La guerre et le droit des gens
(Cicéron, De offici%8 % I, 11.)
Nous avons des devoirs à observer, même à l'égard de ceux qui nous ont fait quelque tort; car le droit à. la vengeance et aux représailles n'est pas illimité. Spécialement quand il s'agit de l'Etat, le droit des gens doit être scrupuleusement respecté durant la guerre. Il y a en effet 1 deux manières de régler un différend, l'un par la discussion, l'autre par la force; l'une est naturelle ià l’homme, l'autre aux bêtes sauvages : il ne faut donc recourir à la seconde que quand la première est devenue impossible. Par conséquent, on a, il est vrai, le droit de faire la guerre quand on a à défendre sa sécurité et sa tranquillité, mais la victoire une fois obtenue, il faut épargner ceux qui dans la lutte n'ont été ni cruels ni barbares. C’est ainsi que nos ancêtres ont été jusqu'à donner le droit de cité aux Tusculans, aux Eques, aux Volsques, aux Sabins et aux Herniques; en revanche, ils ont détruit complètement Carthage et Numance. Je regrette qu'ils aient ruiné Corinthe; mais ils avaient probablement quelque raison particulière 2 : sans doute la situation trop favorable de cette ville, qui risquait de l'inciter un jour à recommencer la guerre. A mon avis, il faut toujours chercher à établir une paix loyale; et s'il faut être généreux après la victoire, il faut aussi accepter la capitulation de ceux qui déposent kurs armes et se remettent à la merci du général, même si le bélier a déjà frappé leur muraille. D'ailleurs, le droit fécial du peuple romain a fort scrupuleusement défini les règles de la justice en temps de guerre. Il nous apprend 3 qu'il n'y a de guerre juste que celle qui est précédée d'une demande en réparation ou qui est signifiée et déclarée d'avance. Pompilius était gouverneur de la province 4 où le jeune Caton faisait ses premières armes. Avant décidé de licencier une légion, Pompilius congédia aussi le jeune Caton qui en faisait partie. Mais celui-ci, par
amour de la guerre, demeura dans les rangs de l’armée. Alors Caton, son père, écrivit à Pompilius d’avoir soin, s’il jugeait à propos de garder son fils à l’armée, de lui faire prêter de nouveau le serment militaire; car, le premier se trouvant annulé, il n’avait plus le droit d’en venir aux mains avec l’ennemi.
Notes. — 1. Alors qu’il y a, étant donné qu’il y a. — 2. Je crois qu’ils ont suivi, qu’ils ont envisagé quelque chose.
— 3. Ex quo, par suite duquel, grâce auquel. — 4. Pom • pilius occupait comme gouverneur la province dans l’armée de laquelle, etc. Il est plus simple de rapporter cujus à pro vincia et l’on sait qu’on disait très bien l’armée de Germanie par exemple, pour les troupes romaines qui guerroyaient dans ce pays.
Commentaire grammatical. — 1. Adversus (ou adversum) ne signifie pas seulement « contre », mais aussi « envers, à l’égard de ». — 2. A quibus acceperis , comme accepi litte ras a pâtre meo (Gr. § 177). — 3. Le génitif du gérondif s’emploie parfois au sens d’un nom : généra decertandi pour decertationis ; on dit usuellement vis dicendi f pour l’éloquence. — 4. Posterior et superior parce qu’il s’agit de deux choses (Gr. § 133). — 5. Ob eam causam, ut> pour cette raison (à savoir) pour que; la proposition avec ut est annoncée, comme souvent par ideo, idcirco ; pour ob eam causam annonçant une proposition causale, Cf. gr. § 283, note. — 6. Vivatur , passif impersonnel (Gr. § 203) : (afin que) on vive.
— 7. Nollem ( eos sustulisse funditus) Corinthum; c’est l’ellipse du verbe voisin. — 8 .Ad bellum faciendum peut signifier : pour faire la guerre; mais l’emploi de ad peut tenir aussi à une construction qui demande cette préposition : paratus ad faciendum , prêt à faire; adhortari ad faciendum , exhorter à faire. — 9. Mea quidem sententia , ablatif de relation (Gr. § 178). — 10. Habitura sit , est une forme périphrastique remplaçant le futur du subjonctif (Gr. § 342, 1°) ; le subjonctif parce que la proposition relative a le sens consécutif : une paix, telle que, etc. (Gr. § 329, 3°). — 11. Nihil insidiarum , rien en fait d’embûches, de perfidie (Gr. § 154). — 12. Consuîere alicui rei , veiller à quelque chose, alicui , sur quelqu’un ; consuîere aliquem , consulter quelqu’un (Gr. § 156). — 13. Cum.., tum, d’une part, d’autre part, non’ seulement, mais mcore. — 14. Les subjonctifs geratur ou denuntiatum sit , à cause du sens consécutif de la relative (Gr. § 329, 3°) et aussi par attraction modale (Gr. § 341, 2*). — 15. Videti a rarement le sens du passif de tndere; il est d’ordinaire un véritable verbe déponent signifiant « paraître, sembler », et quelquefois comme ici « sembler bon » : si tibi videtur , si tu le juges à propos. — 16. Scribere s© construit avec la proposition iufinitive ou aveo
ut suivant son sens; ici il s’agit d'une intention exprimée (Gr. § 275) ; ut signifie simplement « que » et non pas « afin que ».
Commentaire littérairb. — 1. Civitas , c’est le « droit de cité », c’est-à-dire la qualité de citoyen, la jouissance des droits civils et politiques avec la participation aux charges de l’Etat. Dure civitatem alicui ou accipere aliquem in ci vitatem t c’est donc admettre quelqu’un comme citoyen romain, c'est lui accorder la naturalisation. Cette acquisition du droit de cité exigeait une décision émanant de l’assemblée du peuple ou d’un magistrat expressément autorisé par le peuple. — 2. Lies Tusculans, les Eques, les Volsques, les Hemiques étaient des voisins immédiats de Borne. Ils l’encerclaient du coté de l’Orient et du Midi, tandis que les Etrusques se trouvaient au Nord-Ouest. Home naissante lutta d’abord contre ces peuples, surtout contre les Eques, montagnards pauvres et remuants, et contre les Volsques, riches et puissants. Cicéron mentionne ces peuples parce qu’ils ont reçu les premiers le droit de cité romaine. — 3. Corinthe , vaincue et abandonnée par ses habitants, fut livrée au pillage et à la destruction par Iç consul Mummius en 146. Lia même année, Scipion Emilien prit et rasa Carthage. Mais elle fut rétablie vingt-cinq ans plus tard et de vint une des grandes villes de l’Empire romain. Ce même Scipion prit en 133 , Numance , ville espagnole qui lui opposa une résistance acharnée. Elle fut détruite et la plupart de ses habitants furent massacrés. — 4. Le droit fécial est l’ensemble des règles observées par les Féciaux. C’étaient des prêtres chargés des relations avec les peuples étrangers, surtout à l’occasion des. déclarations de guerre ou des traités. L’une de leurs fonctions consistait à demander satisfaction préalablement à toute déclaration de guerre. Demander satisfaction, c’est res repetere; « réclamer les choses volées », puis « demander réparation du tort causé ». Un délai de 30 jours était accordé. — Le serment militaire était prêté aussitôt après l’enrôlement. Ce serment était une promesse d’obéissance absolue; il s’appelait sacramentum (et non jusjurandum ), parce que celui qui y manquait devenait sacer et se trouvait voué aux dieux infernaux. — 5. Cicéron exagère un peu le respectées Domains pour le droit des gens. Ils se montrèrent plutôt formalistes que profondément soucieux de justice internationale. Cependant on ne peut nier que dans bien des cas ils obéirent a des scrupules honorables et que leur manière de déclarer la guerre s’inspirait de sentiments d’humanité que les peuples modernes n’ont pas * constamment respectés. — 6. Cependant le droit de la guerre a fait de grands progrès à l’époque moderne. Il est admis aujourd’hui que la population civile doit être respectée et les droits du vainqueur sont limités par des règles précises et par des sentiments inspirés par une civilisation issue du christianisme.
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