L’enfance de Oamille
(Virgile, Enéide , XI, 556 seqq.)
Tout en brandissant ce javelot de sa main puissante, il adresse au ciel cette prière: « Vénérable fille de Latone, ô toi qui aimes h parcourir les forêts, je voue ma fille à ton service 1 . Mise sous ta protection dès son âge le plus tendre, voici qu’elle fuit l’ennemi attachée à tes armes. Accueille comme tienne cette enfaüt que mon bras confie aux vents incertains. » H dit et, ramenant son bras en arrière pour faq:e tournoyer le javelot, il le lance. Les ondes en retentirent et la malheureuse Camille, attachée au trait qui sifflait, traversa les airs. Qilant à Métabus, comme un parti nombreux d’ennemis allait le rejoindre, il se jeta à la nage dans le fleuve. Ayant réussi grâce à la faveur de Diane, il arracha du gazon de la berge le javelot
auquel était fixée l'enfant. Aucune ville ne le reçut dans ses maisons, ni même à l'intérieur de ses remparts; lui, d’ailleurs, à cause de son caractère indépendant, n'était pas homme à se soumettre. H vécut comme un berger sur les montagnes solitaires 3 . Dès que l’enfant commença à marcher, il lui mit dans les^mains un trait à la pointe effilée, lui suspendit à l'épaule un arc avec des flèches. Au lieu d'ornement d'or pour sa chevelure, au lieu d'une longue robe, une peau de tigre descendait de sa tête le long de son dos. Dès cette époque, elle commença à lancer de sa jeune main des traits proportionnés à sa taille et à faire tournoyer l'a fronde autour de sa tête avec une solide courroie pour abattre la grue du Strymon 3 ou le cygne au blanc plumage. En vain, dans les villes d'Etrurie beaucoup de mères désirèrent lui faire épouser leur fils; attachée à Diane seule, elle resta pure, n'aimant que la chasse et refusant toujours Je mariage.
Notes. — 1. Moi-même son père, Je te consacre celle-ci comme servante. — 2. Il mena la vie des bergers et (cela) sur des monts solitaires. — 3. Du Strymon, c’est-à-dire qui séjournent en été au bord du Strymon, rivière de Thrace.
Commentaire grammatical. — 1. Æthera est un accusatif masculin singulier de forme grecque ( œther , eris , Gr. § 26). — 2. Les mots « pour, comme, en qualité de », que le français emploie souvent devant l’attribut ne s’expriment pas en latin (Gr. § 101, note 4). — 3. Non ullae équivaut à nullae, il n’y a qu’une négation ; mais dans nonnullae, il y a deux négations (Gr. § 94, 2*), le sens est donc affirmatif : quelques. — 4. L’ablatif feritate est ud ablatif de cause (Gr. § 186). . — 5. Pro, au sens local signifie « devant »; au sens figuré il signifie « à la place de, en gufse de, pour la défense de, en proportion de ». Pour se traduit en latin par le datif et ne doit se traduire par pro que quand il a Un des sens indiqués plus haut.
Commentaire littéraire. — 1. Le personnage de Camille a probablement été suggéré à Virgile par la légende des Amazones. Dans l’antiquité et même dans les temps mo demes (Cf. le fleuve des Amazones en Amérique), on a si gnalé plus d’une fois l’existence assez problématique de ce*femmes guerrières, organisées, en Etats indépendants, d’où lès hommés étaient bannis. La comparaison avec Camille eë^
si naturelle que le poète lui-même l’exprime : at médias Mer oœdes exultât Amazon. (Livre XI, v. 648.) Camille, vouée à Diane et refusant tout mariage, fait songer aussi aux vestales, chargées d’entretenir le feu sacré sur l’autel de Vesta et auxquelles il était interdit, pendant trente années, de se marier. — 2. Ce rapprochement de Camille avec les Amazones et les vestales nous rappelle que Virgile rêvait de faire de son Enéide une œuvre qui condensât toutes les vieilles légendes, en les dirigeant toutes vers la glorification de Rome, dont la majestueuse grandeur domine toutes les perspectives de son poème. — 3. On a reproché à Virgile de manquer de puissance dans la création des caractères. On prétend d’ailleurs que les caractères de femmes *sont tracés, dans l'Enéide, d’une façon plus originale et plus vivante que ceux des hommes. On rappelle, pour le prouver, Andromaque , dont l’attitude, au livre troisième, a inspiré Racine; Didon f le caractère le plus dramatique de l’œuvre entière; il faut citer aussi Camille. On a objecté que ce n’est pas un caractère que de mourir & la fleur de l’âge et que nous ne connaissons pas plus la jeune guerrière que les jeunes guerriers Nisus et Euryale, Pallas et Lausus. Cependant Camille, dans son ardeur guerrière, a des traits bien féminins : sa perte est due à son imprudente convoitise; elle voulait dépouiller un Troyen de ses riches atours : femineo praedae et spoliarum ardebat amore. — 4. Cet épisode romanesque révèle certainement plus de grâce et de sensibilité, dans le génie de Virgile, que de puissance. C’est bien la caractéristique du poète. Il aime & nous attendrir sur le sort des jeunes gens fauchés par la mort. Il appelle ici Camille, la malheureuse Camille ( infelix ), non pas à cause du danger immédiat qu’elle court, mais parce qu’il ne perd pas de vue sa tragique destinée. « Dans la poésie sereine et un peu indifférente des Grecs, dans la poésie mâle et dure des Romains, Virgile apporte quelque chose de nouveau : le frisson de la bonté » (Pichon). — 5. Ce caractère de jeune guerrière a inspiré plus d’une fois la poésie moderne. Sans doute, avant Virgile, on citait les noms de reines célèbres des Amazones : Hippolyte , qui envahit l’Attique, Antiope, vaincue par Thésée, Penthesilée , qui alla au siège de Troie et fut tuée par Achille, Thalestris, qui vint voir Alexandre, etc. Mais c’est bien à la Camille de Virgile que nous devons les héroïnes des épopées modernes, telles que Clorinde, l’amazone des Sarrasins dans la Jérusalem délivrée du Tasse, et l’invincible Brada • mante du Roland Furieux de l’Arioste.