Le repas ridicule
(Horace, Satires , il, 8, vers 64-78)
Sur ces entrefaites, le baldaquin suspendu audessus de nos têtes fit une lourde chute sur le plat lui-même, en soulevant un nuage de poussière noire tel que l’aquilon n’en provoque pas dans les plaines de Campanie. Nous autres, qui ^vions d’abord craint un plus grand malheuf, en voyant qu’il n’y avait pas de danger, nous reprîmes notre assurance 1 . Mais Nasidiénus Rufus, baissant la tête, se mit à pleurer comme s’il venait de perdre un jeune fils. C’eût été une scène interminable, si le sage Nomeutanus u’eut relevé par ces mots 1© courage de
son ami : « O Fortune I tu es bien la divinité la plus impitoyable pour nous! Voilà donc comme tu te plais 2 à te jouer des choses humaines. » Varius réussissait difficilement à étouffer son rire dans sa serviette. Mais Balatron, d’un ton comiquement grave, se mit à dire: « Telle est la condition de notre vie ici bas : jamais 3 le succès ne répond pleinement à nos efforts 4 . . Pour bien recevoir ses hôtes, on se donne une peine infinie 3 : on veille à ce que le pain ne soit pas trop cuit, à ce qu'on serve une sauce assaisonnée à point, à ce que les esclaves qui servent soient correctement habillés et peignés. Et voilà qu'il faut encore compter avec des malheurs imprévus: le baldaquin peut s'effondrer, comme tout à l'heure, un lourdaud peut faire un faux pas et casser un plat. Mais le génie d'un maître de maison, comme celui d'un général, se révèle dans les revers, mieux que dans les succès. » Et Nasidiénus de répondre : « Puissent les dieux 6 exaucer tous tes souhaits: tui es vraiment un excellent homme et un aimable convive. $ Le voilà qui demanda ses sandales. Ce fut alors que sur chaque lit commencèrent à se faire entendre des chuchotements à voix basse 7 entre voisins de table.
Notes. — 1. Nous sommes rassurés. — 2. Comme tu te réjouis toujours de. — 3. Eoque , et & cause de cela. —
4. Tuo. La seconde personne, ici, ne s’applique pas spécialement à Nasidiénus. MaiB il est certain que son emploi donne une saveur particulière à cette réflexion générale. —
5. Etre torturé étant tiraillé par toutes sortes de soucis. —
6. Que les dieux te dorment les avantages, quels qu’ils soient, que tu demandes, tellement tu es, etc. — 7. Littéral. des chuchotements séparés, l’oreille (du voisin) étant prise à part, pour dire : des chuchotements entre voisins de table.
Comment airb grammatical. — 1. Pulveris atri dépend de tantum sous-entendu : autant de noire poussière que ( quantum ) . — 2. Rufus flere est un infinitif de narration avec son sujet au nominatif (Gr. § 222). — 3. Parfois l’imparfait du subjonctif correspond à notre conditionnel passé 4 (Gr. § 217, note II; voir aussi Riemann, Synt. lat. § 163, rem. II et § 207). — 4. Tene torqueri offre un exemple de l’infinitif, exclap^atif (Gr. § 222, note). — 5. Aulaea ruant si
est un exemple de la liberté avec laquelle le latin place parfois la conjonction de subordination en la rejetant après un ou plusieurs mots ; toutefois sa place ici est un peu i exceptionnelle. — 6. On sous -entend parfois un verbe de sens général signifiant dire ou faire; la construction ad haec , indique bien que le verbe sous-entendu est ici respondit . — 7. Le subjonctif dans quaecumque preceris est contraire à la règle des pronoms relatifs indéfinis : quisqüis es (Gr. § 327). Il faut entendre ici : tout ce que tu pourrais souhaiter. — 8. Videres offre le même cas que plus haut quis esset finis (Rem. 3).
Commentaire littéraire. — 1. Ce passage, comme beaucoup d’autres chez Horace, est .surtout amusant. Sans doute Nasidiénus est d’une fatuité ridicule et l’épisode de la chute du baldaquin le punit précisément par où il a péché; mais l’anecdote est comique plutôt que méchante. C’est qu’en effet la satire, genre proprement romain, n’est qu’une causerie où s’entremêlent tous les sujets et où la raillerie mordante ne règne pas exclusivement. C’est bien ainsi que l’a entendue Horace après Lucilius. Le titre de Sermones par lequel on désigne souvent les satires, ou les Batires et épîtres réunies, signifie « conversations familières » et les caractérise fort bien pour le ton et la variété des sujets. — 2. Ce court récit forme une scène de comédie fort amusante. La chute des tentures se produit juste au moment où Nasidiénus, l’amphytrion prétentieux, achève de vanter les mets qu’on vient d’apporter sur la table. Sa tirade est coupée brusquement et le plat, objet de son orgueil, détruit tout d’un coup. Nous ne pouvons nous empêcher de rire de la douleur au pauvre homme devant cet accident qui gâte la belle ordonnance du repaB offert à Mécène. Le premier moment de surprise passé, l’incident paraît comique aux convives eux-mêmes, varius est obligé d’étouffer son rire dans sa serviette, pendant que Nomentanus, ami du maître de la maison, exprime des condoléances avec une solennité si ''maladroite que l’idée vient à Balatron, le pince-sans-rire, de continuer sur le même ton. L’impression comique s’affirme encore davantage quand on voit Nasidiénus, naïf non moins que prétentieux, remercier avec effusion, celui qui le tourne en ridicule. — 3. Dans ses premières œuvres, Horace se bornait à la peinture réaliste de détails assez insignifiants, à des lieux communs où la morale ne s’élevait pas au-dessus de l’intérêt matériel. Mais peu à peu ?Ia fréquentation de Mécène et du monde officiel romain lui a fait hausser le ton. Il arrive à traiter des sujets de morale et de critique littéraire. Il est moins âpre et plus délicatement spirituel. Ici, le sujet est encore assez peu relevé, mais Part n’est ças borné & ce réalisme un peu brutal qui caractérise certaines satires ; tout y est arrangé en vue de mettre finement en relief le comique de 1 Aventure : Horace a, comme Molière, trouvé le moyen de faire rire les < honnêtes gêna >. — 4. Le Repas ridteulê de Bai*
VÊËSIONS LATINES
leau est inspiré à la fois de celui d’Horace et de celdi de Eégnier. Le cadre général ressemble à celui d’Horace : c’est aussi le récit, fait par un convive, d’un repas donné par un amphytrion prétentieux et maladroit. Comme dans la satire d’Horace on trouve un coup de théâtre qui interrompt le dîner et jette le désarroi dans le service. Mais il ne s’agit pas, comme ici, d’un accident assez banal; Boileau, imitant Eégnier, introduit une querelle littéraire, qui tourne en bataille entre un poète « au maintien jaloux » et un « noble campagnard » intransigeant.