
S lus) ; cette expression encadre les mots sur lesquels elle oit tomber : ne ad taxa quidem , pas même contre les rochers.
Commentaire littéraire. — 1. Le Heu commun , en langage de rhétorique, est une idée générale, accessible à tous, qui se prête à l’amplication et peut se greffer sur les sujets les plus divers. Cette expression est tirée du latin où locus peut signifier « question traitée, passage d’un livre ou d’un discours'». En mauvaise part et en langage ordinaire, le lieu commun est une idée générale et banale. Les idées de patrie, de liberté, de tyrannie, etc., peuvent devenir des lieux communs. On a affaire ici à un lieu commun oratoire sur le parricide, qui pourrait se greffer sur toutes les affaires de ce genre. On a reproché à Cicéron l’usage qu’il fait des lieux communs destinés à émouvoir les juges ; on le justifie en remarquant j^u’il ne parle pas « devant dès jurisconsultes, mais devant un tribunal très nombreux, illettré, impressionnable, qu’il faut entraîner par des raisons sentimentales ». — 2. Çficéron raconte lui même que ce passage fut souligné par/ les applaudissements. Il est certain qu’on y trouve tout ce qui peut remuer la sensibilité d’un jury romain : l’éloge des ancêtres, le pathétique du sentiment, la largeur sonore et bien rythmée du développement. Mais l’effort savamment calculé de la voix devait renforcer l’effet. Distribué adroitement entre chaque période, répété avec l’insistance d’un thème musical sur chaque membre dont l’anaphore marque la symétrie ( ita , ita, etc.), aboutissant au dernier membre (ut ne ad saxa quidem conquiescant) avec l’aisance d’une vague qui vient, mourir doucement sur le rivage, ©et effort de la voix devait enthousiasmer un auditoire, romain. — 3. Mais tout cela sent un peu la déclamation : c’est le corps qui parle au corps, comme dit Buffon. Dans le style, la recherche de la symétrie est trop visible; la pensée est parfois peu naturelle (dans ce . qui est dit des bêtes sauvages par exemple). On devine aisément le jeune homme qui se grise de mots sonores criés à pleins poumons. On comprend que Cicéron, parvenu à la maturité de son talent, ait jusré ce passage un peu sévèrement. — 4. Ce morceau appartient
h. l'éloquence asiatique , éloquence très fleurie, un peu déclamatoire, mise à la mode par les rhéteurs d* Asie. Cicéron, après son voyage en Grèce (Cf. n* 74) essaiera d’être moins verbeux et d’éviter ces amplifications un peu trop voyantes. Mais jamais il n’atteindra a la simplicité des vrais attires. Il se rattachera définitivement à une école intermédiaire, l 'école rhoâienne , et pour se justifier, il acettsera les nêxh aitiques d’être trop maigres et trop secs.