‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 78 sur 133 · Les chrétiens sous Trajan · texte numérisé non relu

Les chrétiens sous Trajan

(Pline le Jeune, Lettres x, 96.)

Avec ceux qu’on me dénonçait comme chrétiens voici la procédure que j’ai suivie. Je demandais à

VÈRSIOKS LATINES

chacun s'il était chrétien. A ceux qui répondaient affirmativement, je posais la même question une seconde et une troisième fois, en les menaçant de la peine de mort. J'envoyais au supplice ceux qui ne se rétractaient pas. Il s'en est trouvé d’autres que j’ai réservés, comme citoyens romains, pour être renvoyés à Eome. Quant à ceux qui prétendaient qu’ils n’étaient pas chrétiens ou qu’ils ne l’avaient jamais été, lorsqu’ils consentaient à invoquer les dieux dans les termes dictés par moi et à offrir de l’encens et du vin à ta statue que j’avais fait apporter exprès avec celles des dieux, lorsque en outre ils injuriaient le Christ, actes auxquels ne se résignent jamais, paraît-il, ceux qui sont réellement chrétiens, j’ai pensé qu’il fallait les acquitter. D’autres se disaient chrétiens, puis se rétractaient. Ils l’avaient été, disaient-ils, mais ne l’étaient plus. Ils assuraient d’ailleurs que leur faute ou, si l’on voulait, leur égarement s’était réduit à ceci: ils se réunissaient régulièrement à une date fixe avant le jour pour réciter, en alternant entre eux, des formules rituelles en l’honneur du Christ considéré comme dieu; ils s’obligeaient par serment non pas à commettre quelque crime, mais à éviter tout larcin, tout brigandage, à tenir soigneusement leurs engagements 1 , à rendre tout dépôt réclamé. En présence de ces affirmations, j’ai cru d’autant plus nécessaire de me faire avouer, même en recourant à la torture, par deux femmes esclaves qu’on disait vouées au service de ce culte, ce qu’il y avait de vrai. Je n’ai trouvé qu’une déraisonnable, une extravagante superstition. C’est pourquoi, interrompant le procès, j’ai recouru à toi pour ime renseigner. En effet beaucoup de f personnes de tout âge, de toute condition et même de l’un et de l’autre sexe sont accusés ou le seront; et ce n’est pas seulement dans les villes, mais encore dans les bourgades et les campagnes que cette croyance superstitieuse s’est répandue*.

Notb. — 1 . Fidem faîlere , manquer à sa parole.

Commentaire grammatical. — 1. In signifie son vent « quand il s'agit de » ; par ^exemple avec le gérondif on l'aajectif verbal : in scrïbenda historia , quand il s’agit d'écrire l’histoire. — 2. L’emploi de an dans l'interrogation indirecte simple est irrégulier en dehors des cas cités par la grammaire (Gr. § 256, note II). C’est un des caractères de la langue de l’époque impériale. — 3. Minari veut l’accusatif du nom de chose et le datif du nom de la personne : minari mortem alicui (Gr. § 158). — 4. Ducere signifie parfois « conduire à la mort, au supplice », les mots ad mortem t ad supplicium étant sous-entendus par euphémisme. — 5. L'adjectif verbal sert à marquer fa destination après un certain nombre de verbes : dédit milii libros leg endos ; annotavi remittendos , je les ai inscrits pour être renvoyés (Gr. § 243). — 6. La forme active cogéré aliquem aîiquid , forcer quelqu’un à quelque chose (Gr. § 160, id te raoneo), devient régulièrement au passif, en conservant l’accusatif du pronom neutre : aliquis cogitur aliquid , quelqu’un est forcé à quelque chose : donc quorum nihil , etc.: (choses) à aucune desquelles on dit que ne peuvent être forcés, etc. — 7. Dans hanc fuisse summam on retrouve la règle Hœc est mea gloria (Gr. § 103) : car le sens est hoc (cela) fuisse summam. Hoc annonce la proposition complétive avec quod : ceci (à savoir), ce fait que (Gr. § 281, II). — 8. C’est le subjonctif des propositions subordonnées dans le discours indirect (Gr. § 340). — 9. In, dans ob string ere se in , marque en vue de quoi, pour aller vers quel but, sens qui réclame l’accusatif, bien qu’il ne s’agisse que d’un mouvement figuré. — 10. Obstringere se , s’obliger a (faire), est construit avec ut (ne quand la subordonnée est négative) par analogie avec les verbes qui marquent une intention ou un effort (Gr. § 273). — 11. Quo est un véritable relatif de liaison = et eo magis t etc. C’est un ablatif de cause : à cause de cela j’ai cru plus nécessaire. — 12. Et ne joignant pas deux termes signifie € aussi 1 » ou « même ».

Commentaire littéraire. — 1 . Le dernier livre des Lettres , le dixième, ne contient que des lettres de Pline à Trajan, avec les réponses de l’empereur. Ce recueil nous donne une idée curierfse de cette administration romaine, si centralisée, dont tous les fils vont se réunir en une seule main. Pline consulte l’empereur sur une foule de détails qui nous semblent de minime importance. C’était conforme à l’esprit du gouvernement impérial, mais, tout de même, il nous semble que Pline exagère. Ses scrupules révèlent un caractère irrésolu et timoré. Il nous semble au reste deviner dans les réponses de Trajan « l’impatience de l’homme supérieur qu’un lieutenant incapable dérange chaque jour pour des misères ». Qu’on songe que Pline va jusqu’à s’excuser d’avoir accordé d’urgence, sans autorisation préalable, un passeport à sa propre femme que la mort de son grand-père rappelait à Borne. Il n’est donc pas étonnant que dans une affaire importante comme celle-ci» il ait demandé conteil à l’empereur.

La réponse de Trajan est plus nette que conforme à la stricte justice : < Il ne faut pas les ffechercher; mais s’ils sont dénoncés et convaincus, on doit les punir. » — 2. Pline, en cette occurrence, nous fait un peu songer à un personnage du théâtre cornélien, à Félix, sénateur romain, gouverneur d’Arménie et beau-père de Polyeucte. Seulement Félix est une âme beaucoup moins noble et sa situation est plus embarrassante : « J’entre en des sentiments qui- ne sont pas croyables; j’en ai de violants, j’en ai de pitoyables ; j’en ai de généreux qui n’oseraient agir, j’en ai même de bas et qui me font rougir. » Pline n’a sans doute que des sentiments généreux : le respect des lois et le souci de la justice, mais il manque de l’énergie nécessaire pour les mettre d’accord. — 3. Il faut reconnaître qu’un Romain de cette époque pouvait difficilement admettre que les chrétiens ne fussent pas coupables. Rome, qui avait des dieux fort nombreux, adoptait aisément les divinités des peuples incorporés à son empire. Le Dieu des Juifs, considéré comme dieu spécial d’un peuple soumis, avait son culte autorisé, même à Rome. Mais les chrétiens étaient dans un tout autre cas : ils rejetaient en bloc le polythéisme, comme une injure au seul vrai Dieu. Or un Romain ne pouvait concevoir que la religion ne fît pas corps avec la patrie, avec l’Etat, et ne fût pas une affaire d’administration. L’empereur était le pontife suprême et presque un dieu, puisque dès sa mort, par P apothéose, il prenait officiellement place parmi les dieux protecteurs de îa cité et que des honneurs religieux étaient rendus de son vivant même à ses portraits. Les idées philosophiques de Pline étaient trop inconsistantes pour lui ôter ce préjugé. D’ailleurs des Romains plus intelligents que lui, comme Cicéron, et fort sceptiques sur le polythéisme, n’afaient jamais pensé que le culte national pût être modifié sans crime. Pline rêve peut-être d’un dieu supérieur unique, mais il est d’accord avec les stoïciens pour légitimer le polythéisme populaire en admettant des dieux subalternes. Le christianisme qui niait l’existence de ces dieux et exigeait de ses adeptes une vertu surhumaine devait lui paraître une doctrine dont l’outrance choquait la raison ( superstitionem pravam , immodicam). Cela, au point de vue philosophique.; au point de vue national, ce /levait être pour lui une doctrine révolutionnaire fort dangereuse. — 4 . Pline, dans cette affaire, malgré la brutalité qu’il avoue au début de sa lettre, reste en somme sympathique. Son caractère hésitant a ici l’avantage de lui faire écouter des scrupules, de justice et d’honnêteté. Si l’on a pu contester l’authenticité de cette lettre, sous prétexte qu’elle est trop favorable aux chrétiens, c’est une assez belle preuve de la bonne , foi et de l’impartialité de Pline : il veut savoir, en définitive, si l’on entend punir les chrétiens simplement en tant aue chrétiens ou pour les méfaits que la voix populaire leur attribue et dont ils seraient éventuellement reconnus coupables : nomen ipsum an flagitia cohaerentia nomini puniantur. — 6. Dans les lettres adressées & Trajan,

le style de Pline est plus simple et plus naturel. Il peut paraître parfois même négligé. Plus de belles antithèses, plus de pensées fines» plus de citations érudites, mais de simples billets d’affaires. Aussi l’intérêt de ces lettres» d’ail* leurs extrême, est exclusivement historique.

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