‹ Vertu et temperamentChapitre 17 sur 18 · CHAPITRE ZZIZ · texte numérisé non relu

CHAPITRE ZZIZ

il. ao

Oh ! me prend-il pour une bayadère ? Seigneur rajah , savez-vous ce que peut faire une femme en fureur?... Ma défaite pourrait vous coûter chéri II serait plus prudent d'y

renoncer Prenez garde ! l'amour rend forte ; et j'en ai ,

mais non pour vous.

Paul Foucher , Saynettes.

tlntflfoncf.

La guerre d'Espagne touchait à son terme ; partout la pierre de la constitution avait été renversée par ceux même qui l'avaient élevée. Cadix bloqué par terre et par mer tenait encore, et les généraux Valdès et Alava refusaient toute capitulation , pendant que les cortès continuaient leurs séances au bruit de la canonnade, et menaçaient de s'ense-

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velir avec leur royal otage sous les ruines de la dernière ville libre de la Péninsule-

Une trentaine d'officiers du bataillon sacré avaient été faits prisonniers sur le bâtiment qui les portait à Cadix; ils furent enfermés au Ferrol dans le fort Saint-Philippe , et transférés , le 12 septembre, à bord de la frégate la Magicienne commandée par M. Leblond de Plassan, du département de Rochefort: brave marin qui avait gardé des opinions républicaines au service des Bourbons, et qui était souvent divisé de principes avec son commandant en second, M. de Tilly, ancien émigré et chaud royaliste. Les réfugiés devaient passer sur un autre vaisseau de l'état qui retournerait en France , pour être conduits et jugés à Toulouse comme transfuges.

Le colonel Dorand, dont la blessure mortelle avait guéri, grâce aux soins touchans de sa femme et d'un médecin espagnol qu'elle s'était attaché à Tolosa, après avoir changé plusieurs fois de ville et de prison, fut réuni à ses compagnons d'exil et d infortune, au colonel Gauchet , au chef d'escadron Aymar,

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et à d'autres Français accusés comme lui d'à-, voir porté les armes contre la France. Maria, habillée en homme, restait fidèle à la permission qu'elle avait obtenue d'accompagner son mari; et cet infatigable dévouement con^ jugal lui attirait le respect et la compassion des personnes de tous les partis : elle ne quittait pas d'un moment Edouard, vieilli par la fatigue morale, par le désenchantement politique, par sa philosophie rongeuse, faible des suites d'une lente convalescence, sombre de caractère et indifférent à tout, excepté à la persévérante amitié de sa compagne. Elle cherchait à le distraire de la mélancolie où il se plongeait durant des journées entières. Elle ranimait ses espérances en lui montrant dans l'avenir la société reconstruite sur d'autres bases : le comte écoutait avec intérêt ses propres idées mises en œuvre au caprice d'une invention de femme, et souvent il sor-. tait de son découragement silencieux pour achever l'édifice tant de fois bâti dans 6on imagination ; mais il désespérait du présent ot méprisait les hommes.

ï.a Magicienne croisait sur les côtes d'Es~.

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pagne, et aucun des prisonniers n'était impatient de revoir la patrie qui leur offrait les prisons ou Péchafaud en perspective ; Dorand seul, désenchanté de la vie, ne redoutait pas de la perdre même avec des circonstances flétrissantes auxquelles il opposait la droiture de ses intentions et de ses actes; il se soumettait d'avance à toutes les chances d'un jugement civil ou militaire. Mais la comtesse était loin de conserver cette tranquillité d'âme sur un dénouement qui pouvait être aussi terrible : outre l'arrêt de la chambre des pairs qui condamnait à mort par coutumace le conspirateur du 19 août 1820, elle savait que la législation appliquait la même peine aux transfuges; et l'éclat que le gouvernement semblait vouloir prêter au procès des réfugiés faisait déjà un horizon sanglant à cette affaire capitale. La pensée fixe de Maria était donc la délivrance de son mari avant qu'il eût atteint un port de France : elle aurait peut-être obtenu du capitaine de frégate qu'il se relâchât de ses devoirs jusqu'à fermer les yeux sur la fuite du comte , qui se trouvait plus gravement compromis que le reste des

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réfugiés, et qui avait une double prévention à purger devant les tribunaux. Cette puissante considération aurait déterminé les prisonniers à favoriser l'évasion de celui-ci sous les habits d'un matelot ou d'un passager : tout avait été préparé pour ce résultat, qu'ils désiraient tous avec une générosité fraternelle ; mais le commandant en second fit échouer les intrigues et les efforts de madame Dorand, en intimidant par une surveillance active les dispositions de M. Leblond de Plassan, qui avait d'autant plus de ménagemens à garder que son libéralisme était à l'index au ministère de la marine. La comtesse, après avoir espéré tous les jours, après avoir tenté tout ce que lui suggérait son adresse ingénieuse , fut amèrement désolée, lorsqu'elle suivit les prisonniers à bord de l'artésienne, qui devait les transférer à Marseille.

Les adieux furent tristes de la part du commandant et de l'état-major de la frégate; car la destinée de leurs malheureux compatriotes leur laissait de trop réelles inquiétudes. Le comte demeurait insensible à cette séparation qu'il regardait comme éternelle. La comtesse

pleura ; elle pleurait encore , son mouchoir aux yeux, quand elle heurta sur le pont de V Artésienne une sorte d'officier galonné et décoré comme un tambour-major, qui fumait du tabac de la Havane dans une pipe d'argent. Ses larges favoris roux n'embellissaient pas sa physionomie stupide, et dans son regard hébété pas une étincelle de fierté ne relevait la condition du soldat; il tenait ses mains enfouies dans ses poches où le son de l'or annonçait qu'elles ne s'engourdissaient pas; un tic nerveux contractait par intervalle sa bouche édentée; il y avait autour de lui comme une odeur de parvenu.

— Hé ! ma petite dame , prenez donc garde, dit-il d'un ton rustre. Si vous aviez le caractère de l'habit que vous portez , je pourrais exiger réparation de votre coup de coude ; mais je suis le très-humble serviteur des jolies femmes r sauf votre respect. . . . Mais je ne me trompe pas, c'est un fait exprès : l'agréable rencontre ! nous nous connaissons un peu.

— Je ne vous connais pas, monsieur, reprit distraitement Maria qui, avant d'avoir

envisagé son interlocuteur, crut répondre à une galanterie soldatesque ; je vous demande pardon de vous avoir touché — O mon Dieu ! est-ce bien lui ? Ce malheur-là me manquait, de retrouver cet homme, ce misérable, l'auteur de tous mes maux, Lamoureux !

— Chut, petite! il n'y a plus de Lamoureux , interrompit celui-ci en rougissant. M. le chevalier delà Coupinière, fournisseur du prince généralissime , décoré de tous les ordres d'Espagne, possesseur d'une fortune de neuf cent mille francs , veut bien oublier que madame la comtesse Dorand est la modiste Maria, fille de Bias fusillé comme espion au camp de Saint- Jean-de-Luz.

— Monstre , répliqua Maria en l'écrasant de son mépris, épargne-moi le spectacle de ton impunité riche et honorée ; tremble que je ne dénonce tes crimes en te nommant!

Elle acheva sa pensée par un regard plus dédaigneux qu'irrité; et le fournisseur, étonné que la femme d'un proscrit ne fût pas éblouie de sa métamorphose sociale , baissa la tête pour voir si son uniforme ne le déguisait pas bien , et retira de cet examen une

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plus impertinente fatuité ; il nargua par un geste ignoble le brusque départ de la comtesse, et appela d'un air de grand seigneur tous ses gens, qui s'empressèrent pour lui servir un dîner succulent à la barbe de l'équipage ébahi. Le nom de la Coupinière sonnait plus haut que le porte-voix du contre-maître; et le navire était chargé de ballots et de marchandises appartenant à cet autre marquis de Carabas, qui s'amusait, au dessert, à se faire baptiser général, duc et pair, et prince par les mousses de V Artésienne qu'il payait selon la valeur des titres.

Maria, durant la traversée, évitait de rencontrer Lamoureux, qui la poursuivait de ses œillades effrontées et de ses insolentes galanteries; elle passait dans la société des prisonniers tout le temps qu'elle ne pouvait donner au comte Dorand, qui s'enfermait pour écrire son système d'égoïsme rationel : elle ne craignait pas alors l'appoche de l'être odieux que les réfugiés avaient repoussé ignominieusement, sans être instruits del'espèced'homme que couvrait le masque pompeux de fournisseur. Ce dernier, en attribuant à la comtesse

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cet affront motivé seulement par l'antipathie qu'il inspirait, avait conçu le désir de s'en venger n'importe comment, à quelque prix que ce fût; d'ailleurs il ne pardonnait pas à Maria d'avoir pu autrefois échapper saine et sauve aux deux guet-apens de la rue Thibautodé ; et surtout depuis qu'il croyait la retrouver dans une position inférieure à la sienne, il nourrissait mille projets de violence et de séduction pour réparer une ancienne défaite. Ce n'était pas de l'amour qu'il avait pour elle ; l'amour eût manqué d'alimens dans ce cœur gangrené de penchans ignobles: c'était une passion brutale , c'était de l'orgueil et de la rage. Mais ses prévenances et ses politesses n'eurent pas plus de crédit que ses insolences auprès de la comtesse, qui peut-être n'avait au monde que cet irréconciliable ressentiment.

V Artésienne, qui venait de quitter le navire d'Espagne avec les dépêches concernant la reddition de Cadix et le triomphe de la royauté absolue, cinglait à pleines voiles par un bon vent vers les côtes de France , et devait le lendemain entrer dans la rade de Toulon. Le comte Dorand travaillait à son ouvrage de

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réformation philosophique. La comtesse, qui conservait toujours ses vêtemens d'homme, assise sur l'avant du bâtiment, contemplait avec envie l'horizon de la Méditerranée; elle se transportait en esprit vers l'Italie ou l'Afrique, à travers cette mer paisible où elle souhaitait rencontrer même un pirate algérien ; elle maudissait la rapidité de la course , le repos des vagues, la sérénité du ciel : et sans cesse au milieu de ces rêveries bercées par le roulis, reparaissait le fantôme de Remicourt qu'elle s'accusait d'avoir aimé et d'avoir tué.

Soudain la voix de Lamoureux lui causa un frémissement de haine et d'effroi; elle voulut se lever et s'enfuir : mais une main ferme la retint à sa place, et elle fut forcée de voir en face la grosse tète rousse, les yeux faux et le sourire scélérat de l'homme qu'elle abhorrait : il lui montrait du doigt en silence une voile qui s'agrandissait aux rayons du soleil couchant.

— C'est un brick anglais , dit-il d'un air mystérieux, que la comtesse interpréta avec une vivacité suppliante qu'il jugea pour lui de bon augure; dans une heure il nous rejoindra.

— Eh bien! demanda Maria impatiente, ce brick vous appartient-il? Que m'importe après tout! Je suis bien aise s'il vous emmène, car votre vue est mon plus cruel supplice; laissez-moi.

— En vérité , madame , reprit-il en caressant ses favoris , c'est possible : mais ça m'est égal , sauf votre respect. Cependant ce brick qui navigue comme un oiseau peut vous emmener aussi.

— M'emmener avec mon mari! s'écriat-elle enjoignant les mains. Sauvez ce pauvre Edouard qu'on va juger et condamner! O mon Dieu! s'il était possible, je vous....

— Pourquoi pas , petite ? nous ne sommes plus ici rue Thibautodé : et c'est moi qui fais la loi et les prophètes, s'il vous plaît; voilà. Avec un peu de complaisance, dans une heure votre homme est en sûreté comme un beau garçon anglais. C'est votre affaire, voyez!

— C'est vous qui le sauverez! répliqua* t-elle après une minute de poignante réflexion et en lui faisant baisser les yeux devant les siens, n'est-ce pas un leurre ou un piège?

— Oh! incapable, ma belle. Au reste, vous

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n'achetez pas chat en poche; c'est comme chez paillasse : on ne paie qu'en sortant , et je veux que vous soyez contente de moi pour me rendre content et plus riche qu'un munitionnaire général : il y a long-temps que ça me tente, et pour y goûter, j'aurais donné tout ce que j'ai maintenant : c'est un marché comme un autre.

— Infâme! murmura-t-elle sans arracher ses regards avides du bâtiment qu'elle distinguait à peine. Tu dis donc que tu le sauveras? mais en as-tu la volonté et les moyens ?

— Pour la volonté, que votre comte soit mort ou vivant, c'a m'est égal! Pour les moyens, jugez -en vous-même : dans une heure, l'anglais sera si près de nous que j'obtiendrai du capitaine qu'on mette la chaloupe à la mer pour envoyer des marchandises à son bord ; j'ai déjà pris mes précautions, et la chose ne souffrira pas de difficultés : votre légitime n'a qu'à se déguiser en Espagnol, comme pour aller au bal de la Porte-Saint- Martin , et on aura du mal à le reconnaître sous sa pelure de carnaval. Tenez, du temps que je courais le bouzin à Paris , j'ai eu l'hon-

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neur de me costumer en sauvage avec des hardes louées chez M. Sanctus

— Vous avez promis de le sauver, interrompit Maria déjà décidée à tout. Mais quel gage aurais-je de l'exécution fidèle de votre promesse ? Comment être assurée que vous ne me trompez pas? Ce ne sont pas des sermens que j'exige , mais des certitudes.

— C'est juste, ma mie : rien pour rien; telle est la devise des marchands mâles et femelles. Mais tu ne cours aucun risque , puisque l'échéance de mon effet n'arrive qu'après la livraison et le nantissement. Je suis convenu d'embarquer votre homme et même de solder son passage à bord du brick , qui paraît fin voilier et qui sera bientôt loin. Il n'y a pas besoin de sermens; c'est une lettre de change , un billet à vue. En récompense, de votre côté vous êtes convenue.... Je n'ai pas d'inquiétudes sur le remboursement.

— Mais qui me répond que ce plan réussira ? repartit la comtesse qui éprouvait des frémissemens et des vertiges. Mon mari peutêtre reconnu ou réclamé après son évasion.

— Me prenez-vous pour une compagnie d'assurances? le chapitre des accidens n'est pas à mon compte. Dès que votre légitime aura le pied sur ce joli brick qui vous arrive comme mars en carême, je ne suis plus responsable et je me fais payer sur-le-champ. Mais puisque vous êtes si chicaneuse, à mon tour, j'entends que vous restiez dans ma chambre, pendant que je chargerai votre homme et mes ballots sur la chaloupe ; vous le verrez avec la longue-vue monter à bord de l'anglais. Allons ! est-ce conclu ?

— Oui , répondit Maria sans hésiter en lui serrant le bras avec force. Souviens-toi de nos conventions, Lamoureux. Tu sais à quel moment je dois être à toi !

Elle s'éloigna brusquement pour éviter la joie funeste de son ennemi, et pour lui cacher les larmes qui gonflaient ses paupières ; elle descenditdanslasalle commune, et trouva le comte qui lisait des gazettes espagnoles où la prise de Cadix était racontée par une plume absolutiste; il froissait le papier dans ses mains et murmurait des imprécations. Sa femme s'ap-

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procha de lui encore émue, mais résignée; elle s'assit à ses cotés et se pencha sur son épaule sans qu'il suspendît sa lecture et son indignation croissante.

— Les lâches ! s'écria-t-il en déchirant les journaux; ce sont les mêmes écrivains que salariaient l'inquisition ! Flétrir Valdès et l'héroïque Mina ! Boire le sang de Riego !

— Edouard , lui dit Maria en confidence , enfin une occasion inespérée de te sauver se présente; ce soir tu peux, déguisé en domestique espagnol, chercher un refuge sous le pavillon anglais....

— A quoi bon? interrompit rudement le comte Dorand; si j'étais seul, peut-être ! mais je ne tenterai pas une évasion que mes amis ne peuvent partager ; non, je ne, crains pas la mort.

— Ne crains-tu pas que je meure avec toi de ma douleur? Mais je n'attendrai pas jusque là; je mettrai fin à mon existence, je me tuerai sous tes yeux, si tu refuses...

— Je ne refuse pas, cruelle femme ; mais je ne tiens point assez à la vie pour la conserver par une lâcheté ; cependant tu es mon ange sauveur, et j'ai juré de t'obéir en aveugle.

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