César à ses soldats hésitants
(César, De bello Gallico , i, 40.)
Quant il eut constaté cet état d’esprit, César convoqua une réunion à laquelle assistèrent 1 les centurions de tous les manipules. Il les réprimanda sévèrement. « Tout d’abord, leur dit-il, vous n’avez ni à vous informer, ni à vous inquiéter de la direction dans laquelle je vous mène ni de mes intentions. Arioviste, durant mon consulat, a désiré vivement devenir l’allié des Eomains : quelle raison a-t-on de penser qu’il va renoncer ainsi à la légère à ses obligations d’allié? Pour moi, je suis persuadé que, quand il connaîtra mes demandes et qu’il comprendra l’équité des conditions que je lui pose, il ne voudra renoncer ni à mon amitié ni à celle du peuple romain. Si toutefois la déraison et la folie le poussent à la guerre, qu’avez-vous donc à craindre? Quelle raison avez-vous de vous défier de votre courage ou de ma vigilance ? Du temps de nos pères, nos soldats se sont mesurés avec cet ennemi 2 : or, dans la défaite des Cimbres et des Teutons par Marius, l’armée mérita autant d’éloges que le général. Quant au bruit qui court, que vous n’o-
béirez pas au signal du départ, il ne m'inquiète nullement; je sais que chaque fois qu'une armée a refusé l’obéissance, c'est qu'un revers 8 avait montré que le général n’était pas favorisé par la fortune, ou que quelque faute grave 4 avait révélé sa malhonnêteté. Pour moi, ma vie entière témoigne de ma probité et la guerre contre les Helvètes a montré que la chance ne me manque pas. Par conséquent, je vais avancer la date de l’exécution de mes projets 5 . Cette nuit, à la quatrième veille 6 , je donnerai l’ordre de marche. Je tiens à savoir au plus tôt si vous êtes hommes à obéir au sentiment de“ la dignité et du devoir ou à la peur. Au surplus, si personne ne veut me suivre, je partirai avec la dixième légion toute seule; je connais sa fidélité; elle me servira de garde prétorienne.
Notes. — 1. Adhibere, appeler (à une réunion). — 2. Facere periculum, faire l’essai de. — 3. Male re gesta , une affaire ayant été mal conduite. — 4. Une faute grave ayant été connue; convincere avaritiam , prouver la cupidité de quelqu’un. — 5. Je vais exécuter sur-le-champ, ce que j’étais dans l’intention de remettre à une date plus éloignée. — 6. De , à un moment de.
Commentaire grammatical. — 1. On aurait dans le style direct : Ariovistus , me consule , cupidissime populi Roviani amicitiam appetiit : eux hune tam temere quisquam ab officio discesssumm (esse) judicatï Mihi quidem persuadetur v . eum neque meam neque populi Romani gratiam repudiaturum . Quod si ... bellum intulerit , quid tandem veremini aut eux de vestra virtute aut de mea ailigentia desperatis ? — 2. Dans
â uod putarent , le subjonctif indique qu’on rapporte l’opinion e César (Gr. § 285). Plus loin, au contraire, en plein discours indirect, on a cum videbatur t par une sorte d’anacoluthe qui n’est pas extrêmement rare (Riemann, Synt. lat., § 230, rem. I). — 3. La locution quod si peut se traduire littéralement par « que si ». Quod est ici une simple liaison et quod si équivaut à et, autem ,. enim . — 4. F acere periculum, faire l’essai, l’épreuve de; dicta audiens , obéissant (à l’ordre); signa ferre , se mettre en marche; castra movere, lever le camp, partir. — 5. Dans quod non fore dicto audien tes dicantur , quod signifie « ce fait que » et sert d’apposition à ea re : je ne suis pas ému par ceci, à savoir que. — 6. Nihil, dans nihil se commoveri est à l’accusatif adverbial: en rien, nullement (Gr. § 164). — 7. Quam primumy le
{ >lus tôt possible; primum est un véritable superlatif dont e comparatif est prius (Gr. § 136 : oratio sit quam brevissi
ma). — 8. Dans utrum voler et, le subjonctif est dû à l’interrogation indirecte; il n’y a donc pas lieu de le rendre par un conditionnel. En pareil cas d’ailleurs, pour rendre l’idée du conditionnel on se sert du participe futur (Gr. § 342, 2 °).
Commentaire littéraire. — 1. César nous révèle ici quelques-uns des procédés qui ont fait de lui un des plus grands conducteurs d’hommes qui aient jamais existé. Avant de raisonner, il affirme son autorité. Il remet vigoureusement? chacun à sa place et dans son rôle. Il y gagne d’emblée le prestige qui accompagne toujours une volonté énergique et sûre d’elle-même. Ce prestige acquis, il peut sans se compromettre, donner des raisons. N’en pas donner, ce serait dangereux, puisqu’il s’agit de rassurer des timides. Il sait aussi qu’il faut inspirer confiance, qu’il faut montrer aux hommes qu’on les estime, que les considérer comme courageux, comme fidèles, est le meilleur moyen de les rendre tels. Il sait faire appel à l’amour-propre et piquer l’émulation, comme le prouve la dernière phrase. — 2. L’éloquence de César est une éloquence d nomme d’affaires. Point d’argument sentimental, point de lieu commun éloquemment développé, rien qui puisse perdre quelque chose à être rapporté simplement en style indirect. Chez Tite- Live en pareil cas on aurait trouvé des maximes générales sur la discipline, des tirades émouvantes sur le courage, sur la patrie, les soldats hésitants auraient été enfermés dans un dilemme savamment construit. Ici, rien de pareil; des affirmations nettes, des faits précis, servent d’arguments. César veut-il prouver que les Germains ne sont pas invincibles? il rappelle les batailles antérieures. Veut-il vanter ce qu’il appelle modestement sa « chance? » il cite la guerre contre les Helvètes. Et toute cette argumentation, très positive, est d’une rapidité, d’une concision que le style indirect accuse encore. Les discours rapportés dans
De bello Gallico sont d’ailleurs brefs. Celui-ci, dans son entier, n’est même pas le double du passage cité. — 3. Le De bello Gallico a un but de propagande politique. César veut montrer dans ses Commentaires qu’il est un grand général, tant pas tant à la postérité qu’à ses propres concitoyens, pour mieux assurer son influence parmi eux. Il
peut sembler que ce but eût été atteint par le simple exposé des résultats obtenus ; mais César ne néglige aucun moyen d’action. Il est de son intérêt que l’on sache à Rome qu’il est bon orateur militaire, comme il était bon ora-
teur au Sénat ou sur le Forum. Il n’est pas non plus inutile à son ambition que l’on sache les raisons du prestige qu]il exerce sur ses troupes. Pour être le premier à Rome, il faut en imposer par les talents les plus variés. Il se fait orateur militaire et rapporte ses propres discours, tout comme il s’est fait grammairien dans le traité De Analoaia , tout comme il se fait polémiste dans ses deux
Anti-Coton.