‹ Vertu et temperamentChapitre 18 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

— Bien , mon ami, je compte cette fois sur le succès; tu es plus docile que Remicourt; toi, le seul lien qui me retienne ici-bas ! Merci, mon cher Edouard; je te conjure seulement de ne pas contrarier mon plan ; tu vas en Angleterre , c'est un pays libre où tu respireras plus à l'aise. Moi , je ne tarderai pas à te retrouver... je ne suis pas prisonnière ; penseras-tu quelquefois à Maria? Elle t'aimait, elle t'aime encore de reconnaissance et de dévouement. Tu méritais d'être heureux, mon noble ami : je me reproche beaucoup de folies, et pourtant je n'avais pas mauvais cœur. Tu pardonneras à Henriette tout, excepté la mort de mon père... Et moi, puis-je oublier celle de Remicourt ! Il me semble que je porte malheur à ce que j'aime.

Le comte Dorand poussa un soupir au nom de Remicourt et tomba dans un profond abattement ; la comtesse avait cessé de parler : elle versait des larmes brûlantes.

Une heure plus tard , le brick anglais avait été hélé par V Artésienne dont le canot transportait le fugitif à la faveur du crépuscule. Lamoureux s'était servi d'un prétexte de coin-

merce pour communiquer avec le brick, et même il avait outrepassé ses promesses en remettant au comte Dorand une commission du prince généralissime pour des marchés de blés avec le roi de Maroc, marchés qui avaient été abandonnés à la fin de la campagne. Maria, enfermée dans la chambre de Lamoureux, regardait, écoutait à l'étroite fenêtre, une lunette à la main , tremblante d'espoir et d'inquiétude, les yeux fixes, la bouche béante, la respiration entrecoupée et le sein palpitant, jusqu'à ce que le canot, glissant sur les vagues à force de rames , eût atteint le brick qui l'attendait en panne; elle vit jeter l'échelle, et un homme monter en agitant son chapeau; Edouard était hors de danger! Elle poussa un cri étouffé : Lamoureux entrait dans la chambre dont il referma la porte en s'élançant vers sa conquête, les bras ouverts et le visage enflammé de luxure. Maria recula. — Un moment, un seul moment, dit-elle avec une terreur que le misérable était fier d'inspirer; vous avez tenu votre promesse, en effet, et je serais ingrate si je ne tenais pas la mienne.

— Hé! donc ne balance pas, mignonne! reprit-il en s'affranchissant de tout préliminaire honnête et s'emparant de sa proie comme une bête féroce; tu es embellie depuis la rue Tibautodé, quoique le reste ait perdu sa fleur: mais c'est un caprice qui m'entête, et j'aurais mis ma main au feu pour en avoir le cœur net. Ah ça! madame la comtesse, j'use de la permission.

— -Lamoureux, je vous en prie, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre persuasive de douceur; mon ami, une minute et je ne résiste plus. Venez avec moi sur le pont?

— Hé! pourquoi sur le pont, ma chère adorable? reprit-il subjugué par cet accent de tendre prière ; ces choses-là n'ont pas de sel en public, et nous sommes fort coAimodément ici.

— Me refuserez-vous cette grâce que j'intercède, si vous m'aimez comme vous dites? Oh ! non; venez : il faut que je sois bien convaincue que le comte Dorand est sur le brick ; je verrai mieux là-haut.

— Les femmes sont plus crânes que nous, répétait Lamoureux cédant à la pressante sol-

licitation de Maria, qui avait peine à se contraindre chaque fois qu'un baiser tombait sur ses lèvres et pendant que des doigts hardis se crispaient autour de sa taille; drôle de fantaisie, pour me faire croquer le marmot. Si je t'aime, friponne! Je ne me désisterais pas de mon bien pour vingt mille, quarante mille, soixante mille francs, parole d'honneur! Te souviens-tu de ce gredin qui t'aurait violée sans un maudit pistolet ? Baise-moi pour les arrhes. Dieu de dieu! quel pain quotidien! Dis donc , ma poule : à cette heure que le légitime est envolé , veux-tu que je t'entretienne ? Quel bêtise de s'enrhumer à l'air du soir!

Madame Dorand souffrait avec courage ces dégoûtans propos et ces dégoûtantes privautés; elle laissait croire à cet infâme qu'elle acceptait volontiers sa grossière familiarité. Cependant son âme se soulevait, son regard menaçait, et l'injure râlait dans sa bouche. Elle monta sur le pont d'un pas ferme, et attira Lainoureiix le long du bord, en feignant de dirigei son attention vers la haute mer; le brick anglais était à portée de canon; mais elle n'aperçut

pas son mari que lui cachaient les matelots occupés de la manœuvre. D'ailleurs sa vue se troublait; elle avait le corps à demi penché hors du bâtiment; et Lamoureux, qui la tenait embrassée, observait avec la lunette le départ du vaisseau anglais , sans remarquer que l'abîme était à ses pieds. Maria eut le temps de contempler avec délices la vengeance qu'elle méditait.

— Eh bien ! mon ami , dit-elle en souriant avec des larmes , êtes- vous bien sûr qu'il soit sauvé ? Ne quittez pas la longue-vue , et observez ses signaux d'adieu , pour me les transmettre.

— Mâtine de femme ! grondait Lamoureux entre ses dents ; comme si nous n'avions rien de mieux à faire qu'à lorgner l'anglais ? En as-tu assez d'observatoire, bébelle? Le légitime nous souhaite le bonsoir, allons-nous coucher comme deux tourtereaux. Les bons comptes font les bons amis, ma biche; viens me baiser !

— Oui, voici le baiser que je t'ai promis! dit-elle en lui faisant perdre l'équilibre et en l'étranglant de l'autre main pendant qu'il se

débattait en vain et s'accrochait aux cordages; monstre , tu es cause de la mort de Remicourt ! C'est toi qui as perdu mon père en l'entraînant au crime; c'est toi qui l'as fait périr ! Meurs à ton tour , lâche , de la main d'une femme !

Lamoureux s'épuisait en cris rauques et en mouvemens désespérés; l'haleine lui manquait avant les forces , et Maria , toute contractée pour l'accomplissement de son dessein , était suspendue à sa victime qui défaillait sous ce poids , et sentait ses muscles vaincus par les secousses de cette agonie furibonde. Enfin Lamoureux suffoqué , tiraillé et accablé dans la lutte, abandonna le dernier cordage qui le soutenait encore, la tête renversée en arrière et le corps raidi d'horreur. Puis il disparut sous la vague noire et houleuse.

On accourut au bruit sur le pont , on cria qu'un des prisonniers s'était jeté à la mer ; le canot qui revenait servit aux recherches que l'obscurité rendait plus difficiles. On repêcha deux cadavres entortillés comme des serpens, meurtris et ensanglantés dans un dernier combat d'ongles et de dents, comme si un re-

quin eût commencé à les déchirer. On les rejeta ensemble dans l'élément que Maria avait choisi pour tombeau. Tout l'équipage plaignit la jeune femme, sans comprendre cette double mort, que quelques uns attribuèrent à un suicide, et la plupart à un accident.

Virtui noine/i.

Bbutus.

19 août 1827.

M. DE ROCHEBOJVNE, coiffé à l'oiseau royal et en robe de chambre, déjeune avec une tasse de chocolat et un verre de vin de Jurançon , en lisant le Moniteur.

« Sa majesté a signé la grâce du nommé Edouard Dorand , condamné par contumace à la peine de mort par la cour des pairs en 1 820 , pour attentat de lèse-majesté , et condamné à la même peine par la cour royale de

Toulouse , pour avoir porté les armes contre la France au service des cortès d'Espagne. Cet acte de clémence ne touchera pas sans doute les ennemis ingrats du gouvernement, mais les vrais royalistes applaudiront aux vertus héréditaires des descendans de Saint-Louis et de Henri IV ! »

MADAME DE ROCHEBONNE.

— La clémence n'a pas d'empire sur le cœur endurci des révolutionnaires; c'est de mauvais exemple , lorsque l'opposition s'acharne à détruire le trône et l'autel.

MADAME DE MAULE

— Vous feriez un excellent ministre, ma chère duchesse ! Cependant il faut avouer qu'on ne risque rien de gracier un mort; on ne sait pas ce que M. Dorand est devenu, et cela produit un bon effet. On a l'air de ne pas craindre ces gens-là; rien ne ressemble mieux à la force que la clémence.

CONCLUSION. JJJ

10 janvier 1829.

M. DE BOCHEBONKE, ri» » M— «*■» - » "*• * Cambre, déieu»e a.ec »„« «- de chocd.t « . — «• ,i„deJur«nçoa,enli«»t/cM<!«iW-

« Madame la duchesse de Rcchebonne, si connue à la cour et dans le monde par sa réputation de vertu et de piété, vient dette nommée dame d'honneur de son altesse roya e madame la duchesse d'Angouleme. Cette dame, qui était hier à la messe du ro. pour

la fondation du Calvaire , a eu l'honneur d etre complimentée par sa majesté. »

MADAME DE ROCHEBONSE

I1 y a erreur, le roi partait pour la chasse; ilm.ad.tgrac1eusementqueson altesse royje

l'entretenait souvent de tout le bien qu on sait de moi et de celui qu'elle en V^T „n mot que pour lui il ne savait personne plus digne de po ter le titre de dame d'honneur.

MADEMOISELLE DE CHATEAUVERT.

— Et la queue de son altesse. — Cher prince ! il sait ce que vaut une réputation sans tache. — Combien a-t-il tué de perdrix et de faisans? Hélas ! tel âge , tel gibier : — vous connaissez mon aventure?

Ie' août i83o.

M. DE ROCHEBONNE , sans ailes de pigeon et sans poudre, oublie sa tasse de chocolat et son verre de vin de Jurançon pour lire le Moniteur.

« Un avocat nommé Ribac, qui pérorait du haut d'une borne sur les boulevarts contre les ordonnances, a été tué par les gendarmes qui voulaient l'arrêter et qu'il refusait de suivre. » M. de Rochebonne s'interrompt pour soupirer et boire

son chocolat: « Les braves qui ont repris l'Hôtelde-Ville sur les Suisses étaient commandés par le comte Dorand, ancien officier de Bonaparte , qui a joué un rôle dans la conspiration de 1820 et dans là révolution d'Espagne. Ce

patriote intrépide ne s'est pas retiré du champ de bataille, quoique blessé deux fois à l'attaque du pont d'Arcole ; c'est lui qui arbora le drapeau tricolore.... »

MADAME DE ROCHEBONNE.

— Assez, monsieur de Rochebonne, faitesnous grâce de ces infamies; le roi est trop humain, je l'ai toujours dit; il fallait ne pas ménager la canaille, et ces malheursne seraient pas arrivés. Et ce Dorand, que l'on retrouve partout où se trament des complots, où des révolutions sortent de la fange! je le croyais mort !

MADAME DE MAULE

— C'est une âme de boue, toute cette famille finira mal ; mais est-il prudent de rester à Paris et en France ? J'ai entendu crier : A bas la calotte ! et la chambre des députés est assemblée pour prononcer la déchéance de sa majesté Charles X. Quelle abomination! on va certainement égorger les nobles et les prêtres.

20 juillet i83i.

M. DE ROCHEBONNE , coiffé à l'oiseau royal et en robe de chambre, déjeune avec une tasse de chocolat et un verre de vin de Jurançon , en lisant le Moniteur.

« Le général français , comte Dorand , qui avait gagné tous ses grades sous le drapeau polonais, et à qui on venait d'accorder la croix du mérite militaire, a péri glorieusement dans une embuscade des Russes sur les bords de la Vistule; l'escorte qui l'accompagnait a succombé sous le nombre, et un seul homme est échappé au carnage pour en porter la nouvelle à Varsovie , ainsi qu'un plan d'attaque dont le comte Dorand avait habilement concerté les moyens par ordre du général en chef. »

MADAME DE ROCHEBONNE.

— Plût à Dieu que tous les révolutionnaires eussent eu le même sort! Ce Dorand était donc cannibale et athée pour se mêler sans cesse de conspiration et de révolte ?

MADAME DE MAULE

— Cet homme-là avait du bon, ma chère , et vous en auriez fait quelque chose , si vous l'aviez épousé. Mais entre nous c'est sa femme, cette petite dévergondée de Maria, qui l'a perdu par ses conseils. — Ah! monsieur de Rochebonne , remerciez le ciel , remerciez-moi de vous avoir donné mon Henriette.

La Chauraelle en Berry, 12 septembre i83a.

Enfin j'ai achevé ce livre que je craignais de laisser incomplet et posthume : une longue maladie, dont je dois accuser des travaux excessifs el continuels, me punissait par où j'avais péché: pendant deux mois le vieux bibliophile n'a fait autre chose que son testament 5 il est sauvé pour cette fois, puisqu'il peut encore vivre d érudition et d'imagination, avec licence de son cher docteur. On gagerait à coup sûr qu'il est retombé dans son moyen âge, l'incorrigible chroniqueur.

Je m'excuse à l'avance des fautes i\o tous genres,

34o VERTU ET TEMPÉRAMENT.

depuis celles d'impression jusqu'à celles de négligence, qui se rencontreraient d'aventure dans ces deux volumes, que je n'ai pas relus et qui sont pour moi comme un rêve de malade : cegri somnia. Cependant je remercie mes amis , qui ont pris soin de revoir les épreuves; il est possible que des erreurs de noms , de dates et de faits leur soient échappées, ainsi qu'à moi. Citez-moi une historien infaillible.

Il y a beaucoup de vrai dans le roman philosophique dont j'ai écrit l'histoire 5 presque tous les personnages vivent ou ont vécu; on comprendra la pudeur des pseudonymes. Pourtant, n'ayant pas moi-même vu et entendu ce que je raconte, je n'ose rien affirmer avec l'autorité du témoin oculaire et de l'acteur intéressé ; j'ai consulté les souvenirs des hommes qui ont joué un rôle dans cette étrange conspiration de 18205 j'ai recueilli mes impressions à cette époque; j'ai marché scrupuleusement sur les traces du procès de la chambre des pairs*, j'ai voulu être écrivain droit et impartial : mais les événemens nous touchent de si près, que je ne serais pas étonné d'avoir accepté trop

légèrement quelques imputations hasardées ou d'avoir suivi trop rigoureusement la lettre de la procédure criminelle. Je me défends donc de toute espèce de malveillance, et, s'il y a lieu, la seconde édition sera véritablement corrigée. L'historiographe Scipion Duplex a bien eu la patience de relever plusieurs milliers de fautes dans l'Inventaire historique de Serres.

Lorsque sur mon lit de moribond , je n'avais d'autres livres à feuilleter que mon pauvre esprit, je me suis chagriné et presque repenti de m'être éloigné un moment de la voie littéraire que j'ai ouverte le premier , et qui m'a conduit déjà à quelques succès, que j'attribue moins à mon propre mérite qu'à la nouveauté du genre; j'ai fait vœu , malgré l'ingratitude et la préoccupation des temps, de retourner à mes moutons , comme dit la farce de Pathelin. Je ne me pardonnerais pas d'abandonner la chronique, alors que de maladroits imitateurs donnent des armes aux détracteurs de l'école du moyen âge ; outre ?es ouvrages d'invention que j'enlumine pour servir d'échantillons de couleur locale, je me consacre tout entier à l'œuvre

de mon affection, que je n'ose espérer voir un jour accomplie : Le vieux Paris et le Seizième siècle de t histoire de France, Ah! si j'étais seulement bénédictin!

P. L. Jacob, bibliophile.

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