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II. LES SENS DE L'ESPACE ET LE SENS DE L'ESPACE

1° Irréductibilité des perceptions élémentaires. —

Rien ne peut mieux faire ressortir l'importance de l'orien- ' tation objective dans le mécanisme des acquisitions sensorielles que l'examen de ces dernières, quand on en a isolé,

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par la pensée, les facultés de localisation et de définition de l'image.

Si nous comparons alors entre eux les principaux de nos organes sensoriels, nous remarquons qu'ils diffèrent avant tout par leur appropriation à la perception d'agents extérieurs très différents. L'agent physique qui détermine sur notre rétine l'impression lumineuse est très distinct de celui qui éveille la sensation tonale dans le limaçon de l'oreille, de celui qui nous donne chaud ou froid, etc. Les manifestations de l'espace ambiant au contact de nos diverses surfaces sensorielles n'ont pour ainsi dire rien de commun, et ce qui s'adresse à tel de nos sens n'existe guère pour tel autre, en tant qu'analyse spéciale. Ces agents extérieurs, ébranlement lumineux, calorique ou sonore, ne sont pas sensoriellement réductibles entre eux ; ils déterminent néanmoins à la surface sensible de nos différents appareils sensoriels des phénomènes d'irritation, correspondant d'une part à leur action propre et d'autre part à la susceptibilité sensorielle spéciale à chaque sorte d'élément terminal ; mais cette irritation n'est déjà plus irréductible d'un appareil à l'autre, dès l'acquisition. En effet, ces terminaisons sensorielles, bien que très diversement appropriées et différemment excitées, ont cependant toutes certains caractères réactionnels communs, en qualité d'éléments neurodermiques de même origine, simplement adaptés à des perceptions variables, mais manifestant toujours leur signification neuro-épilhéliale commune et primitive par des propriétés anatomiques et physiologiques sur lesquelles nous n'insisterons pas. L'irritation de la papille rétinienne a déjà beaucoup de rapports avec celle de la papille cochléaire, bien que chacune d'elles soit parfaitement incapable de réagir sous une excitation autre que la sienne propre, et que chaque appareil terminal soit très spécialisé dans sa morphologie ; mais, une fois l'irritation produite de part et d'autre, certains caractères, propres à l'irritation protoplasmique et nerveuse, apparaissent également dans les deux organes.

Si des papilles terminales nous passons aux centres où aboutissent les conducteurs centripètes, nous trouvons une

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grande simplification dans la morphologie et nous pouvons la supposer aussi dans la réaction fonctionnelle. Les cellules des centres visuels ne sont pas différentes de celles des centres auditifs ; ou, si elles le sont, ces différences sont infiniment moindres que celles qui distinguent les éléments périphériques. Ces masses ganglionnaires nucléaires ou corticales nous semblent si pareilles, qu'il serait impossible de décider lesquelles doivent correspondre aux éléments rétiniens, lesquelles aux cellules de Corti. Nous devons également supposer que les images sensorielles centrales sont plus comparables, sinon réductibles entre elles, car certaines conformités apparentes de l'irritation de ces centres nous permettent ces comparaisons, ces assimilations et même ces transpositions que l'on commence à étudier sous le nom d'audition colorée, de gustation colorée ou tactile, etc. Mais le langage n'a-t-il pas depuis longtemps fixé ces diffusions intersensorielles par des termes tels que : coloration chaude, sonorité brillante, saveur âpre, voix blanche, cri perçant, etc. L'analogie règne dans les sensations et dans les idées bien plus que dans les mots : ceux-ci n'ont plus depuis longtemps que leur valeur d'usage et il est fatal que la circulation hâtive à laquelle on les soumet n'en fasse bientôt plus qu'une monnaie sans effigie, en dépit des tentatives incessantes des écrivains précieux de chaque époque.

Celte facilité de transposition nous prouve avant tout, non pas tant les affinités réelles entre les images centrales, que leur commune susceptibilité à l'analyse des centres supérieurs. Ces centres supérieurs de la conscience sont des organes neuro-épithéliaux sensoriels, d'origine neurodermique comme les autres (l'écorce est une papille concave), capables d'apprécier également l'irritation des centres visuels, des centres tactiles et auditifs; ils perçoivent ces images, les comparent et peuvent donc les rapporter les unes et les autres à de communes unités sensuelles ou intellectuelles.

En résumé, les agents extérieurs semblent irréductibles et se manifestent à une variété d'éléments sensoriels en se refusant aux autres; la perception rétinienne a déjà cer-

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tains rapports avec celle du limaçon, bien que chacune soit encore exclusivement appropriée à l'analyse de l'agent extérieur propre; la perception visuelle centrale se rapproche plus encore de celle de l'audition, au point d'être l'une et l'autre perceptibles par les mêmes centres supérieurs; et l'organe de l'une ne diffère, semble-t-il, que par son siège central de l'organe de l'autre. Enfin se trouvent des centres sensoriels supérieurs capables de voir à la fois et également ce qui se passe dans les centres visuels et auditifs. Nous voyons donc que, de la périphérie au centre, par suite d'élaborations successives, les perceptions, successives également, deviennent de plus en plus réductibles entre elles, au point que les centres de conscience soient accessibles à toutes.

Néanmoins, et ceci est très important, nous distinguons toujours une image visuelle d'une image auditive ou tactile, nous ne pouvons jamais superposer une impression sensorielle à une autre, et toujours nous faisons la part qui revient, dans l'analyse d'un objet, aux opérations de chacun de nos sens.

2° Réductibilité des analyses d'orientation objective. — Si ces images sensorielles sont si profondément distinctes l'une de l'autre, comment, du monde des perceptions visuelles, de celui des auditives et des tactiles, parvenons-nous à ne faire qu'un seul et même espace, un sous ses multiples apparences? C'est ici qu'intervient la duplicité de toutes les analyses sensorielles, le dualisme organique it fonctionnel de toute la sensibilité.

Il y a en effet dans chaque perception périphérique deux opérations distinctes. L'image sensorielle, quel que soit l'appareil qui nous la fournit, comporte d'abord la perception d'une certaine modalité d'irritation de la sensibilité périphérique, son, lumière, chaleur, consistance, etc., — et la définition du lieu des points ainsi perçus, c'est-àdire la localisation objective de l'agent modificateur soit à la périphérie de l'organisme, soit à distance, soit à l'intérieur même de l'organisme.

L'analyse de modalité appartient à la structure spéciale

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de l'appareil neuro-épilhélial, à l'individualité morphologique de l'élément terminal. L'analyse de localisation est une fonction non plus élémentaire, mais organique, et se trouve liée au dispositif même de l'organe, à la distribution superficielle des éléments groupés.

Les procédés d'investigation, spéciaux à chaque organe sensoriel, nous procurent des sensations qui ne sont pas comparables, ni superposables, ni même réductibles entre elles. Un son, une odeur, une couleur ne peuvent avoir commune mesure. Mais les opérations de localisation, au contraire, réalisent des images qui, elles, sont parfaitement réductibles et superposables; elles coïncident et nous révèlent, précisément par leur coïncidence, l'identité objective des sources communes de nos perceptions sensorielles les plus différentes. Ma montre n'a d'objectivité pour moi que parce que c'est au même point de V espace que mon œil la voit, que mon oreille l'entend, que mon doigt la touche, et que dans la diversité des manifestations, la localisation est une, et l'identité de localisation confirme son objectivité, comme l'unité d'objectivation confirme son identité. Formes, sons, couleur, relief, dureté, tempéraure,etc, ne sont, que les différents aspects sensoriels d'wrat même objet n'occupant qu'un seul endroit. C'est cet accord dans la faculté de localisation qui constitue le terrain commun où nous contrôlons nos perceptions sensorielles l'une par l'autre, et où nous avons fait et refaisons sans cesse l'éducation de nos sens et de notre cerveau par de réciproques rectifications, par la recherche de l'unité et de l'identité qui définissent les choses concrètes; c'est par lui aussi que surgissent les notions psychiques d'objectivité et par suite de subjectivité, du non-moi et du moi. La seule qualité concrète, la seule propriété objective que nous puissions sensoriellement attribuer à la matière est d'être quelque part, et par conséquent quelque chose, et de se retrouver au même point de nos divers champs sensoriels superposés, se manifestant différemment à nos sens différents, mais gardant son identité de localisation dans le même temps.

• Les analyses sensorielles spéciales, élémentaires, nous

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donnent l'aspect extérieur des choses, X adjectif \ l'identité i de localisation sous divers aspects sensoriels nous révèle l'identité objective : elle crée le substantif.

C'est ce sens de la localisation ou de l'orientation objective qui fait d'un ensemble de perceptions élémentaires une image sensorielle, des images juxtaposées un espace. Elle fait de la vision élémentaire la perception d'un espace visible, de l'audition celle d'un espace sonore, du toucher celle d'un espace tangible, etc., et de la superposition de tous ces espaces à caractères sensoriels spéciaux, un espace unique et simple, l'Espace.

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