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LOUIS LE CARDONNEL

Je voudrais en parler avec simplicité et, pour riionorer, faire effort de phrases unies, dépouillées du moindre artifice. Il semble que ce doive être d'abord le premier soin du critique en abordant cette oeuvre qui se recommande par des qualités d'élégante discrétion. Que l'émotion ne couve i)as sous ces accents, je me reprocherais comme un crime de n'en pas sentir la flamme discrète, mais réelle. Dele pratiquer un peu en se livrant à lui, vite la conquête s'achève; et l'âme devient captiver de ces nobles cris, de ces mollesses lointaines, de tout ce S(n-tilège du beau rêve latin réalisé. Que ne lui dois-je pas ? puisque, à l'époque où M. Olivar Asselin — maintenant rué aux oeuvres de mort — ''tentait de fonder son empire", il apaisait déjà les colères du lion, et que de doux animaux couchés dans le sable, le museau tendu, inquiet, se berçaient aux accords de cette lyre. Mêlé à ces souvenirs, il garde une vertu qui dé]i)asse la poésie elle-même.

Petit dieu placé en nos maisons errantes, il nous adoucit la tristesse de vivre, — et ces tentes de l'espoir, quotidiennes comme le jour et sans lendemain, il en protège rentrée, dans nos imaginations; il sourit encore; il nous assure que le songe n'était pas vain si nous en avons emporté la divine meurtrissure. Il nous fait presque un passé glorieux de l'avoir vécu avec des chansons à la bouche, du rire, des larmes, des rages mal assouvies. L'ombre de ces jours s'allonge sur d'autres routes commencées, et nous y vo^^ons transparaître, sous le mirage flottant, les dieux de la jeunesse et de l'orgueil.

Oui! oui! on se souvient de ce Le Cardonnel, de son style ailé, enveloppé de sourires et qui s'élançait, telle une gerbe d'eau pure. Rien n'était plus rafraîchissant! Cela donnait l'impression d'une voix neuve, entendue au milieu d'un rêve. On ne i^ouvait se lasser d'un charme aussi délicat et prenant; il semblait toujours trop court et l'on cherchait au bas de son nom l'écho même de ses l^aroles, cette âme qui ne se livre jamais tout entière.

C'est au ^^ Mercure de France" qu'il tenait ses assises, où, grâce à lui, la chronique religieuse conservait toute sa force dans

réclat. Il avait d'abord été très lié avec les groupes S3anbolistes; il fréquentait Mallarmé, X^erlaine, Moréas, Viélé-Glriffiu, Henri de Régnier, les autres, et participa à la fièvre de réaction littéraire contre le naturalisme. Or, un jour, il dit adieu au monde et devint prêtre. Mais la poésie restait attachée à son âme et à son esprit: il en était pétri juscpi'aux moelles. Sa collaboration au '* Mercure'' se faisait mensuelle; il publia un premier livre de poésies: *' Poèmes".

De l'Italie, il envoyait ses productions poétiques, dej^uis qu'il s'était donné à la terre classique de la beauté; — amovu'eux des ciels florentins et toscans que des génies lumineux, grandioses, ont pour ainsi dire descendus sur la terre, il compose avec eux, en les encadrant dans ses oeuvres pour la contemplation des hommes. Ce pèlerin passioimé des villes qui sont la gloire de l'esprit et de la piété terrestre, il est à Rome, Florence, Assise. Il remet ses pas sur les traces cpie François a laissées embaïunées de parfums et du sang de ses blessures. L'Ombrie connaît les triomphes de sa conversion; il y marie la muse antique à la muse chrétienne.

Sa poésie religieuse pénétrée d'humanis- \ me s'éloigne de l'idéalisme vague et confus ; c^ue tant de poètes, et ceux qui n'étaient que \i des fantômes de chrétiens, mirent à la mode. ^'

Idéaliste sons les meilleurs sens du mot, il laisse en paix Mahomet, Bouddha, les Mages; il ne crie pas avec une bouche de génisse en délire: '*L 'idéal, Tidéal, Tidéal!'' voire au ciel de Mahomet! — Il ne se déshonore pas en s 'ingéniant à méconnaître la pensée; il n 'unité pas certaine littérature de terne religiosité, futile et oléagineuse. Enfin, faut-il le dire, il n'a pas cru que des vers sur le '* Titanic" seraient le comble de l'art. Non; il tire du catholicisme ce qu 'il a de sain, de fort et de vrai, de belles images et de hautes pensées qu'il couronne de pudeur. Il est magnifique et châtié! Je voudrais transcrire en entier le poème qu'il a consacré au saint d'Assise. Mais il est trop long, vous le lirez dans le volume... François a conmiandé le sommeil à ses frères et il adresse un discoiu^s à la cigale:

O toi, dit-il, ô toi, stridente dès l'aurore,

Harmonieuse enfant, créature sonore

Que bercent les grands pins dans leur chaude

épaisseur, Musicienne d'or que je nomme ma soeur, O cigale, en vigueur allègre, qui t'égale? Vibrante, crépitante, exultante cigale, Ta voix infatigable est l'hymne de midi: En t 'écoutant crier, mon coeur rouge a bondi, Bénissant la lumière illimitée et blanche. Qui, royale du sein des Rois s'épanche.

Il parle longtemps ainsi, soulevé par l'inspiration; les dernières syllabes viennent de s'éteindre.

Il dit, il se découvre le sein,

Car son coeur brûle. Alors, s 'envolant

d'un vieux pin, La cigale, taudis qu'il se pâme extatique. Vient chanter sur le coeur du Père séraphique.

On remarquera la simplicité de ce style poétique. Nous n'avons plus affaire à un parnassien: les vases vernissés, les potiches, toutes les chinoiseries sont laissées dans l'arsenal des choses vieillotes. Il ne s'agit plus d'un peintre qui se grise de couleurs et se perd dans la magie de sa palette. Les mots font office de vérité, et, si la tentation nous suggère de les ouvrir, nous y découvrons autre chose que la grimace du rien, ou les crispations du sempiternel gobeur. Il y a, dans ces deux livres de poésie, '^ Poèmes" et ^^Carmina Sacra", la volonté i)récise d'atteindre aux vraies sources de la vie. Sous des objets divers et au coeur des rytlmies qui varient en noblesse, nous saisissons la figure innombrable de l'homme. Les sentiments benêts d'vm patriotisme de tous les jours, faux, ridicules, grotesques, si bien en cours dans un pays comme le Canada, sont étrangers à ces inspira-

tioiis. La théorie bornée d'une littérature essentiellement autochtone, sacrifiant la gamme infinie des expériences humaines, l'histoire des peuples et des individus, les civilisations contraires, à un désir niais de se contempler dans l'oeuvre d'un poète comnie en un miroir, ce n'est pas ici qu'on la pourrait voir poindre. Que si l'amour du ciel français s'exprime, il a la pudeur de sa force! Mais je crois que Pierre me présente des objections; il écume même; il s'apprête à me décerner un brevet d'hérésie patriotique. Il voit dans ces lignes la condamnation d'un sentiment qui lui a fourni des phrases et des périodes. Je touche à son trésor. Il s'exalte, il me menace. Vous m'aurez mal lu, Pierre, si vous me prêtez des désirs d'iconoclaste; je voudrais simplement vous rappeler que l'impudeur en littérature devrait exciter votre indignation, tout comme l'autre. Vous résistez, je le sais, car vos intempérances, vos passions, vos vices ont raison. De la sorte, vous êtes comme le reste des hommes, et c'est ce qui rend votre conversion plus difficile. Je i^arlerai cependant et, si je pouvais avoir raison, je souffrirais d'être accablé par vous. . . La nature canadienne, le patriotisme, le Saint-Laurent, notre histoire, nos lacs, nos montagnes, voilà des thèmes capables de devenir sublimes sous la main d'un homme de génie. Nous connais-

sons des individus aux oi^inions exclusives qui s'en vont prêchant une poésie essentiellement canadienne. C'est restreindre l'horizon. Deux ou trois poètes — les découvrira-t-on jamais f — pourraient incarner ce miracle. La Provence a son Mistral; le Canada attend encore et attendra longtemps. Pourquoi? Mon Dieu ! les difficultés, les insuffisances dans un I)ays qui n'a que le culte matériel de l'argent et de ses nombreiises hypocrisies, qu'il transf onne en vertus ; mon Dieu ! l 'horreur de penser, jointe à une vanité stupide de marchand de bretelles hindou, entre pour empêchement dans la création d'une véritable littérature. D'autres causes existent... Dédaignons d'y appuyer: ce serait inutile. L'initiative de Préchette, quelque louable qu'elle soit, est manquée ; il faut la reprendre à neuf. Nous savons cela. Le lyrisme de notre poésie officielle sur la France et différents sujets patriotiques, où tout est soufflé, déclamatoire, vain, ne mérite que la juste défiance des hommes de goût. Ce n'est pas rabaisser l'action d'un l)oète que de la recoimaître insuffisante. Ce faisant, nous parquons dans les compartiments de l'histoire littéraire le butin qui ne sert plus. Nous voulons prétendre cpie cette influence, de moins en moins sentie par tout jeune poète canadien qui s'efforce d'être, n'est guère digne de nous donner quelques re-

mords si nous nous refusons à son étreinte. Bien! ici nous paraissons peut-être accorder crédit aux apologistes de la poésie essentiellement canadienne. Ils voudront répondre que si Fréchette reste au-dessous de la tâche entreprise, il y a une raison pressante pour que d'autres sV essaient. Que non pas!

Louis Fréchette — je suis désolé que ce soit lui — nous sert à montrer la banqueroute d'une telle poésie. De même Chapman: nous le mettons à côté de Fréchette. Là où ces deux poètes ont échoué, mille autres succomberont. Une grande poésie autochtone ne peut être du ressort de tous, et un génie, qui n'est pas encore, pourra seul nous dresser ce monument. . . Il est plus facile d'être un bon poète dans l'orbe des vérités qui appartiennent à toutes les époques et la perfection a chance de naître à travers des tentatives plus modestes (1). C'est ce que je voulais dire. Le Cardonnel m'aura permis d'aller au-delà de luimême, de gloser un peu pour revenir à lui qui est toute poésie — le charme, la douceur, la vérité se jouant dans un beau génie.

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Le Cardonnel. A^oici un poète français et l'un des plus grands d'aujourd'hui, disons le

(1) Je note que cette façon d'envisager le rôle de la poésie au Canada était partagée, il y a quelques années, et avant notre séjour à Paris, par un groupe de dilettantes dont nous étions.

plus grand. Mettons à part Madame la comtesse de Xoailles. Poète français, avons-nous dit, et c'est moins paradoxal que nous ne Timaginerions de i^rime abord. Il y a en France une multitude de gens qui font des vers et Ton peut dire sans erreur que la liberté la plus audacieuse et la plus débridée habite les têtes. Bien fol serait celui qui, chez nous, se consolerait de notre indigence à ce spectacle. La mêlée enfante les dieux: ce monde en travail prépare des surprises glorieuses.

Mais où sont les vrais poètes de France? Jammes crève un peu trop de naïveté voulue. Eau de faible violette, de pervenche anémique! Il nous arrive de le juger ainsi. Ses petites chapelles parfumées d'encens prennent Pair d'amusettes pour jeunes filles. Vit-on jamais décorations de papier de soie i)rotéger, avec une telle complaisance, les petits troupeaux de brebis et d'agneaux confondus dans un bêlement unanime! Il ne faudrait tout de même pas retourner à l'enfance de la terre.

Oui, nous sommes touchés, souvent, par ce virgilien, ce chantre de la terre et du triomphe de la vie. Mais il exagère, ce nous semble, la candeur de son cime; on dirait qu'il l'emprunte à une glaneuse i)uérile et s'en pare avec une trop évidente satisfaction. Un grand charme, à coup sûr, mais dévoué à de petites,

à de miiniscules choses: un jardin ému, frissonnant de beaux lys dont la blancheur s'effare de l'indécence du soleil. . . Henri de Régnier est, lui, un magnifique exemplaire de liberté et d'audaces glorieuses. Ah! son emprise dure, ses mélancolies qui se promènent à Versailles, sur les tapis de feuilles mortes, trouvent un chemin sûr dans l'admiration. Nous l'aimons. Mais il s'agit bien de cela! Henri de Régnier est-il un poète français? Vous sentez le paradoxe? Essayons de nous entendre. De Ronsard à Moréas, la poésie française s'est acharnée à poursuivre l'accord supérieur de l'intelligence et de la sensibilité. Dans la mesure où les poètes donnaient la prééminence à la raison qui règle, choisit, ordonne, ils accomplissaient oeuvre humaine, et par conséquent française. Le beau avait sa géométrie et il en montrait orgueilleusement les parties heureuses, glorifiées par un équilibre parfait. I(d le beau est pour ainsi dire à l'état d'anarchie (2). On le voit rarement ini, total, harmonieux, mais plutôt mêlé à des éléments disparates. Et c'est ce qui éloigne Henri de Régnier de la véritable tradition française. Il est, il fut un maître. On le re-

(2) Nous avons, depuis, modifié nos vues sur la poésie française. Sans méconnaître la beauté des âges classiques, nous Hommes de cœur et d'esprit avec les novateurs, les créateurs de neuves esthétiques.

trouve parmi les grands noms du symbolisme. Mais son rôle d'initiateur le tient à l'écart de la grande tradition classique. Il y entrera, sans doute, demain, à mesure que le scandale de son époque s'éteindra dans les mémoires et que ses tentatives auront apprivoisé les pires adversaires. La tradition ne se crée-telle pas à chaque tournant de siècle f Et ce qui, hier encore, paraissait témérité, hardiesse condamnable, devient fait acquis. N 'avonsnous iràs lu que Goethe, après avoir écouté la musique de Beethoven, le traita de décadent'? Et que dût être l'opinion des moindres "? Je vous le laisse à penser.

Nous pourrio]is continuer la révision des poètes. Ces remarques nous ramènent encore à Louis Le Cardoimel, et pour le saluer comme étant le successeur de Lamartine, Moréas.

Quel ton d'autorité, dira-t-on! Voilà la poésie française digne d'être représentée par im seul honame. L'ordre latin le veut ainsi. Il paraît! La jeunesse néo-classique l'a décrété. Et comme j'ai là des amis qui me sont chers, je veux bien me prêter à des affirmations dont l'exclusivisme favorise la renommée d'un grand poète, sans amoindrir, par ailleurs, la force et la beauté d'un Paul Fort, d'un A^'erhaeren, d'un Viélé-Griffin, etc., etc. Quel latin que Le Cardonnel! Nous le redisons. Et comme je suis heureux qu'il le soit!

A coup sûr, cette intransigeance est moins urgente au Canada qu'en France. Il n'est pas si mauvais qu'en terre d'Amérique on ne veuille pas comprendre que, tout en étant fidèles aux principes codifiés, il soit défendu d'aller au-delà des limites qu'on s'est plu à fixer d'avance. On crierait à l'ostracisme, habitués à la liberté complète et surtout à celle du rien. Un jeune pays, lancé dans l'existence et qui veut se bercer de chimères et d'ambitions impossibles, n'a pas besoin d'opposer u.ne digue aux mouvements de son coeur. L'audace de la pensée constitue, qui sait? qui sait? la meilleure des vertus littéraires. Mais comme on sent bien que tout dogmatisme résoudrait mal une question d'avenir littéraire! Il y Si des intelligences qui échappent aux systèmes, aux lois, aux barrières. Leur personnalité excuse leur indépendance et souvenonsnous, suivant la parole fameuse, que ^' l'art vit de contrainte et meurt de liberté". On peut sacrifier à une telle loi avec un sourire et en prenaiit garde de s'y soumettre avec servilisme. L'inspiration, l'élan demeurent intacts: il n'est que de les surveiller sans rigorisme. n y a surtout des influences à souhaiter, certanes admirations à détruire.

Le Cardonnel, je m'en aperçois, est cause de mes digressions. Si elles étaient meilleures, je les lui offrirais en hommage.

Ce qui nous intéresse davantage, c'est qu'il est surtout un poète qui dépasse les écoles et les reconcilie toutes dans son art.

ilaintenant soyons à lui, Thonmie, à celui qui a un eoeur comme le nôtre, le mien, disputé par les fantômes de la vie, broyé, suspendu dans le vide, sanglant, déchiré.

G Toi. qu'en vain je nomme soeur En te cherchant au fond des âges, Vers le plus beau de tes visages Ecoute enfin crier mon coeur.

Supplication vraie, qui passe sur les lèvres des honnnes chaque jour, (juoique sous des formes différentes, et, souvent, jaillie d'une intelligence amoureuse qui s'entoure de silence. Vous avez recmmu lillusion, qu'elle se nomme amour ou fenmie, iDareille à ce vaisseau-fantôme qui ]ious engloutit dans la mer, transis par la mort.

Voyez conune les thèmes épuisés de la nature refleurissent sous sa main.

Ah ! mourante beauté des branches, gloire brève î

Et ceci, relu j^ar quelqu'un qui croit se connaître :

Après elle, traînant de pleurantes cohortes D'espoirs, pareils aux feuilles mortes.

Yoici qu'elle revient, la chère ensevelie? Et vous pouvez bien vous enfuir, feuilles mortes, Lambeau du manteau d'or de Tannée abolie: Je la verrai toujours passer, l'Ensevelie, Qu'environne un troupeau pâle d''extases mortes.

Encore :

A cette heure un langage humain serait profane, Mais nos âmes sauront bien se parler:

Comnie les fleurs il faut en silence exhaler Nos haleines, dans l'air où la sainte nuit plane Oublions et la chair que sa démence damne Et Tesprit d'où l'orgueil ne veut pas s'exiler.

On croirait que Béatrice et Dante vont reprendre leur colloque d'amour.

Et tandis que leur vient lointainement, d'une onde Peut-être faite avec des larmes d'autrefois. Une fraîcheur plus pure aussi que toute voix, Même de cygne dont le dernier chant s'exhale, Ils regardent sur la forêt paradisale, Sur la forêt de lys qui parfume le ciel. Les nuages dormir dans le soir immortel.

Je loue le poète de n'avoir pas oublié le roi Louis de Bavière:

0 vous, qui devançant Tinéluctable Loi,

Avez étroint la Mort au lit d'une eau profonde,

Bien qu'ici-bas, Louis, vous ayez été roi,

Votre royaume, à vous, n'était pas de ce monde.

Un mâle Enchanteur vint, (|ui, par des sons, rendit

A vos songes Tantique et glorieux domaine,

Et le magicien, que tous avaient maudit,

Vous dédia son oeuvre, au mépris de la haine.

Vous fûtes entraîné par le sabbat vainqueur,

Poussant votre cheval à travers les bois sombres :

Les Mânes et la Nuit vous ont pris votre coeur

Car ce n'est pas en vain qu'on provoque les Ombres.

Vous qui les adoriez, elles vous ont dompté.

Vous n'avez pas connu l'ardeur silencieuse

De ceux dont l'âme étrehit la chaste vérité;

Vous avez écouté FOndine astucieuse.

Et maintenant, après tant de songes soufferts.

Peut-être, prisonnier d'un passé qui vous brûle,

Vous revenez, quand vibre en vos châteaux déserts

Le cri walkyrien des paons, au crépuscule.

Il n'est rien d'aussi riche, d'aussi rare et de ]3lus simple. De tels vers offrent une saveur d'idéalisme qui n'a pas encore été goûtée. Invitons ceux qui se sentent une âme poétique à venir à cette source. Gardons-nous, cependant, d'être de petits Le Cardonnels.

C'est trop facile. A un versificateur de talent, tout est possible, voire d'être tous les poètes à la fois. Quand nous parlons mal de

Eodeiibach, c'est dans une intention préventive, si Ton 23eut dire: Rodenbach a son prix. Craignons le jonr où, sous les feuilles de choux de notre grand pays, fertile en légumes, Ton verra apparaître des petits Maeterlinks, des petits Rodenbaclis, des petits Henri de Régniers, des petits Le Cardonnels, etc., etc., etc. Ce sera un spectacle à hérisser les cheveux des moins honnêtes gens. Le Canada, quoique jeune, a commis tellement d'indécences en raison sans doute de sa jeunesse, qu'il deviendra nécessaire, de plus en plus, de le mettre en garde contre une fécondité simiesque.

Du domaine des sensations physiques et morales. Le Cardonnel extrait le fin, le délicat, ce qui, des sentiments uniA^ersels, éprouvés de tous, émerge en grandeur. Et voilà le règne de l'âme, compris, vu, cerné.

Ceux qui désirent l'empire de l'intelligence et refusent au sentiment le droit de s'épancher ce pendant qu'ils ne mettent aucune borne à l'intempérance de l'esprit pur, peuvent être satisfaits: Le Cardonnel, en plusieurs endroits de son oeuvre, ne choquent nullement ces théoriciens qui s'efforcent de substituer à l'émotion la forme géométrique de l'idée.

Tous se sentiront intéressés, séduits, re-. mués ])ar cette belle force poétique, idéaliste ou intellectuelle, suivant le quart d'heure,

ans cesse repliée sur elle, eomme une belle éesse qui se maîtrise malgré ses dons.

'a, pars et meurs tout seul en récitant des vers. 'e sont troupeaux encore, les C^'gnes du Caystre".

On dit que Le Cardoimel se promène dans ïs rues de Rome, la tête haute, murmurant es vers, perdu au milieu de la rumeur de la ille latines Ce ciel si pur, si bleu, et sur lequel e détachent, écroulées, parlantes, les ruines es temps anciens, doit composer un cadre armonieux à ce rêveur. Il y promène le paraoxe sanglant d'être un poète dans un prêtre, t, sous la misère de l'homme, mie âme cherheuse de beauté.

Tel qu'il est, vibrant ou abattu, religieux t humain tour à tour, il réalise un dualisme ommun à tant d'autres, mais qu'il finit touours, par résoudre, lui, dans un cri qui est m chant.

CHARLES PEGUY

Pour ISAÏE NANTAIS

CHARLES PEGUY

' ' Ave,z-vous appris quelle a été lu cause de la guerre actuelle? Si oui, je vohs engage à la publier, car personne ne la connaît, autant que je sache. Cette guerre n'a été causée par rien de particulier, mais par tout en général. En Europe, il s'était produit d'une façon toujours croissante, une atmosphère de suspicion mutuelle, un échange de conjectures sur ce que tel ou tel gouvernement allait faire, tin entrelacement d'alliances et d'ententes, un complexe. . . d'intrigues et d'espionnage. Un tel état de choses devait inévitablement cnirainer vers l'ahime, ttn jour ou l'outre, toute la portion de la famille humaine qui vit de l'autre côté de l'Ail an tique."

WOODROW WILSOK.

CHARLES PEGUY d)

On voudrait, pour vous. Mesdames, cha- [ue fois qull nous est donné de sacrifier aux aots et à la forme, des harpes, des lyres et des lûtes. C'était, naguère, un désir de Tabbé irratry qui, pourtant, possédait des grâces ['état. Soumis, en notre qualité de laïque, aux ites de la profanation, à plus juste titre, le aême désir nous presse, nous fait remords de le pas traîner sur nos pas un cortège de muiques apprivoisantes qui enchaîneraient votre uffrage.

Mais l'heure n'est pas à la police des ûots, à la joie de les choquer ensemble pour es plaisirs aléatoires de l'oreille, au frisson iirtif des nerfs; l'heure est au courage, aux :fforts pour découvrir la vérité. Je n'ignore

(1) Cette eonféreHce a été lue à Québec et à Montréal.

pas que les idées, dans leur ronde poursuivie, soulèvent la poussière de sang qui dort au fond de l'histoire des lionunes, et vous savez que je n'en peux rien. Un fatalisme étroit préside à leur évolution, à leur manège effrayant et sublime. Le monde, cependant, leur doit de multiples et nécessaires figures; et s'il y a eu des mart3a's, des apôtres et des saints, c'est que, jaillissant chez certains êtres, condamnés à l'avance, elles y créaient le délire, la douleur, la raison et l'avenir. Tout individu, si minime soit-il, apporte, par des témoignages successifs, écrits ou parlés, une angoisse qui, bien avant Pascal, cohabitait dans l'homme, et promenait le pardon chez cet être de défaillances et de boue. Je vous dédie cette angoisse en signe d'hommage. Je me flatte qu'elle pourra m 'excuser de vous offrir, en toute sa crudité, certaines visions du monde et des choses.

Diverses légendes se sont croisées autour du front de Péguy pour lui composer je ne sais quelle auréole de catholicité intégrale. Rien ne nous paraît plus sujet à caution et qui demanderait une prudence plus avertie, idIus

sévère: nous voulons essayer de nous soumettre à notre sujet, et nous efforcer de ca^Dter la véritable physionomie de cet écrivain, qui n'est pas celle que lui ont gratuitement dessinée les réactionnaires, ou d'exhubérants patriotes. Le vrai Péguy est étranger à ces milieux-là. Il se sentirait dépaysé en pareille compagnie; il y serait, sans doute, respectueux l)ar élégance ou ironie, ou encore par douceur naturelle, et parce qu'avi fond de lui-même naissait une sorte de scepticisme, toujours latent, qui lui rendait chères les manifestations variées de l'animal humain. Mais, enfin, il ne serait pas chez lui, mais chez les autres, et je le vois gêné, presque effrayé de tant de superbe chrétienne, d'assurances granitiques et d'omnipotentes contradictions. Je l'entends rire silencieusement dans sa barbe: un rire par delà les magnifiques candeurs, un rire qui souffre d'être si profondément sceptique.

Non, ce catholique a du 89 dans la tête et dans l'âme: et ceux qui le tirent à eux feraient bien de s'inviter à la prudence, car ce catholique pourrait leur jouer de méchants tours. Disons-le sans sourciller en souvenir

des évolutions et des batailles de la foi: la libre-pensée est éternelle comme le catholicisme. Un nouveau saint de la Marne ne changerait rien à cet inflexible destin de la croyance hiunaine. Depuis Luther, il n'apparaît pas qu'elle ait jamais été irrémédiablement vaincue. Elle s'est modifiée comme toutes les religions de l'esprit, mais elle ne saurait mourir. La guerre même, l'eussiez- vous cru*? ne l'a pas tuée, quoique, en certaines âmes inqualifiables, avides de prétendues renaissances morales, elle ait été souhaitée, préparée, voulue pour cet office.

Le catholicisme mystique de Péguy est le parent direct de celui de ces moines audacieux et pervers du Moyen Age, qui semaient sur la pierre des cathédrales l'insolence de leur esprit et leurs inquiétudes charnelles. Et c'est très bien ainsi: ces chimères, ces guivres, ces femelles réduites à l'oeuvre de chair, ces mâles intempérants et intempérés, ne vous semblent-ils pas sculptés, éternisés dans la pierre, l'éternelle mascarade de riiumanité. Je trouve cela ravissant !

Non loin de blâmer l'inquiétant catholicisme de Péguy, je le loue, car il est un hom-

mage détourné à raudace, et, tout simplement, à la vie. Mais, par exemple, je veux Houiire et contester lorsqu'on tente de faire de l'écrivain de '* Notre jeunesse" un nouveau saint, un saint commode, maniable à merci, et hostile à l'esprit d'examen.

De ces ouvriers du Moyen Age, il paraît avoir hérité l'audace anxieuse et l'esprit ironique, en même temps que respectueux. Mais ce respect ne se détache pas d'une liberté qui s'exerce envers et contre tous. Il en est conditionné, et pour un saint, à coup sûr, accablé. Mais j 'anticipe vraiment trop, et je tiens expressément à épuiser, sans plus de retard, les raisons de dissidence qui existent entre lui et nous. C'est là scrupules de probité sonmaaire. Péguy ne peut être entièrement, à nos yeux, un type complet de la France d'hier: c'est, durant l'époque la plus féconde de sa vie, un révolutionnaire à tendances conservatrices, et nous n'aimons que les révolutiomiaires purs, intégraux ... Et malgré cela, il intéresse, amuse, divertit, et touche parce qu'il est illogique et se dresse de tout lui-même, et à son insu, contre l'avenir. Et il s'adomie à son erreur

avec une joie mêlée de mysticisme et de conviction, n s'est écrit à lui-même et pour les autres de sa foi, — ceux ^qui sont des mélanges de conservateurs et de révolutionnaires, — une série de cahiers où son opinion adoi)te les couleurs variées du mot, du verbe et des phrases. Et quel mot! Et quel verbe! Et quelles phrases! Revêches, oh! certes, mais qu'il par- -sdent à dominer, à étreindre.

Vous comprenez que, ne partageant pas les illusions héroïques de l'heure présente^ c'est de l'homme que j'essaierai de vous parler, de ce pauvre volontaire qui s'est voué aux oeuvres de l'esprit et de l'âme, et, avant de finir, du poète de Jeanne d'Arc.

D'abord, je veux vous le présenter au physique, énumérer chacun de ses traits, vous faire sentir cette espèce de bonhomie cocardière, loyale, clémente, inscrite en sa figiu^e. Je le revois encore, enveloppé dans un manteau sévère qui lui donnait l'aspect d'un moine laïque. Je le revois, sous les arcades de l'Odéon, à l'affût des nouveautés livresques, ou au bras d'un de ses disciples. Nous disions^ à voix basse, mi-curieux, mi-railleurs: '* C'est

Péguy!" Et il passait drapé dans sa glorieuse et riche pauvi^eté.

Un de ceux qui Tout bien connu, M. André Suarès, nous en a esquissé un portrait ressemblant. Vous m'excuserez de Texaminer devant Yous: on n'a guère mieux réussi, à son sujet, de rejoindre, à travers les traits de l'homme, la substance morale dont il est sustenté.

*' C'était un petit homme, ni brun ni blond, de coukur indécise. Un peu voûté, la mine assez soucieuse, le corps porté en avant, ne regardant guère autour de soi. La tête baissée le plus souvent, voyant peu, ou laissant îe regard s'évader en Tair par le défaut du binocle. Les épaules tombantes, l'air effacé plus que timide; leï jambes courtes, les bras longs. Une assez forte tête, d'un beau dessin, bien ronde et qui demain eût été bien polie: le cheveu déjà rare; le teint brouillé et souvent jaune, à tout ennui la bile en mouvement. Il était usé par la vie plus que vieilli; et vers quarante ans, il a commencé d'être malade.

'* Maigre sans le paraître, et plus robuste qu'où aurait cru. Il gardait de la jeunesse dans la tournure. Rien de lourd, on sentait l'homme qui marche et peut marcher beaucoup. Les mains bonnes, sèches et chaudes.

"Il avait de fortes mâchoires, l'inférieure bien

suspendue, bien accrochée à la charnière, et faite à ne pas lâcher le morceau.

''Le bas du visage eût été dur sans la bonne barbe, ni soyeuse ni épaisse, de ton incertain, châtaine par temps sec, et les jours de pluie, couleur de chaume vieux, de glui plutôt, comme la paille de seigle, tantôt brune, tantôt grise. Cette espèce de barbe est celle des chemineaux. Elle a les reflets de la route.

''Les yeux de Péguy démentaient toute méchanceté, même dans la violence. II avait assez de bonté pour ne pas prétendre à être bon; mais avec ses yeux4à, il aurait pu faire du mai sans cesser d'être brave homme. Doucement bruns et marrons, souvent éteints, la prunelle lasse ; parfois lumineux, jamais étincelants, ils disaient une vie plus longue que les années, beaucoup de recueillement, beaucoup de souci. Leur propre lueur était celle de l'espérance. Ils avaient aussi la douce malice et la raillerie qui l'est moins; de loin en loin, la complaisance et même le rire joyeux. Un jour j'ai vu les yeux de Péguy sur ses enfants, avec quelle pensive tendresse. Leur colère était triste, moins de rudesse que de dégoût. C'étaient les yeux du serviteur fidèle ; ils avaient l 'amitié des yeux parfaits des chiens. Telle était la bonté de ces yeux et la foi, que Péguy regardait rarement les gens tout droit, dans la face : il

se fût trop livré. Il n'aurait plus été libre ni de vouloir ni de dire non. Or, il était très capable d'un jugement, d'un châtiment et d'un refus. S'il avait fait exécuter un coupable, il ne l'eût regardé en pleins yeux qu'au moment de la mort, pour lui pardonner d'ailleurs plus que pour lui demander pardon. De la sorte, il a pani fuyant à ceux qui raimaient pas."

Mais lui-même, Mesdames, Messieurs, a pris soin de se dépeindre. Et le passage est tellement significatif, il nous donne aussi, en même temps, de façon si curieuse, la manière d'écrire de ce maître, que je ne résiste pas à la joie de vous lire cette page.

"Vous êtes un doctrinaire, (Halévy), j'entends que de race vous êtes doctrinaire. Et moi. Moi vous le savez. Voyons, vous le savez bien. Tout le monde le sait.

"Moi vous le savez bien. Les tenaces aïeux, paysans, vignerons, les vieux hommes de Vennecy, et de Saint-Jean-de-la-Braye, et de Chécy et de Bou et de Mardié, les patients aïeux qui sur les arbres et les buissons de la forêt d'Orléans et sur les sables de la Loire conquirent tant d'arpents de bonne vigne n'ont pa*j été lon«gs, les vieux, ils n'ont pas tardé; ils n'en

ont pas eu pour longtemps à reconquérir sur le monde bourgeois, sur la société bourgeoise, leur petit-fils indigne, buveur d'eau, en bouteilles. Les ancêtres au pied pertinent, les hommes noueux comme les ceps, enroulés comme les vrilles de la vigne, fins comme les «arments et qui comme les sarments sont retournés en cendre. Et les femmes au battoir, les gros paquets de linge bien gonflés roulant dans les brouettes, les femmes qui lavaient la lessive à la rivière. Ma grand-mère qui gardait les vaches, qui ne savait pas lire et écrire, ou, comme on dit à l'école primaire, qui ne savait ni lire ni écrire, à qui je dois tout, à qui je dois, de qui je tiens tout ce que je suis. Ma grand 'mère aussi savait compter. Elle comptait comme on compte au marché, elle comptait *'de tête, par coeur". Mais je ne sais pas comment elle faisait son compte, la brave femme, c'est lé cas de le dire, elle n'a jamais réussi à compter que dans les dernières décimales. Vous savez que je me suis un long temps défendu. L'homme est lâche. C'est ici, c'est en ceci que je fus traître. Et en ceci seulement, L'Ecole Normale, (la Sorbonne), le frottement des professeurs m'avaient un long temps fait espérer, ou enfin laissé espérer que moi aussi j'acquerrais, que j'obtiendrais cette élégance universitaire, la seule authentiijue. La seule belle venue. Vous connaissez le fond de usa pensée. Mes plus secrets espoirs ne vous ont point

échappé. Les rêves de mes rêves ne vous sont point cachés. Eh bien, oui, je le dirai, j'irai jusqu'au bout. De cette confession. Puisqu 'aussi bien vous le savez. Eh bien oui, moi aussi j'espérais qu'un jour j'aurais cette suprême distinction, cette finesse, cette suprême élégance d'un (Marcel) Mauss, (pas le marchand de vin), la diction, la sévère, l'impeccable, l'implacable diction, la finesse d'un '* Boîte-à-fiches". A cette expression, à ce lourd surnom trivial, à cette grossièreté vous reconnaissez que je ne me défends plus. Quarante ans est un âge terrible. Je me défendais aussi d'être peuple, d"* avoir l'air" peuple, il faut le dire, pour une bonne raison. 11 faut tout dire, même ce qui est bon. Il n'y en a pas tant. Eh bien je me défendais parce qu'étant peuple naturellement je n'exècre rien tant que de le faire "à la populaire". Ceux qui le font à la "peuple". Et même "à la démocratie''. J'ai horreur de cette sorte de pose. J'avais donc peur de poser de cette sorte de pose. Mais il faut me rendre. "Quarante ans sont passé". A présent, il faut me rendre. Il faut que je capitule. Cette élégance de Mauss. On ne peut rien vous celer. Le rêve de mes nuits sans sommeil, l'image de mes nuits de fièvre. Cette élégance de Mauss, il n'y faut plus penser. Cette élégance de Mauss. il y faut renoncer. Ce fin du fin, ce fin profil, ce regard noble, assuré, nullement voyou, ce langage fleuri, ces

lèvres amènes, ce veston démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère, cette barbe bouclée, ardente blonde, flavescente ardesceute, flavescente ardente rouge, bien taillée quadrangulairo descendante, diminuée descendante, secrètement rutilante, cette moustache non pas précisément, non pas vulgairement, non pas grossièrement conquérante, mais triomphante royale, presque de même couleur, ce long pantalon sociologue, ces manchettes républicaines, ce fin pli vertical du pantalon si également, si équitablement rémunérateur, ce fin parler haut allemand, ce teint de lis et de roses, il y faut renoncer. Ce gilet chaste mais voluptueux. Quarante ans est un âge terrible. Car il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge implacable. 11 ne se laisse plus tromper. Il ne nous en conte plus. Et il ne veut plus, il ne souffre plus qu'on lui en conte. Il ne cache rien. On ne lui cache rien, lî ne nous cache i)lus rien. Tout se dévoile ; tout se révèle. Tout se trahit. Quarante ans est un âge impardonnable., ee qui, dans le langage du peuple, Halévj', veut dire qu'il ne pardonne rien. Car c'est l'âge où nous devenons ce que nous sommes. Or, ce que je suis, Halév/, il suffit de me voir, il suffit de me regarder, un instant, pour le savoir. Un enfant y pourvoirait. J'ai beau faire; j'ai eu beau me défendre. En moi, autour de moi, dessus moi, sans me demander mon avis tout conspire, au-

dessus de moi, tout concourt à faire de moi un paysan non point du Danube, ce qui serait de la littérature encore, mais simplement de la vallée de la Loire, un bûcheron d'une forêt qui n'est pas même l'immortelle forêt de Gastine, puisque c'était la périssable forêt d ^Orléans, un vigneron des côtes et des sables de Loire, etc., etc.'*'

Vous le connaissez maintenant, ou du moins, vous croyez le connaître. Quelle illusion ce serait que celle-là! Et comme ce paysan qui se dit fruste, mi ipeu du Danube, recèle en son être des finesses d'âme et d'espht! Comme il est apte à embrasser des vérités entières et d'aller jusqu'au bout de l'histoire. Et son courage moral fait équation avec la virilité, la hauteur, l'acuité de son intelligence: c'est un homme-statue, sauf quelques parties dégradées, et souvent contestables. Il se tient, cependant, droit, inflexible dans ce qu'il croit être la lumière et la splendeur de la lumière. Il y plie ses volontés, les ardeurs de son âme, et sa foi brûle en affirmant sa force. Par bien des côtés, c'est un homme de l'avenir et qui s'efforce de s'arracher aux prestiges du passé, quoiqu'il y soit ramené par l'étroitesse du

génie français, si essentiellement conservateur. Cet liomme-là, qui désire, néanmoins, se transfoiiner en prophète, nous le chérissons. Car il chevauche une tradition qui s'avance, non immobilisée dans les routines, les vieilles haines consacrées par Tusage et si indignes du véritable civilisé.

Voyez! il n'est guère empêché, malgré ses limitations, de saluer le monde moderne, de nous en dénombrer les grandeurs, les tourments, les surprenantes vicissitudes, la joie lyrique qu'égale, chez certains êtres inquits, un pessimisme actif, qui s'épanche en créations.

Voyez comme il sait rire et s'amuser! Et, à d'autres heures, sous les aspects d'un vengeur, il vient à nous: les pages sur 1"* Argent" et la *' Misère" dégagent une apreté verveuse qui s'élève à la grande éloquence. Il signale, à notre colère, les variétés de t^a^annies et de cruauté qui sévissent contre les hommes.

Et surtout, il est immensément bon: il nous le dit presque, tant cela est vrai. On a toujours tort de l'être, sans doute, et les brutes ne se gênent vraiment pas de nous l'appren-

dre. Cette bonté, j'allais dire cette candeur, ne s'isole pas: elle se fait toute à tous, si désillusionnée soit-elle, si incapable d'être trompée, par les filous bardés de fil blanc, et ces acarus stériles, fangeux, qui singent tout, la gloire et le labeur des autres, la liberté, l'amour, la vérité et jusqu'à la moralité elle-même.

Cette bonté, qui s'alai-me, va descendre des hauteurs de l'esprit critique sur la foule, sur la société; et la question sociale ne saurait être résolue, à ses yeux, que par la bonté et le mysticisme de cette religion: tout autre remède n'est que panacée dérisoire. Et c'est, sans doute, pour établir le règne de l'âme au-dessus de la matérialité sourde et improductive que Charles Pégu}' s'ingénie à dresser une mystique. Là, il est parfait, beau et durable comme le vrai. Toute objection s'éteint; on écoute sans chicaner ce docteur ès-sciences sociales et politiques.

Ce dont il faut le louer, c'est qu'il se î)rotège du sot préjugé antisémite et que ce rêveur, susceptible d'être aveugle au miracle des Juifs, ait salué la valeur de ce grand peuple. Il savait bien que, si les israélites ont cru-

CANADIANA Ottaviens|5^

cifié Jésus, les autres peuples auraient pu accomplir ce geste avec tout autant de facilité réjouie.

Ce dont il faut le louer par-dessus tout, c'est de sa mystique révolutioimaire qui, en ce moment, sur les champs de bataille français, enfante des prouesses miraculeuses: de cette mystique qui ne s'adresse pas seulement au gouvernement de la nation; de cette mystique qui veut le bien de la France et de Thumanité, à l'Europe et à tous l'affranchissement des tyrannies; de cette mystique qui appelle à la création du bonheur humain toutes les bonnes volontés; toutes les volontés qui deviennent fortes à force d'être bonnes et qui sont bonnes i3arce qu'elles vont chercher en elles-mêmes, dans leur élan instinctif et créateur, la force d'être bonnes, de glorifier la bonté, de la faire descendre dans l'âme de ceux qui sont déjà bons ou qui désirent l'être; de cette mystique qui a pour parents aussi bien Michelet que Jeanne d'Arc et qui, de tous les apports en apparence contraires, parvient à fonder ime belle unité. Mysticisme puissant, tumultueux, actif, qui possède son ordre inté-

rieur et opéra le merveilleux des grandes journées de Jeimnapes et de 1915. Mysticisme aux ailes ouvertes par le vent du large, des horizons en flammes qui, finalement, suscitera le triomphe de la France avec la notion lumineuse et féconde de la liberté, — pour elle et le reste de l'univers. Cela en dépit de ceux qui s'acharnent à regretter le passé quand le présent est beau et nous offre le spectacle d'une grandeur spirituelle qui n'a rien à envier aux siècles défunts.

Grandeur appuyée sur l'avenir et renfermant en elle l 'espoir que la gerbe des libertés recueillie par les dieux et les libérateurs rayonnera, enfin, sur les peuples avides de salut.

De quoi n'est pas composée la mystique de cet homme, de ce maître ? De tout, des souvenirs de l'histoire, du souffle vivificateur que l'idéalisme faisait passer sur le front des prophètes, de la brise qui soulevait les cheveux de la Bergère, lorsqu'elle conduisait ses agneaux boire aux fontaines, de la fièvre d'un Michelet écrivant l'Histoire de France, de la protestation des âmes libres qui durant l'Affaire se coalisèrent afin d'empêcher la

eondaiiuiatioii d'un umocent, devenu en l'espèce, et par Taveugle loassion anti-juive, le bouc émissaire de toute sa race, etc. De ce mysticisme qui est une belle religion et qui, d'un vol rapide, négligeant les contingences vulgaires et les vains apparats, se réfugie au coeur de la pauvre humanité et lui propose des raisons de monter vers la justice. Quelle est donc cette mystique politique? Nous allons, au moyen de textes, préciser davantage.

Charles Péguy possédait ime âme laïquement religieuse. La beauté de sa vie et de son oeuvre s'amplifie de l'ardeilr fiévreuse qui commande à ses ]3ensées et à ses actes: il est mû par les forces de l'âme, les vertus intérieures. Et son rêve le plus attendri fut de s'imaginer que les hommes ordinaires se peuvent résoudre, quand les tentations s'appellent et se répondent, à l'abnégation d'une vie d'amour. Idéaliste acharné à pétrir l'immonde matière, à la vivifier, à la modeler sous le souffle de rintelligence avec des mains élues, divinisées par la grâce du travail; magnifiqucî ouvrier qui s'avance au milieu des hommes, l^ortant son rêve comme un flambeau sacré.

Il sait, pourtant, le divorce de l'esprit et des réalités: il n'en veut prendre son parti. Au contraire, s'il subit amèrement, sans doute, la défaite de l'idéal chez les autres et pour lui-même, il tâche, néanmoins, de sauver les dieux de sa jeunesse et de son espoir. Ame de moine laïque et qui dévoile dans le siècle des vertus d'un autre âge: il tient à la vie abstraite et, aussi, sensible. Mais ])o\it que la misérable vie, imposée à tous, soit un chef d'oeuvre, il corrige avec ses conceptions ce qu'elle offre de barbare, de désordonné, ce qui la dévoyé et l'abaisse. Il ne consent pas à ce qu'elle réalise un tissu de jours ternes et vides, qui coulent uniformes, les uns a])rès les autres, indifférents aux lueurs du ciel, et privés de ce soulèvement divin qu'impriment à la matière une grande pensée, une foi, ou les élans d'un coeur affamé de perfection. S'il ne s'écrie 2)as avec Claude Saint-Martin, un autre mystique, que *' l'homme naît et vit dans les pensées", comme lui, du moins, il ira chercher dans la pensée le rayon qui abolit la vulgarité des action quotidiennes. L'esprit n'est pas sa règle exclusive ; il en use pour ennoblir l 'existence, lui assurer une orientation magni-

fique et impérissable. La eouroiuie (iherchée et cueillie, c'est l'intuition, érigée en règle souveranie de l'acte: un bas matérialisme amiihile la volonté, éteint l'enthousiasme, emprisonne l'individu au filet des crimes et de l'abjection.

Sur quelles bases repose donc ce mysticisme de Péguy? Point de vague aspiration de J ame, de constniction artificielle de l'esprit. Il offre des précisions; il table sur le réel; il est tout baigné de christianisme. Vraiment,' c'est du christianisme modernisé, appliqué aux revendications sociales, et pour tout dire pas entièrement neuf: droit commun, charité,' équité, et ceci déjà moins ancien, moins ancien, moins ancien, égalité, non pas au sens démocratique, vicié par les politiciens qu'aveuglent de sordides intérêts, mais "au sens d'équilibre parfait, d'horizontalité parfaite dans la justice." Il souhaite, appelle "un niveau de la justice"; il jette dans la lutte quotidiemie les virtualités de son âme en vue de réaliser le royaume de la justice et de la vérité sur la terre. C'est un peu moins "chrétien" je veux dire trop "chrétien"; on entend là!

dans ces mots, le eri de la misère sociale, qui, mon Dieu, au cours des siècles, a été si peu entendu, écouté, à cause de l'effrayant égoïsme, des préjugés de caste, et de ces fausses noblesses marinées dans leurs idées acquises.

Les inspirateurs de sa foi, les maîtres de Tauteur de l'apologiste de Bernard Lazare, ceux qu'il déclare avoir été les penseurs et les chefs républicains, les fondateurs de la République, ce sont : Quinet, Raspail, Blanqui, Fourier. Car, ne l'oublions pas, Charles Péguy fut toujours un '^affreux" révolutionnaire. Je dis *• affreux" pour vous. Moi, je ne suis pas effrayé. Il y a des révolutionnaires qui sont atroces, sans doute, comme aussi certains conservateurs, presque tous atroces, presque tous, ces derniers, mais il en est qui sont très approchables: ils ne portent même pas de bombes dans leurs poches. Je sens que vous êtes rassurés, et m'en déclare heureux. Péguy, entre autres, est presque conservateur, à coup siir, révolutionnaire conservateur. Ces ternies jurent et vous voilà de plus en plus tranquilles ... Je poursuis.

Les Millet, famille révolutionnaire du

passé, sont offertes en exemple à ses lecteurs d'aujourd'hui, aux disciples qui lui demandent une direction. Il veut restaurer l'ancienne foi républicaine, et sa mystique, il va la chercher dans ces familles de jadis qui inaugurèrent l'âge nouveau. Ces familles d'esprit entreprirent, en effet, de constituer un ordre social selon le plan révolutionnaire, et dans l'exercice de leur rôle, elles apportèrent l'ardeur des martyrs. Tout, chez elles, concourait à la réalisation parfaite de la cité entrevue, de la ville appuyée sur des lois bienfaisantes, équitables pour tous. Ces familles avaient lutté, travaillé, édifié sous l'inspiration de la foi républicaine, et dévotement y avaient soumis leurs pensées et leurs actes. D'elles, Charles Péguy tirait lui enseignement et un modèle à réaliser pour les jeunes générations. Il leur tendait ces purs miroirs afin qu'elles s'y réfléchissent avec fidélité et ferveur. De la sorte, il prétendait enfermer le présent dans un passé; il composait les articles de la tradition révolutionnaire. Et pour lui, l'Affaire Dreyfus **aura été, le dernier sursaut"— ce sont là ses propres paroles — le '* soubresaut suprême de cet héroïsme et de cette mystique".

Et il s'imagine, avec ses amis, et Bernard Lazare surtout, le dernier représentant de cette mystique, le témoin, aime-t-il à dire, et il s'appelle gentiment * 'fossile, survivant des âges historiques''. Encor un coujj! '*des tables que l'on consultera".

Déjà, en face d'eux, — ^je traduis ses doléances, combien exagérées! — déjà, '*en face *' d'eux, naît une génération, un monde qui ne ^' croit à rien, qui s'en fait gloire et orgueil; **le monde de ceux qui ne se dévouent à rien, '*qui ne se sacrifient à rien. Exactement: le *^monde n'a pas de mvstique. Et il s'en vante!"

(Vous savez que PégTiy vitupérait: vous le savez maintenant, à n'en pouvoir douter, que cette jeunesse allait monter au sublime du sacrifice dans la mort). L'auteur du Mystère de la charité de Jeanne d'Arc ne se désesl)ère pas. Et il écrit: ''Ce n'est point pour tou- * 'jours. Les raisons les plus profondes, les in- "dices les plus graves nous font croire au con- " traire, nous forcent à penser que la généra- ^'tion qui vient immédiatement après nous, et ^'qui bientôt sera la génération de nos enfants, '/va être une génération mystique. Cette race

'' — la française! — a trop de sang dans les vei- ^^nes pour demeurer l'espace de plus d'une '^génération dans les cendi*es et dans les moi- *'sissures de la critique. Elle est trop vivante **pour ne pas se réintégrer, au bout d'ime gé- *'nération, dans l'organique. "

Il formule ainsi son credo, pareil à une plainte. Est-ce que les expressions d'une croyance ne sont j^as des plaintes? ''Tout commence en mystique et finit en politique". Phrase désolée, et qui tinte à la façon d'un glas! Et n'est-ce pas la marche qu'ont suivie tant de nos passions religieuses, politiques et autres; n'est-ce pas là l'histoire du drame quotidien, social, et parfois religieux? Pour i)lusieurs. Il y a des justes et plus de dix!

"Tout commence en mystique et finit en politique!" Les jemies gens rient! Cela leur paraît dérisoire et grotesque d'aller déposer un bulletin dans une urne. Et alors, Péguy s'exalte, les ramène à l'ordre. "Ces élections "sont dérisoires. Mais il y a une élection. "C'est le grand partage du monde moderne "entre l'Ancien Régime et la Révolution".

Qu'est-ce qui importe alors? "L'intérêt, "l'essentiel, la questicm est que dans chaque

^S)rdre, dans chaque système, la mystique ne **soit pas dévorée par la politique à laquelle **elle a donné naissance''.

Et selon Charles Péguy, la pureté de la foi révoluticamaire, honneur et gloire des premières familles républicaines, a été recueillie ])ar les défenseurs de Dreyfus. ]\Iême ferveur croyante, même absolutisme d'équité. ^'La ** mystique dreyfusiste fut non seulement un **cas particulier de la mystique chrétienne, **mais un cas éminent, une accélération, une ** crise temporelle, une sorte d'exemple et de '* passage nécessaire".

Et l'auteur de '* Notre Jeunesse" ne tarit pas d'arguments et de mots. Des pages et des î)ages! Je vous en ai donné inie réduction, un I)âle résumé avec textes empruntés à ses livres. Je dois effleurer. Qu'on me pardonne! Rien que l'espace d'une heure pour chercher h saisir une pensée, une âme, un système. . . J<^ vous supplie de me pardonner avant de toucher à la deuxième i)artie de cette causerie dont je voudrais m'excuser infiniment.

La ]X)ésie va fournir un tremplin à cette î-are idéologie, et une figure de France se prêtera à ses gloses passionnées: une femme mor-

te et vivante, tissée dans la pourx)re des mots, des ciels et des âmes, s'indique, naturellement, à cet amour créateur qui rincite à dresser sur le temps éphémère des images d'absolu.

Jeanne d'Arc! C'est sa coquetterie, son dialogue d'au-delà, la conversation mystérieuse et sacrée de la terre française avec le Ciel. Il prolonge donc son mysticisme humain dans l'infini, et cet infini lui ajDparaît sous les espèces de Jeanne, symbole des vitalités spirituelles et figuration sublime de la France. Ce Michelet vingtième siècle a des mots puérils, charmants, essentiels, sur le rôle de la Pucelle. Il chante, va au grand et au simple à la façon des poètes qui ne meurent pas: en style moyen âge, tout gonflé de l'esprit nouveau, il burine la figure de la martyre de Rouen: il lui construit une chapelle. C'est, à la fois, enfantin, naïf, prodigieux, et, en mots redoublés, le battement rythmique, prolongé, d\ui coeur fondu en adoration.

Jeanne d'Arc! Sur elle, il appuiera sonbeau rêve mystique. N'est-elle pas, en effet, l'incarnation la plus grandiose et la plus humaine du mysticisme? Rien est beau comme le langage qu'il lui attribue; rien avoisine da-

yaiitage les syllabes inies, jaillies de rin^stiiict amoureux. Avec lui, et daus les sillages que cet h}Tiine a laissés sur la vie littéraire, racontons cette histoire de femme qui dépasse en beauté 1(^ plus merveilleux des romans. C'est connue une pierre précieuse qui marque la fin d'un prélude tourmenté; dans ces chants balbutiés, haletants, fiévreux, une âme rubescente coule; et de sa liqueur qui n'est que du sang et des lannes unis, se compose le breuvage de sou expérience. C'est le roman de sa foi, roman douloiu'eux que nous vivons tous, et par lequel s'atteste, vivante, notre âme commune que nous arrachons, un moment, à la poussière certaine pour la faire monter et s'épanouir.

Il revint, un jour, ébloui des cathédrales du i)assé moyennageux : il le iDortait, ce passé, dans ses bras à la façon d'un enfant, et il vibrait de la tendresse de la terre; il s'écoutait en lui. Miracle! dans ses doigts il sentait descendre l'esprit des Fabliaux, du Roman de la Rose, le style des conteurs anciens, et pour compliquer, en outre, son destin — nous l'a- Tons vu! — un cerveau dit moderne qui s'apprêtait déjà à la guerre contre les puissants

du jour. Il ne comprend déjà plus son temps ou il désire s'en écliapper, ou plutôt il le com prend avec une tête de roman, d'homme du XVP siècle. Cette époque étonnante, et comme disait Verlaine, ce Moyen Age * 'nions- **trueux, élégant, délicaf , est à la semelle dt ses souliers. Il ne s'en débarrassera plus. Mais nous en serons à moitié contristés, i)uisque, sous son influence, il va écrire son plus beau poème.

Jeanne D'Arc!

Elle semble bâtie pour le rêve, sans supports grossiers dans le réel. C'est une sublimité vivante en qui va se parfaire une tragédie surhumaine. Les esprits banals dont le monde est plein, s'arrêtent aux contingences de ses gestes: ils en critiquent le mécanisme visible: et ces esprits vulgaires, ce sont les théologiens de la Sorbonne et l'évêque Cauchon. D'avoir soulevé contre elle tous ces maîtres de l'heure, ce tas de casuistes éhontés, quel honneur plein de sens! On ne conçoit pas de plus beau démenti infligé à ceux qui, seuls, se prétendent destinés à la force : chefs ordinaires, nobles héréditaires ou royaux. On accède à l'avènement de la faiblesse, avec ce

[u'il rcaiferme de tragique et de fort. La vérié ne demeure pas la chose exclusive d'une »aste : elle peut se tenir dans les mains ti-em- )]antes d'une vierge, élue pour la grandeur et a beauté! Oui. Et, cette ligue de toutes les forces immorales de la politique religieuse souille son action si détachée, planant au-dessus les visées ])asses, des desseins journaliers, des ippétits louches dont Tempire est dévolu à de 3as profiteurs! Cette fille du vrai ne peut paciser av-ec des intérêts, des passions pieusarles d'une heure, d'un moment: elle est trop ïttachée au oui et au non. Dans l'amour strictement humain, elle eut été aussi intransigeante et aussi positive sans donner au capri- [^e la moindre part, et au monde le spectacle le figurer au tableau des Messalines. Elle eut été capable de s'enfermer dans sa volonté d'aimer, de se coller à une croix d'extase et de supplices sans vaines paroles, conune le jour de sa mort où, défiante encore de faux jugements, du haut de sa torture, elle accomplissait l'acte suprême de sa destinée avec un si eomî)let dédain de ceux qui n'avaient pas compris son coeur et son génie.

Si, en l'analysant pour notre édification,

un essai d'exégèse était tenté avec des mots précis et feimes qui honoreraient la majesté d'une telle âme; si nous la vivions comme elle a vécu, et la voyant différente de son siècle^ sa grandeur, alors, pourrait nous être perçue avec ces caractères d'infaillibilité qui sont Tapanage des êtres uniques et supérieurs. Mais, j'ai le pressentiment que nous lui ferions une fin semblable à ce que fut la sienne, si elle vivait encore : les accusateurs pulluleraient, car la politique religieuse engendre toujours des sophistes, des arrangeurs du vrai, des lâches qui la livreraient aux bêtes. Nous la vénérons parce qu'elle est dans l'histoire, et avec quelles précautions, et sous une étiquette de vénérable. Nous, c'est sur les plus hauts sommets que nous lui dressons un autel: nous l'appelons sainte î Et cela parce que tous les hommes de son temps, lancés contre elle, ont été incapables d'arrêter sa marche triomphale. Voves? donc grouiller ce monde minuscule d 'ennemis! Les militaires paraissent de petits garçouB sous ses ordres; et elle les conduit d'instinct à la victoire. Vraiment on peut se demande^ si, dans cette France d'aujourd'hui, profondément admirable, et qui, avant la guerre, met-

tait ses énergies dans une tentative de politique généreuse, idéale, quelque chose de son. âme n'a pas revécu? n'a pas revécu dans ces Finançais qui, éveillés à une existence dangei^use, et devenus soldats, du jour au lendemain, se sont sentis mûrir par la chaleur de rhéroïsme'? Quelque chose d'elle-même n'estil pas ressuscité qui refit à la plus noble des nations un visage aussi douloureux et aussi éblouissant que sa destinée'? Je vous le demande.

Sans doute pour récompenser cette France qui, en temps de paix, grâce à certains fils prédestinés, apportait dans la recherche et la connaissance, la probité de l'esprit, plus qu'aucune autre nation, peut-être, ne peut le faire ou ne veut le faire. De la sorte, la foi aux idées émergeait au-dessus du néant, assurait aux plus incorruptibles témoignages de l'individu un domaine inviolé. Et sur les ruines des vieilles croyances effondrées, un flambeau projetait sa lueur sur la figure tourmentée des hommes qui, de leurs misères, s'étaient fabriqués des dieux .

Toute sincérité est religion; tout grand sentiment, inspiré par le coeur, assure à la

race et aux honinies qui eu sout pourvus une sorte de royauté du divin.

Jeanne veille! Jeanne suggère! Jeanne recrée. C'est l'âme de cette déesse française qui magnifie l'âme de tous les Français, et son esprit clairvoyant, qui s'achemine au juste, au direct, au sens infaillible de la réalité, commande des triomphes modernes. Elle amenuise ces âmes pour l'héroïsme; elle les tient dans l'espoir et l'amour. Elle dérobe les sinistres visions du réel: la boue, les fanges, toutes les fanges, les corps labourés de plaies, triturés, hachés, encore gémissants sous les sabots du cheval.

Elle se penche sur l'âme des soldats français; elle les pénètre d'influences subtiles et d'illusions qui apprivoisent la mort, la font recevoir avec délices ou fureur, ou espoirs de libérations définitives. En septembre 1914, on meurt sur les bords de la Marne, pour une idée de délivrance; on s'en va tuer la guerre! Enthousiasme collectif, mais qui, du sein de ce trépas gigantesque où s'abîment les jeunes forces de la France et de l'Allemagne, fait jaillir, semblable à une reine, jamais vaincue, l'Illusion victorieuse de la nuit et de la mort.

Jeanne attroupe les esprits; elle marie les âmes et les eorps; elle les mêle pour les détruire afin que Thomble destin s'accomplisse. Par eux, elle va renouveler cet étonnant miracle d'une France qui survit à la plus abominable des foi-tunes; elle va unir à la terre de toujours, endormis et consolés par un grand rêve hmnain, ces pauvres corps d'argile — les frères de nous tous — qui s'acharnent, sous des cieux impassibles, à défaire l'oeuvre de la vie. Pour le bien et le mal, pour les deux mêlés, obéissant au rythme dévorant des sols assassins. Oh! elle a pitié, car elle ménage ce beau sang; elle souffre, à n'en pas douter, qu'il soit répandu; et parce qu'elle est de rare génialité et qu'elle voit les événements sans illusion, elle s'épouvante et frémit en présence de ce mal de tuer que des lois et des hommes, qui veulent s'assouvir, ont déclaré nécessaire. Elle n'y croit pas, elle, et malgré qu'elle soit dans la fournaise, elle s'incline devant l'affreux devoir comme les révolutionnaires de maintenant: elle se bat parce qu'elle veut sauver une maison, mi jardin, des êtres et des âmes, des types purifiés par l'orgueil et le dédain, — et non pour le triomi3he de la riches-

se et des eapitalisnies. De si pures et si hautes intentions n'allaient pas longtemps être agréées par les prêtres de la guerre et autres ignobles marchands de chair humaine. C'est alors qu'on s'acharne à sa perte. Tous vont militer contre celle qui s'est battue pour tous, car elle dérange les appétits, les intérêts, les cupidités, les cai3italistes, les simoniaques, les faux libéraux, tous ceux qui, depuis toujours ont vendu les races pour des chapeaux, des queues de soie, des médailles et autres hochets de barbares vaniteux!

Jeanne inspire ! Jeanne crée encore. Il me semble qu'elle a passé sur tous les fronts et que, à nouveau, cette révolutionnaire d'autrefois fait sourdre de terre de neuves légions afin de conserver la France à l'Univers. Surtout, j'imagine qu'elle féconde dans les flancs déchirés de cette nation, un fils choisi, qui, jailli, soudainement, réalisera une formule in- <'onnue qui amènera les hommes vers plus de justice et de vérité sociales. Diminuer l'horreur de vivre et proposer des remèdes à l'universelle désolation, ne voilà-t-il pas le rôle joué par les chercheurs français depuis un siècle? Le monde leur doit cette justice qu'en

temps ordinaire ils marchent droit vers la plénitude et la vérité. Et ainsi, ils commencèrent d'édifier le chef -d 'oenvre de la beauté spirituelle: c'était l'héroïque noblesse de la paix! L'oeuvre reste à continuer. Des ouvriers vont redevenir nécessaires après la fin de la guerre. Jeanne, figuration glorieuse de l'âme française, idéaliste par delà les conventions admises et les stratégies calculées, définies par les codes, fut, à son heure, une ouvrière du génie français. Son code, à elle, c'est son instinct qui dispose de toutes les possibilités, les groupe, les situe à un point donné, les mélange jusqu'à les confondre, puis lorsqu'elles ont été saturées d'une ardeur commune, les jette au triomphe.

Phénomène de subjectivisme moral et maîtrise des mille obstacles rencontrés sur la route ! Cette reine des sensibilités les plus complexes, cette voyante de l'infini nous étonne par son pouvoir d'utiliser les forces du monde extérieur, de la patrie et de l'armée. Elles les c^)nvertit et subordonne à une vision intérieure, à une intuition vivifiante: le salut de la France, son émancipation du joug étranger, pressentie à Vaucouleurs. En dehors des don-

nées de la rhétorique, des dialecticiens qui méconnaissent les ironies du sort et révolution créatrice des choses, sa faculté divinatrice sauvera la France. En écoutant les voix prophétiques sous Tarbre des Fées de son petit village, elle a tout vu, tout appris, tout compris. Là, intacte et jointe aux impulsions du génie, naïve épousée de Pinspiration, et si lucidement gagnée par les souffles d'une grandeur qui délivre, elle s'invente un monde façonné à l'image de son être immaculé; elle s'impose un absolu de devoir où s'érigent les lois abusives de la tendresse et de l'idée; elle s'immortalise dans chacune des minutes du jour, après les avoir pétries de lumière, de raisons aimantes, du ruissellement orgueilleux d'une âme idéale. Elle marche, court, vole, munie de ses plénitudes, qui lui composent un cortège spirituel d'énergies vivantes et créatrices. Elle est victorieuse d'elle-même, mais pas entièrement des autres, qui, dans l'ombre, lui préparent de la ciguë. Mystérieuse comme une belle nuit, et maîtresse de ses ressources, elle s'élance sur cet espace et ce temps rapides, prêtés à la passion et au désir des hommes pour s'épanouir en de tangibles merveilles, pour

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