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rextériorisatioii de quelques saints désirs qui demeureront inassouvis, pour la rareté d'une larme vraie, versée devant un infini muet et implacable. Elle connaît les ivresses de la l'iamme, du chant, de Teffort. Elle purifie les éléments impurs; elle voile de grâce la barbarie des êtres et des choses. Comme la nuit, elle recèle des mystères, des gestes irréels, sublimes que baignent les divins mirages de la terre; elle pousse des cris qui se rapprochent de ceux que le soir jette à nos fièvres; elle exhale des sanglots qui sont des paroles impuissantes, intraduisibles de Tespoir entrevu; pareille à la nuit, enfin, frémissante de tous ses dons, toute offerte aux baisers des brises et crucifiée d'étoiles, elle constitue une façon plus auguste de vivre, de croire et d'aimer. Adhérente à l'autre nuit terrestre — celle de l 'existence — qui monte et roule vers son destin, elle semble im phalène éployé vers quelque poème immense de pourpre, de feu et d'extase, et qui sème, en se consumant, la X30ussière diamantée d'un corps sublime. Mais autour de ses actes, i)rêtres, politiciens, gens de robe et d'épée aux visions étroites, en qui se meuvent des âmes viles, s'effarent de ses proues-

ses. Elle use de tactiques différentes. Et ils la disent sorcière, folle, hystérique, et c'est là aveu inconscient d'incompréhension. L'héroïne de Reims entend délivrer la doulce France selon les dictées de son génie. C'est cela et pas autre chose: elle possède l'absolutisme de la vision nette, miraculeuse de réalisme. Et elle scandalise comme Socrate, Platon, Jésus, Tolstoï, Jaurès.

La France! eux, les maîtres officieux, ils la veulent conserver au prix de leurs routines traditionnelles, et suivant les visées suspectes de politique royale et religieuse. Jeanne prend figvire de révolutionnaire, et il était impossible que toutes les puissances de conservation ne se tournassent pas contre elle. Car l'imprévu, le nouveau, c'est le péché. De ce qu'elle détient une force déconcertante, lumineuse qu'il serait risible de nier, toute prouvée, d'ailleurs, par des oeuvres, ses ennemis cherchent à la diminuer et la couvrent de noms diaboliques. Cette vierge sage, issue de l'instinct créateur, est, à leurs yeux, une vierge folle. Us le disent! Us le disent! Mais quels pygmés que ces accusateurs! Quels néants sans elle!

A son interrogatoire par les jnges, devant l'aman de raisons fausses, prétextes spécieux, diableries, et caetera, d'une parole elle renverse récliafaudage puéril de questions. Elle crève les vessies, éteint les lanternes sourdes; et ces juges jugés ont Tair de chiens battus, et se remettent, tête baissée, à fouiller le code, la jurisprudence, la théologie. En vain! Un mot qui n'a pas été appris la rend victorieuse; un balbutiement de ses lèvres inspirées, et ce monde rentre dans la déconvenue. O'est prodigieux! Car elle a répondu éternellement aux routiniers, aux théoriciens en robe de chambre, aux enfermés de tour d'ivoire qui ne descendent jamais dans la foule afin d'y jeter quelque cri de révolte; elle a répondu aux saints qui ne sont pas des saints, aux falsificateurs des livres éternels, aux foui'bes éhontés de la politique. Elle a détruit pour toujours les masques de la fausse vérité, du mensonge, des libertés décoratives, mais vaniteuses, des tromjjeurs sinistres qui machinent des servitudes avec des journaux stipendiés et des consciences tenues en seivage.

Le miracle de Jeanne, c'est sa nature morale faisant équation avec la droiture des atti-

tudes multiples de son existence nationale. Et au-delà des frontières de sa patrie, elle étend son action dans la conscience universelle. Véritable miroir où viennent se réfléchir, en faisceau lumineux, le triple épanouissement de l 'instinct moral, spirituel et national. Quel rêve d'imaginer pour la cité future une telle créatrice ! et dans un cadre magique, celle dont nous devrons nous inspirer pour la fondation d'un ordre nouveau, si nous voulons mériter de l'avenir.

Comment ne pas saluer avec vénération ce naturel génial qui triomphe des mauvais juges ecclésiastiques et civils, des hommes bornés, soumis aux jeux vilains de la politiquaillerie? Et sa simplicité qui n'est pas simple puisqu'elle va à la force, à l'essence, sans le fard des cultures et des civilisations artificielles, de toute la vigueur de l'intelligence et du jet direct de l'âme. Et connncnt n'être pas frappé d'une telle aventure, brisée par la calomnie, l'iniquité des hommes d'état et de certains princes de l'Eglise.

Je vous invite à admirer ce sacrifice immense, cette charité inoubliable qui apparen-

te son âme à tout ce qui fut de grand et de beau dans le monde, aux sacrifices grecs^ à celui de Jésus, roi de la paix dans l'amour répandu. Qui s'empêcherait de glorifier son intuition novatrice, jaillissante, — symbole du génie et qui trouve pour s'extérioriser les mots définitifs, les mots qui ne peuvent être récusés, éternisant le geste des âmes et les visions de l'esprit ? Personne refuserait à s'exalter devant le merveilleux de cette mission où s'exhaussent les lois de l'amour sur les ironies aléatoires de l'intelligence, devant cet équilibre des forces spirituelles et morales, accompli par une femme. Sainte image du coeur qui se réalise par l'infini I Médaille précieuse où sont venues se graver les magies de l'âme infrangible.

Jeanne figure encore la démocratie triomphante, l'incarnation la plus épurée de l'âme populaire, incomparablement la plus grande en surprises et qui rénove sans cesse sa noblesse. Elle évoque les x>lus fines idées de grandeur et de spiritualité. Elle est encore la synthèse du rêve et du réel, le point secret où s'imissent les fougues de l'imagination et de l'activité.

Son oeuvre entière constitue une dénégation éloquente pour ceux qui veulent attribuer aux rêveurs une tâche circonscrite, limitée. Elle a embrassé Tunivers; elle a touché aux cordes les plus vibrantes et les plus profondes.

Jamais un réaliste complet n'a donné en énergie vitale d'aussi belles floraisons: ce qui est vain, c'est l'action qui n'est pas appu3^ée sur des réalités mystiques.

Sur le bûcher, elle ne parle i^as; elle ne laisse pas entendi^e de mots inutiles. Son attitude est celle des colombes: elle meurt en beauté! Chez elle, les sentiments ordinaires se sublimisent, sont déjà d'im autre monde. Elle n'a rien de commun avec cette tribu de scoliastes, d'échenilleurs de verbes, de maîtres-chanteurs de textes qui bavardent, décidés à la perdre; elle ne leur fera pas l'aumône d'une parole qu'ils souilleraient, d'ailleurs, de la lâcheté de leurs rires ou d'interprétation mesquine et fumeuse. Elle a conquis le point ultime du mépris. Mourir sous des jugements impitoyables qui déshonorent les législations et le droit, c'est le destin de beaucoup

d'êtres, saenfiés à des intérêts économiques ou de frontières: on nomme ça de Théroïsme! Mais quelle dérision que cette chasse à la mort, quelle honte que cette traînée sanglante et boueuse, glorifiée par la loi. On meurt sans parler, sans })rotestations ou en les étouffant au fond de soi-même. Jeanne, vous aviez enseigné cette façon sublime, mais effrayante, de se coucher dans la mort! Jeanne D'Arc, fille divine, vous êtes morte aussi consacrée par Famour et le silence! Que dis-je ? je blasphème, sa nature temporelle est deveime limon, mais l'esprit qui la menait sur les routes d 'icibas, refleurit en d'autres têtes. Et son âme qui n'est pas éteinte, revient dans d'autrcî? âmes pour leur inspirer la tendresse et leur dicter les lois du pardon.

Péguy, chantre inspiré de Jeanne, ne borne pas là sa vision, si grande soit-elle et qui^ certes, lui assure dans l'histoire littéraire de. notre temps, une des premières places.

Il a écrit, à propos de la misère, des pages qui vont loin, qui sonnent à la façon d'un reproche et secouent nos égoïsmes. Tous les hommes de son temps sont soumis à sa verve

parfois aussi juste que railleuse, et d'autres fois, excédée, partiale, diseipulaire. Il a même cru devoir verser dans ce travers qui consistait, en ces derniers temps, à vilipender la Sorbonne. Là, il nous apparaît d'un relativisme critique désolant et qu'il suffirait de presser un peu pour le mettre à mal et le réduire en poussière.

Nous l'aimons dans ses })romenades à travers Paris. Il s'identifie au peuple parisien; il se découvre une âme semblable à la sienne. Il le veut du moins, tout en étant différent, il tient qu'il est près de lui.

Il dit: ^* Singulier peuple!"

Son coeur de démocrate doit avouer qu'il y avait beaucoup de monde dans la rue pour regarder passer Sa Majesté le roi des Espagnes.

Ce x>assage dans les rues de Paris d'Alphonse XIII lui rappelle Hugo qui fut le poète -de la foule, des petits, des pauvres, des humbles et qui, vous le savez, a écrit le roman de la misère. Il retrouve Hugo dans la badauderie du peuple, dans son goût des procès -

sions et des pompes extérieures. Il parle cl\m Hugo se déraugeaut pour aller voir passer les chevaux, un Hugo militaire, et même pacifiste, pas sérieusement, et c'est dommage! un Hugo bien en cour avec les '^sommités sociales'', un Hugo Louis-Philippe et '* alliance anglaise", enfin le Hugo *^du retour des cendres napoléoniennes". Tout Hugo revient; tout Hugo remonte à la mémoire dans ces fêtes officielles en l'honneur du roi espagnol.

Péguy est à l'affût des idées et des sentiments; il chasse la sensation, celle qui enveloppe de l'histoire, le sourire de Paris, l'âme de la France, le rire des choses et des gens. H est au centre de tout comme un organe réceptif, le ijlus apte à garder des événements une impression morale ou intellectuelle. Il batifole; il s'amuse paresseusement avec les mots; il se traîne sur eux et se laisse traîner par eux. Ce musard quitte, souvent, sa fantaisie comme s'il se déprenait d'une fille trop facile; l'itinéraire royal lui est un prétexte à réflexions vivantes, actuelles. Il fera l 'apologie des monuments qu'il appelle: ^* mémoire de pierre taillée". Il dit leur impérissable éternité.

Et puis, dissertation sur le peuple de Paris, '* peuple de rois, peuple-roi''. Il exagère à dessein, il se flatte à travers Démos: et ceci, ah! que c'est bien, mesdames, messieurs, quoique ce soit faux, *^le seul peuple qui soit révolutionnaire".

Cette promenade parisieime est un hymne à la cité, à la France. Et i>our la célébrer dignement, il s'efforcera d'avoir tous les esprits et, avec des manières de style et de penser qui lui apiDartiennent en propre, les esprits de la France souffleront en lui, et le pénétrant, sembleront vouloir s'envoler, pareils à des chansons.

Au fond, Charles Péguy est un romantique chrétie]!, et voilà pourquoi tous ceux qui fabriquent des renaissances religieuses s'en sont si vite emparé. Mais l'adhésion formelle n'est jamais venue: ce chrétien est à base d'individualisme, et c'est ce qui fait sa force et sa personnalité. Confondu avec le trouj^eau commun, il pourrait être fort, mais ce serait de la force de tous. En réalité, il rex^résente une force certaine, individualisée, distincte. Et il sert superbement la France et le monde.

Son oeuvre iiiaclievée est non pas seulejnent un S(^héma doctrinal de pur idéalisme, mais un monument incomplet, avec parties solides, qui laisse deviner, par anticipation, ruK* raison logique iniie à une intuition profonde de l'âme — une tentative de raviver dans la splendeur d'une vérité ccmquise, l'âme de la France et de la terre».

Rien, sans doute, n'est fixé. Des fragments d'un temple rêvé qui découvrent à l'esprit leur puissance d'évocation et leur valeur morale, traduisible en formules, en tables de loi.

Somme toute, il a écrit, et quelquefois fort mal, j 'entends sans vain souci littéraire, le roman d'une génération enfiévrée d'idéals nobles et précis; il a voulu esquisser la légende d'une jeune France qui blasphémait les vieilles idoles, parce qu'elle avait entrevu, dans sa recherche du vrai, une conception sociale et viable, qui, en glorifiant la France, ne faisait pas abstraction des autres peuples. Baignée i^ar l'universel, suscex3tible d'exceptionnelle équité, aussi internationale que patriotique, cette pensée fatiguera la durée en ce qu'elle renfemie de général et d'humain.

Péguv est ,mort, mesdames, messieurs.

Vous savez qu'il est tombé, suivant son expression, en défendant la ''terre charnelle''. Il n'est plus; il est allé grossir le nombre des martyrs de la France, avant fait à l'Evu'ope qu 'il aimait et à sa patrie le sacrifice sanglant de son idéal de fraternité humaine. Il est devenu la proie des Ombres dans les champs mortuaires de la Marne. Il me semble que de son âme véridique et bonne, une plainte s'échappe qui accuse et bénit, à la fois. Cette plainte affirme que, pour la France éternelle, il a sacrifié sa raison et l'humanité. H est un martyr! Car il était de ceux qui rêvent la délivrance des races et des individus, qui tendent les bras vers les astres, les pleines lumières, la nue étoilée, l'indépendance des sommets. Il dort désormais dans la froide terre, mais il y dépose une vertu de douleur et d'espérance par quoi, peut-être, le pauvre monde s'assurera de vivre sur un sol gardé, enfin, 13ar la civilisation et la paix.

Pégnv est mort!

Péguy est mort! Mais le destin des autres hommes ne s'est pas arrêté. Il se complique d'un mystère: celui du feu, du sang et de la

mort. Un feu qui obscurcit tout rhorizon, un sang qui inonde les plaines de TEurope, une mort qui frappe dans ses oeuvres vives, dans les hommes de vingt et trente ans, les espérances du génie, de la liberté et de la civilisation. Vous n'attendez pas de moi, que je tente, après tant d'autres, d'accuser des hommes; c'est à un système que va ma haine et je ne vous dirai pas toute ma pensée, car quelquesuns d'entre vous, peut-être, seraient capables de la suspecter et de l'amoindrir. Quoique le témoignage de la conscience qui éprouve et voit, sans être liée à aucun parti, puisse suffire aux heures où l'on se dévoue hardiment au vrai, j'aurais crainte, en prononçant certains mots, de transformer cette tribune mondaine en une chaire de vérité où passerait, à travers ma fatigue, la protestation de mes maîtres. Je la remise; je la garde en moimême; je lui ordonne de faire silence jusqu'à l'heure des foudroyantes révélations et des évidences qui ouvriront les yeux des aveugles. Et cependant, quelle peine de ne pas tourner ses regards vers hier, et d'embrasser en son entier, ce juillet 1914, qui portait, à la fois, les espérances et les défaites de tout un

monde! La vieille terre, toute meurtrie déjà, de ses longues expériences et de ses tentatives de salut, allait-elle échapper aux gueules du monstre, prêt à la dévorer?

Des fées idéologiques, au sourire divin, planaient au-dessus de l'Europe et semblaient, selon un mot mallarméen, défier victorreusement le '^vol noir des corbeaux''. Une jeunesse envahie par l'avenir, en marche vers de neufs idéaux, avait son jjoète en qui vivait l'impérieuse et l'immortelle pitié des êtres: un poète immense, grandiose, humain, qui battait le rythme de cette civilisation véritable, que les jeunes idéalistes d'Europe et d'Amérique étaient en train de créer. Son verbe fastueux éclairait leurs illusions et leurs rêves; il donnait, à de certains moments, une forme tangible à la raison et à l'amour. A de certaines heures, on eût dit, à l'entendre, qu'il dressait dans ses bras fraternels, toute la misère terrestre, et l 'ajDprochant de ses lèvres, voulait l 'endormir aux accents de sa géniale chanson. A l'entendre, il semblait, vraiment, que les servitudes, toutes les servitudes qui accablent le génie et le corps de l'homme allaient s'évanouir, que le christianisme ne continuerait

pas crêtre un paravent illusoire derrière lequel grouillait, dans tous ses muscles sauvages, la bête éternelle.

L'homme intégral, enfin, paraissait créé: un maître du temps qui, par la possession de son âme, dédierait à Téternité autre chose que des intérêts de brute et des simulacres de droit et de liberté. Ce prince d'entre les hommes, messieurs, la plupart d'entre vous, ne le connaissant qu'à travers leurs préjugés, ont regretté, peut-être, qu'il ne fût pas mort plus vite. Il s'appelait: Jean Jaurès, et pas plus hier qu'aujourd'hui, je demande à quelqu'un la peiinission de le vénérer à l'égal de ceux qui, le long des âges, se sont efforcés de briser les chaînes, de détruire les Bastilles de l'infamie et de la honte. Quel belluaire dressé sur l'horizon européen dans toute l'imposante majesté de l'idéalisme moral et politique! Cet homme vivait, sentait, épousait les malheurs historiques; en face de la vie et de la mort, il modelait/ à l'humanité une figure moins vile, moins méprisable: dans le fauve, il s'efforçait de faire jaillir l'homme parfait. Je ne l^eux pas l'oublier: je garde son cri dans mou

âme et mes oreilles: je sais que ce eri-là pourrait délivrer la terre.

En mourant, il a emporté avec lui, sinon la vertu d'espérance quand même, mais cette illusion d'une époque qui croyait que la science, l'art, la poésie, les mystiques sauveraient les hommes de l'abîme de barbarie où ils sont tous plongés.

Une fois de plus, l'ordre humain allait sentir sa fragilité: il tenait seulement, oserons-nous l'affirmer, dans l'espérance ou le regret des hommes: je veux dire que des rêveurs ou des idéalistes, si endormeurs des réalités soient-ils, avaient voulu l'asseoir sur les bases de la fraternité et de la justice. Je veux dire encore, que la vision quotidienne et pressante des intérêts et des appétits avaient suscité, provoqué dans l'âme de certains hommes, cette cité idéale que dans leurs tours d'ivoire I)rêchaient, déjà, des pensevu^s grecs, et que, sur les bords d'un lac inouï, divinisé par la grandeur et le miracle d'un homme, — chose assez rare, Messieurs — Jésus, pas celui qu'ont mobilisé les pontifes de la guerre; mais ce Jésus intégral et sacré avait, Lui, dans la

magnificence de son âme et Toblation de sa vie, voulu hâter en offrant au pauvre monde une version d'amour. Mais non, le jeu du mal va triompher à nouveau de l'effort sauveur des bons; la cuve européenne bouilloinie de sang versé; l'holocauste, prolongé par la science, amenuisé, si je puis dire, par elle, plus direct et plus affreux, menace de gagner l'univers, que dis- je f renclave, le meurtrit, l'étouffe. Et ceux qui sont restés debout au sein de l'épouvantable débâcle, sont marqués de suspicion; la haine, seule, sourde, brutale et raisonneuse, hiérarchise les intelligences et les êtres. Si l'on ne croyait pas à une surprise sanglante de l'Europe, à une sorte de mensonge organisé qui empêche la vision nette des effets et des causes, il faudrait se résigner, Mesdames, Messieurs, aux funérailles de la civilisation.

Mais non, nous allons être sauvés de la destruction infructueuse. La Révolution continue. Mesdames, Messieurs, et malgré que cela puisse sembler paradoxal, au moment où les i)uissances conservatrices de tous les mondes envoient à la mort des milliers d'hommes

en croyant l'ajourner indéfiniment. Elle est ajourné dans son triomphe définitif, très bien, mais elle se poursuit sourde, latente ; elle ramasse même autour des cadavres qui font de l'Europe un ossuaire de virilités mortes et de génies blessés ou défimts, des arguments, des raisons qui vont coimnander à son essor et à des conquêtes certaines. Elle continue, la Révolution, malgré tout, malgré les trahisons de ceux qui, par je ne sais quel atavisme obscur de sauvages, portent, sans le savoir, l'essence de la trahison dans leurs veines.

Quelque chose s'élève sur cette immense Europe déchirée, qui crie vengeance. Un sang qui coulât du coeur de toute la jeunesse mondiale demande mi autre idéal de vie politique et morale que celui, qui, jadis, hier, s'est assis sur l'idée d'autorité. Cette effusion serait inutile, si c'était pour en revenir à ces réalisations d'instinct sauvage qui, sous des masques trompeurs, ont fait de l'Europe entière, une jungle horrifiante, habitée par des animaux qui se sont crus des hommes pensants. A bas d<mc les tyrannies, toutes les tyrannies, celles prêchées par le comte von Buelow et celles de

Charles Maurras. Elles gont identiques: le génie clair (2) de Téerivain français va aboutir à la mort, de même que la précision d'acier de l'homme d'état germain. Le passé, le présent les accuse et les condamne. C'est dans une gueule de canon que leurs conceptions devraient être vomies: je n'aperçois pas d'organe qui leur convienne davantage. Mais ils sont forts, ces hommes, connue la pensée de tout le monde, la routine, l'habitude, le respect humain, la liêtise des peuples acharnés aveuglément à se construire des chaînes.

Cependant, la Révolution s'ébranle à nouveau. Elle était dans le soupir d'agonie des derniers maiiyrs de l'Irlande, des Belges fusillés, des Juifs galiciens mis en croix par la

(2) Je dis "génie clair", et de cette façou je eiois rendre hommage au maonifique cerveau de l'auteur de I"* Avenir de l'Intelligente". Brunetière ne nous a-t-il pas invité à saluer nos ennemis, et à communier à cette ''âme de vérité" qui repose dans chaque système? Cela nous est facile. Dans le conflit d 'idées et d 'opinions qui soulève l 'univers, ceux qui ont presque tout abandonné pour se soumettre à une conception d'ordre spirituel, semblent, à nos yeux, des frères séparés sur les routes de l'intelligence. M. Maurras, lorsqu'il lui an-ive d*être humain, de chanter sa terre ou glorifier l'art et la beauté, nous amène, séduit, à ses rythmes classiques. Mais, s 'il s 'injrénie à alourdir les chaînes qui pèsent sur les hommes, à trouver des raisons qui affermissent leur esclavage, nous nous détourwons de lui et uous nous refusons à sa dialectique d'airain.

Russie, et de la Pologne, livrée aux massacres et aux pillages. Elle monte des vigoureuses pages de Romain Rolland et de Georges Pioch. Elle est dans la géole de Karl Liebnecht, de Rosa Luxembourg, de Clara Zetkin, de Mehring, qui, garrotés d'entraves, sauvent les libertés de Tavenir.

Péguy est mort! et le crime. Terreur de TEurope s'élargissent; la raison, l'amour, la vérité, le droit s'abîment dans une mer de sang; le sol ^^ charnel" se nourrit, se gave de morts, de blessés, de mourants. C'est une espèce de curée de la terre où l'homme, avant de redevenir l'originelle poussière, se détruit et s 'opiniâtre à la destruction de lui-même. Que de morts! Que de morts! Est-ce que la terre euroijéenne ne va jjas enfin frémir d'épouvante révoltée ^ Est-ce que la liberté, toute couverte de blessures, ne va pas secouer jusque dans ses i)rofondes assises cette maison de conservation sociale qui, tout le long de l'histoire, s'est appuyée sur des morts?

Oui, Messieui^s, la terre s'éveille aux responsabilités, soulève le couvercle de son tombeau; l'humanité re2)entante de ses horreurs,

à moitié détruite, se redresse: la vieille maison va s'écrouler et ee ne sera que décombres devant la vie, souveraine du meurtre et qui va lui demander raison et le réduire. Et tous les morts, si broyés, si anéantis, si déchirés soient-ils, s 'incorporant dans Thumanité ne feront plus qu'une gerbe auguste de cris, clamant la '* Marseillaise" de la réconciliation universelle.

C'est notre espérance et notre foi. A quoi servirait d'exister si nous n'allions pas tendre à reconstruire mie vie meilleure? Péguy, vous aviez écrit que la vérité, c'est la mystique. En dehors de cela, il n'y a rien, c'est-à-dire le caprice des hommes, le rire, la faute, la négation stérile, et non pas les sarcasmes nécessaires })our nous aider à conquérir le A^'ai; le vrai qui est souvent au bout de nos pensées, de notre sol, de nos parents, des êtres que nous adorons, le vrai qui est si souvent le crucifiement de nous-mêmes. Quoi que vous en puissiez dire et quoi que vous en ayez dit, Jaurès avait sa mystique qui est la nôtre: la réconciliation de rhumanité. C'est celle du maître Romain Rolland, qui, sur la montagne de Ge-

nève, riche de dépouilles profanées, jette les supplications salutaires à Tamour fraternel des joeuples.

Le drame lugubre n'a pas aboli nos espérances; elles s'échappent des prisons qui leur furent imposées; elles s'acheminent vers là clarté des cimes; elles vaincront puisqu'elles sont la vie et Tamour.

Des hauteurs pacifiées de la montagne salvatrice, toute vacillante des grondements du tonnerre, elles préparent la renaissance de rhomme retourné dans Tantre de l'affreuse caverne. Elles s'apprêtent à le reconstrviire par la raison et la pitié, en dépouillant ce nouveau gorille 1914-1917 de tous les oripeaux de la science et de la barbarie. Elles ouvrent les bras pour accueillir cette princesse Humanité, sans cesse errante, hagarde,. livide, chargée des douleurs criminelles du temps et de l'espace. Pour la sauver, elles vont au-devant de celle qui porte dans sa chair les cris de rage de l'orgueil satisfait, et les sanglots inaltérés des victimes d'une Eurox)e croulant dans le délire de la mort.

CANADIANA Oltaviensis,

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