‹ Versions latines commentées pour les classes de troisième, seconde et première. Livre du maître. Cinquième éditionChapitre 85 sur 133 · Un discours de Pline au Sénat · texte numérisé non relu

Un discours de Pline au Sénat

(Pline^ le Jeune, Lettres , n, 11.)

L'affaire fut remise à la séance suivante du Sénat* dont l'aspect seul offrait déjà le spectacle le plus auguste. L'empereur, étant consul, présidait. De plus, c'était le mois d^ janvier, époque où il y a beaucoup de monde à Borne 1 , mais surtout beaucoup de sénateurs. En outre, on était accouru de partout en raison des propdStions de l’affaire, en raison des retards qui avaient piqué la curiosité et fait du bruit autour du procès, en raison aussi de cet instinct qui pousse les hommes à vouloir connaître les nouvelles importantes et extraordinaires. Imagine-toi donc mon inquiétude, mon appréhension, à l'idée qu’il me fallait parler d'une si grave affaire, dans une pareille assemblée, en présence de l'empereur. Sans doute j'ai pris la parole 2 plus d'une fois au sénat; je dirai même que c'est là que je suis d'ordinaire écouté avec le plus de bienveillance; et pourtant, comme si tout eût été nouveau pour moi, tout me donnait une appréhension inaccoutumée. Outre les motifs que je viens de dire, je me sentais impressionné par le caractère épineux de l'affaire. J'avais devant moi, comme accusé, un homme qui avait tout récemment encore rang de personnage consulaire, de fonctionnaire chargé des repas sacrés 8 , et qui n'était plus ni l'un ni l'autre.

C'était par conséquent une chose extrêmement délicate que d’accuser un homme déjà condamné, sur qui sans doute pesait la plus grave accusation, mais que protégeait aussi la pitié excitée par une condamnation devenue presque un fait accompli. Cependant, de mon mieux, je réunis toutes les ressources de mon courage et de mon intelligence et je me mis à parler au milieu d’une attention dont la bienveillance égalait la grandeur de ma propre émotion. Je parlai durant près de cinq heures. En effet, aux douze grandes clepsydres qu’on m’avait accordées d’abord, on en ajouta quatre; tant ces conditions, qui, au moment de parler, me paraissaient gênantes et contraires, se trouvèrent finalement favorables. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’empereur montra pour moi tant d’intérêt, tant de souci, je n’ose dire de sollicitude, qu’il chargea plusieurs fois mon affranchi, placé derrière moi, de me conseiller d’épargner ipa voix et mes poumons, quand il lui semblait que je devenais plus véhément que ne le permettaient mes faibles forces.

Notes. — 1. Celeberrimus cetera frequentia , litt. : eBt très abondant en affluence de toute sorte, c’est-à-dire, amène à Rome tontes sortes de gens. — 2. Agere (causant), prendre, la parole dans un procès, plaider. — 3. Septemvir des épulons, c’est-à-dire membre du collège des sept prêtres chargés des repas sacrés offerts aux divinités du capitole.

Commentaire grammatical. — 1. Dans ipse conspectus, ipse, comme souvent, distingue et isole. Ex.: ipse feci, je l’ai fait moi-même, donc sans aide, donc seul. Ici : l’aspect à lui seul (indépendamment de l’importance de l’affaire). — 2. Cum... tum , d’une part... d’autre part; non seulement... mais encore. — ■ 3. Le gérondif qui a un complément à l’accusatif « peut » ne pas être remplacé par l’adjectif verbal s’il est au génitif ou à l’ablatif sans préposition. On sent, d’ailleurs qu’avec un complément au pluriel neutre, il serait difficile et extrêmement lourd de recourir à l’adjectif verbal (Gr. § 235 et note). — 4. Le latin n’emploie jamais vos pour s’adresser à une seule personne; mais nos est assez Souvent employé au lieu de ego , par modestie. Cependant on peut admettre que Pline pense ici non seulement à luimême, mais aussi aux autres orateurs. — 5. Quin immo ou quin etiam sont des expressions très usitées au sens de: bien plus, en outre. — 6. Modo répété signifie habituelle-

ment « tantôt... tantôt »; mais parfois il conserve son sens ordinaire de « récemment » on seulement ». — 7. Ç7i... ita , au lieu de signifier « de même que... de même », signifie parfois « bien que... cependant ». — 8. Il faut distinguer soigneusement scelus , crime, de crimen, grief, accusation. Quand crimen paraît signifier crime, c’est que le crime est envisagé comme charge contre l’accusé. — 9. Minore assensu et solîicitudine sont à l’ablatif de circonstance : au milieu d’une approbation, avec une inquiétude; c’est la règle siîentio audire , Gr. § 188. — 10. Il faut rétablir ut dans admoneret (ut) consulerem ; c’est la règle oportet dis cas (Gr. § 276) qui est étendue par certains auteurs à un grand nombre de verbes.

Comment aies littéraire. — 1. Les mots peculatus (péculat) et pecuniae repetundae (concussion) sont souvent traités comme synonymes, mais le premier ( peculatus ) s’applique plus spécialement au fonctionnaire qui s’approprie ce qui appartient à l’Etat ou aux dieux, le second au magistrat qui, à la faveur de ses fonctions, extorque de l’argent. — 2. Le sénat n’avait en principe aucune juridiction, mais peu à peu il prif l’initiative des poursuites en cas de crimes très graves, commis t par des magistrats ou des sénateurs. On se rappelle l’affaire de Catilina. Bien que le sénat eût délibéré sur le sort des conjurés, on reprocha à Cicéron d’avoir fait exécuter des citoyens romains illégalement (tndicta causa). Sous l’Empire, toute l’autorité judiciaire est entre les mains de l’empereur et le sénat n’est plus que l’exécuteur de ses volontés. — 3. Pline fut, pour ses contemporains, surtout un orateur et un avocat. C’est son talent de parole qui le conduisit à la carrière politique et administrative, qui alla pour lui jusqu’au consulat et se termina à sa nomination au poste de propréteur de la Bithynie et du Pont. Pline l’Ancien, qui était l’auteur d’une sorte d 'Institution oratoire , avait sans doute soigné cette partie de l’éducation de son neveu. Pline le Jeune débuta au barreau à 19 ans, sous Titus. Il plaida souvent, mais il n’insiste pas dans ses lettres sur les causes civiles dont il fut chargé. Il ne regarde guère, comme dignes d’intéresser la postérité, que les procès criminels intentés à des sénateurs devant le sénat lui-même, tels que celui de Priscus, dont il s’agit dans ce passage. — 4. Pline est ici, comme souvent, très soucieux de se faire valoir. S’il nous avoue ses appréhensions avant de parler, son émotiou en parlant, ce n’est qu’un moyen assez . candide de nous faire mieux apprécier l’importance des intérêts dont il est chargé et la solennité de la séance dont il est l’acteur principal. Il en prend occasion pour nous rappeler qu’il plaide assez souvent devant le sénat, et que les sénateurs l’écoutent volontiers. Nous apprenons aussi qu’il a parlé pendant près de cinq heures et que ses auditeurs l’ont écouté non seulement sans ennui, mais encore avec une complaisance marquée. Mais surtout, il tient à nous faire savoir que l’eip-

pereur a de délicates attentions pour sa frêle santé. — 5. Un détail de ce passage indique clairement que Pline écrit sa lettre, moins pour son ami Arrianus à qui elle est affres* sée, que pour la postérité. Il dit en effet : princeps yraesidebat , erat enim consul. Or cette lettre a été écrite très peu de temps après le procès, certainement la même année, probablement dans le même mois ( accipe quod per hos dies actum est). Or il est difficile de supposer qu’Arranius même retiré définitivement dans ses propriétés ( quamvis quietis amore secesseris) ignore gui est consul cette année-là.* On attendrait en tous cas : princeps praesidebat t est enim consul. On ne peut pas non plus voir dans ces mots une addition de copistes postérieurs, car ils sont donnés par tous les manuscrits. Il est plus simple de penser que Pline est tellement préoccupé de la gloire, qui semble être pour lui la seule forme d’immortalité, qu’il finit, quand il publie ses lettres, par oublier son correspondant pour s’adresser directement à la postérité.

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