VERSIONS LATINS
tier. Qui fut plus grand que le grand Pompée? Et pourtant, dans sa fuite, il dut implorer d’une voix suppliante le secours d’un client. Ce général rendu célèbre par son triomphe sur Jugurtha et sur les Cimbres, celui sous le consulat duquel Borne fut tant de fois victorieuse, Marius, dut se cacher dans la fange d’un marais, au milieu des roseaux et supporter bien des humiliations indignes d’un grand capitaine. La puissance divine se joue des choses humaines et c’est à peine si nous pouvons compter sur l’heure actuelle 3 . Si quelqu’un m’eût dit: « Tu iras au bord du Pont-Euxin et tu auras à redouter les coups partis de l’arc du Gète », — « Và, eusséje répondu, va boire ces breuvages qui purgent la raison, bois le suc de toutes les plantes qui croissent à Anticyre. » Et pourtant j’ai subi ce malheur: quand même j’aurais pu échapper aux traits des mortels, je ne pouvais éviter ceux du dieu souverain. Crains donc aussi toi-même; et, quand tu parles 4 , songe que ta situation, qui te paraît heureuse, peut se changer en un sujet d’affliction.
Notes. — 1. Tontes les affaires des hommes. — 2. On entend anssi : fait prisonnier, il accepta de l’ennemi la vie. Notre tradnetion nous semble plus naturelle : pris par l’ennemi, il supporta la vie. — 3. L’heure actuelle a à peine une certitude assurée. — 4. Dura îoqueris , on pourrait être tenté de comprendre, au moment même où tu parles, c’està-dire d’un instant à l'autre. Mais le début de la lettre ne laisse guère <le doutes sur le sens : vix equidem credo , sed et insultare jacenti te mihi , nec verbis parcere , fama refert .
Commentaire grammatical. — 1. Haud tombe toujours sur le mot qui suit; non peut tomber sur le mot qui suit, mais peut tomber aussi sur le verbe dont il est séparé. Il faut; donc toujours avec non envisager les deux cas. — 2. Quant signifie ici combien; c’est une faute grave de lui donner le sens de que, comme après un comparatif. — 3. Quem summum habet : qu’elle tient à son sommet, c’est à-dire, dont elle a le sommet sous son pied. — 4. Cui au lieu de a quo ; c’est une liberté fréquente en poésie et chez les auteurs non classiques surtout avec une forme passive composée du participe (Gr. § 185, note). — 5. Quo consuls est à l’ablatif absolu : lequel étant consul. — 6. Et en poésie se re jette* souvent, comme que, après un mot mais sans se lier à lui. — 7. On attendrait si dixisset, mais l’imparfait du subjonctif a parfois le sens du conditionnel passé (Gr. § 217, note
H). — 8 . I bibere serait contraire à la règle eo lusum (Gr. § 245). — 9. Foc timeas est la tournure régulière au lieu de foc (ut) timeas (Gr. § 276). — 10. Quidquid et | in to i ta | nascitur | Anticy ra (Gr. § 375).
Commentaire littéraire — 1. Crèsus , roi de Lydie, fut
célèbre par ses immenses richesses (environ 563 à 548 av.
J.-C.). Vaincu et pris par Cyrus, il allait être brûlé vif
quand son vainqueur décida de lui faire grâce et de le garder auprès de lui. Denys II le Jeune, fils du fameux Denys le Tyran, succéda à son père; mais, chassé de Syracuse, il dut se réfugier à Corinthe et fut réduit dans sa vieillesse à se faire maître d’école. Pompée , après avoir obtenu trois fois le triomphe, fut battu par César dans la guerre civile et réduit à demander l’hospitalité à son protégé, le jeune Ptolémée, qui régnait en Bgypte. Il fut tué au moment où il débarquait. Marins , après avoir battu Jugurtha en Afrique et les Cimbres à Verceil, dut, dans sa vieillesse, fuir
la rancune de Sylla en se cachant dans les marais de Mintumes. — 2. Ovide, dans les six premiers vers, affirme l’inconstance de la fortune. Puis vient l’énumération des exemples. Ils ne sont pas rangés strictement dans l’ordre chronologique : Marius devrait venir avant Pompée; mais peutêtre le poète, soucieux de la variété, a-t-il voulu éviter la répétition de ille en tête de deux distiques consécutifs. Revenant brièvement à son affirmation du début pour l’accentuer encore, il cite son propre cas et montre combien sa disgrâce lui eût semblé autrefois invraisemblable. Pour terminer, il applique cette leçon à son ancien ami et P invite à se montrer désormais plus retenu dans son langage. Ce développement si méthodique nous rappelle que la poésie d’Ovide doit beaucoup à la rhétorique. « Il est le premier des écrivains latins qui ait été élevé dans les écoles de déclamation (Pichon). » Il sait admirablement tourner et retourner une idée, l’enrichir par des comparaisons ou des énumérations d’exemples et surtout dissimuler la monotonie du procédé sous la variété des tours. On peut étudier à ce point de vue la façon dont il introduit chacun des quatre exemples historiques qu’il allègue. — 3. On a souvent reproché à Ovide d’avoir gâté par la rhétorique et l’esprit - précieux les plus touchantes de ses lettres d’exil. C’est un peu le cas de celle que nous avons sous les yeux. Dans ces reproches, on aurait
S u espérer trouver ou bien un appel attendri au souvenir ’une amitié d’enfance ou l’amère indignation d’un ami renié et trahi. Ces sentiments sont à peine légèrement indiqués; ce qui domine c’est une pâle leçon de morale sur l’incoDStance de la fortune, selon un plan trop prévu, avec des détails plus jolis que frappants. Il faut pourtant reconnaître qu’on trouve aussi çà et là, dans les Tristes et les Pontiques, d’autres éléments d’intérêt, « quelques brusques sursauts de fierté, de la mélancolie résignée, de la curiosité souriante pour le monde si nouveau qui l’entoure (Berthaut) ».