‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 58 sur 133 · Sénèque et Pauline · texte numérisé non relu

Sénèque et Pauline

(Tacite, Annales, XV, 6£-64.)

Comme ils fondaient en larmes, Senèque ranima leur courage, leur demandant « ce qu'ils faisaient des leçons de la philosophie, de ces principes qui, depuis tant d'années, les préparaient à tous les événements. Personne, certes, n'ignorait la cruauté de Néron. Après avoir mis à mort sa mère et son frère, il ne fui restait plus qu'à immoler celui qui l’avait élevé et instruit. » Après avoir prononcé ces paroles et d'autres analogues, il embrasse sa femme, lui demande et la prie de ne pas s'abandonner complètement à la douleur, de ne pas rester^ inconsolable, mais de supporter honorablement le chagrin de la mort de son époux en pensant à sa vie sans tache 1 . Mais elle, au contraire, proteste qu'elle est résolue à mourir et demande qu'on la tue aussi. Senèque, ne voulant pas s'opposer à sa glorieuse résolution, par affection aussi, pour ne pas abandonner cette femme qu'il avait tant aimée 3 , en proie à l'injustice du tyran, lui dit: « Je t'avais indiqué ce qui pouvait t'engager à vivre; tu préfères l'honneur de mourir: je ne m'opposerai pas 3 à ta noble décision. » Sur quoi, le même, coup leur ouvre à tous deux les veines des bras. Sénèque dont le corps exténué par la vieillesse et par un régime austère ne laissait échâpper le sang qu'avec lenteur, se fait couper en outre les veines des jambes et des jarrets. Affaibli par des tortures affreuses, crai- 'gnant d'autre part que ses souffrances ne dimimmgsept le courage de sa femme et que lui-même.

à la vue de celles de Pauline, ne perdit son énergie, il lui conseilla de passer dans une autre chambre. Son éloquence ne l'abandonna pas, même à son dernier moment. H fit venir des secrétaires et leu* d>cta un discours, que je ne veux point 4 défigurer,; ja le rapportant, puisque le public en a entre les mains le texte authentique. Cependant, Néron, qui n'avait aucun ressentiment personnel contre Pauline et qui craignait de se faire haïr encore davantage par sa cruauté, donne l’ordre qu’on s’oppose à sa mort. Sur l’insistance des soldats, les esclaves et les affranchis lui lient les veines des bras et arrêtent l’écoulement duj sang, peut-être sans qu’elle g’en doutât.

Notes. — 1. Sa vie, passée dans la vertu; per marqua ici la manière. — 2. Unice , d’une façon unique, extrêmement. Elle était sa seconde femme. — 3. Invidere alicui ali» qua re , c’est refuser quelque chose à quelqu’un (par un sentiment d’envie ou de haine). — 4. Suverseaeo, Omettre, s’abstenir de. — 5. ( Ei)ignarae, à elle l’ignorant (parce qu’elle peut avoir perdu connaissance).

Commentaire grammatical. — 1. Rogarè , demander. Ro » gitare (fréquentatif, Gr. § 356), demander à plusieurs reprises, avec insistance. — 2. L’interrogation ubi ( essent • praecepta , ubi ( esset ) ratio , est une interrogation oratoire : vous avez donc oublié, etc., mais marquant un reproche : de là le subj.^ (Eiemann, Syntaxe latine, § 228, 3°); l’interrogation eut ignaram fuisse est aussi une interrogation oratoire, mais équivalente à une simple affirmation ? personne n’ignore; de là l’application de la règle générale (Gr.

§ 338). — 3. La proposition neque aliud superesse dépend do rogitans , non plus en tant que verbe impliquant une interrogation, mais simplement l’idée plus générale de « dire > (Gr. § 281). — 4. Poet inter fectos rappelle la règle § 225 : Sicilia amissa , etc. ; c’est l’emploi du participe au lieu d’un nom : post caedem matris , etc. On voit que l’accord est fait ici selon les règles d’accord de l’attribut et non pas de l’adjectif qualificatif (Gr. § 101). — 5. Mot à mot : et rien d’autre ne (lui) rester (à faire) que (ceci, à savoir) que. C’est l’emploi de ut pour introduire une proposition complétive sujet (Gr. § 274), — 6. Les écrivains de l’Empire étendent à beaucoup de verbes la règle oportet discas en sousentendant ut (Gr. § 276). — 7. La construction de suadeo avec l’infinitif n’est pas étrangère à la prose classique, mais ce verbe se trouve d’ordinaire avec ut : suadeo tibi ut legas ' (§ 273). — 8. Novissimus a très fréquemment le sens de c le plus récent, le dernier ». ' — 9. Plerique , pUrumque,

à l'époque impériale, tout en conservant lô Sens de « la plupart, la plupart du temps », y ajoutent celui de « nombreux ou très nombreux, souvent ou très souvent ». Ici î pleraque : un grand nombre de paroles.

Commentaire littéraire. — 1. Sénèque déjà connu comme orateur, vivait en exil, quand Agrippine, qui venait d’épouser Claude, le fit revenir pour le charger de l’éducation de son fils Néron (49 ap. J.-C.). Aidé de Burrhus, il fit do son mieux, mais il ne réussit qu’à sauver les apparences et à contenir pour quelques années les mauvais instincts du prince. Sénèque eut le tort de se laisser enrichir par Néron: mais quand il vit l’empereur lâcher de plus en plus la bride à ses appétits criminels, il demanda à se retirer des affaires. Néron refusa d’abord, puis consentit, mais à partir de ce moment, Sénèque fut considéré comme un mécontent, donc un suspect, et Néron chercha à le faire périr. — 2. Il avait toujours existé à Borne un préjugé contre la philosophie, qui était une importation grecque. Quant aux empereurs romains, les plus mauvais d’entre eux ne pouvaient voir d’un bon œil les philosophes, les stoïciens surtout dont la doctrine austère et la conduite vertueuse étaient une continuelle protestation contre leurs désordres. Plus tard, Domitien fit chasser de Rome, par un décret du Sénat, tous ceux qui faisaient profession de philosophie. Cependant, la philosophie eut sa revanche; elle monta sur le trône avec Hadrien (117 ap. J.-C.) et surtout Marc-Aurèle (161). — 3. Tacite lui-même marque quelque défiance à l’égard des philosophes : il les trouve épris de chimères, vaniteux, trop

S ortés à faire parade de leurs vertus. Il n’en a pas moins it, en parlant de la mesure prise contre eux par Domition ( Agricola , ch. II) qu’en les chassant de Rome, cet empereur semblait avoir voulu effacer les derniers vestiges de la vertu. En citant une pensée de Socrate, rapportée par Platon, il emploie les mots praestantissimus sapientiae , qui s’appliquent soit au premier, soit au second. Ses propres idées ont d’ailleurs quelque affinité avec la doctrine stoïcienne. — 4. Quoi qu’il en soit de ses sentiments à l’égard des philosophes en général, on sent qu’il rend ici hommage au courage de Sénèque. Et même il marque assez nettement que les convictions de ce philosophe, mûries depuis longtemps par la méditation, ont été génératrices de vertu et l’ont aidé à mourir avec une dignité qui ne manque pas de grandeur. — 5. On sent même que Tacite, si porté à étaler son pessimisme dans de sombres tableaux, est ici gagné , par l’admiration. Surtout, l’amour conjugal qui unit Sénèque et Pauline jusque dans la mort le touche profondément, lui qui, à propos de la mort d’Agricola (ch. xlv) a parlé des affections de famille avec une si délicate émotion. — 6. Ou sent que Tacite eût aimé résumer ou refaire le discours dicté par Sénèque mourant à ses secrétaires Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? « Je ne veux point, dit-il, le transformer en le rapportant. » Est-ce par scrupule d'historien

VËRSÎONS LATINE â

épris du document exact? Non certes» car qui l'empêchait de transcrire littéralement les passages essentiels ? Tacite nous livre ici sa méthode. L’historien pour les anciens n’est pas un compilateur de pièces justificatives; c’est un écrivain, un artiste : il invente ; tout au moins, il crée la forme, le style. Il se préoccupe de connaître les sentiments vrois. — ou vraisemblables — ‘ des personnages, mais il entend les revêtir d’une forme à lui. Tacite ne peut le faire ici sans entrer en concurrence avec un écrit authentique, connu et estimé du public. Dans ces conditions, il croit, plus sage de s’abstenir. — 7. Ce passage, bien qu’il soit d’une simplicité relative, contient pourtant quelques expressions qui nous rappellent que l’auteur est un styliste, épris d’ « écriture artiste » : l’abstrait est employé au lieu du concret : lacrimas eorum ad firmitudinem revocat, pour eos lacri mantes ; tolerare desiderium pour rendre le regret supportable est une expression condensée. La symétrie des pensées est régulièrement masquée par l’absence ae symétrio dans la construction grammaticale : gloriae ejus non adversus, simul amore ; nullo odio ac ne glisceret invidia. Tacite évite la période harmonieusement balancée, il hache son stylo et termine volontiers sa phrase brusquement, par une brève remarque : incertum an ignarae .

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